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HOMOSEXUALITÉS ET SOCIÉTÉ QUÉBÉCOISE
Chroniques, chantiers et pistes de pionniers
Mise à jour : 1 juin 2010.
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Documents et textes rédigés à partir d'observations, d'actions ou d'interventions militantes ou professionnelles auprès des personnes ou des organisations homosexuelles, des institutions et des services publics, à Montréal et au Québec. Documents inédits ou dont la diffusion fut restreinte: versions intégrales de textes incomplets publiés, rapports internes ou de recherches, mémoires, matériel de formation, articles, témoignages, etc.

André Faivre

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LES EXPÉDITIONS D'UN  SOLDAT - PHILOSOPHE
Une aventure d'avant-garde et de frontières


Né dans les dernières années '40, dès mon enfance, mon attirance pour les autres garçons était claire, sans l'ombre d'un intérêt pour les filles, sans la moindre cellule hétérosexuelle : à 13 ou 15 ans, j'étais aussi homosexuel qu'indépendantiste ! Croyant, j'avais réglé mes affaires directement avec Dieu et jamais les Pères du Collège n'ont envahi ni tenter d'envahir mon jardin secret ; au contraire, c'est sur les rayons de leur bibliothèque que j'avais trouvé mes sources d'information et d'inspiration.

Je me sentais bien dans ma peau face à mes désirs amoureux sans toutefois être extraverti ni téméraire. Après mes études classiques, ma vocation spontanée pour l'éducation en général et celle des garçons difficiles en particulier m'a motivé et conduit jusqu'au début des années '80 sans besoin si impérieux ni sentiment de manque qu'une amitié temporaire ne puisse satisfaire. Mon premier amour à 14 ans, le second à 16 et deux grands amis, tous deux homosexuels, par la suite : Raymond avec qui j'ai partagé mon premier appartement (sans le lui dire) et John avec qui j'échangeai mes premières confidences quelques années plus tard.

En 1984, au bout d'une première étape de vie au service passionné des garçons mal dans leur peau et qui dérangent (enseignement, animation de groupe, foyer de groupe chez moi et famille d'accueil), période où jamais mon célibat ne fut interprété ouvertement ni mon orientation évoquée, -- sans doute à cause de l'authenticité de mes attitudes professionnelles -- je décide de m'occuper de moi et d'aller voir ce que je pourrais aimer faire d'autre. Virement de cap presque bord sur bord, je me lance vers de nouvelles passions, toute voile dehors et bon vent de travers : la gestion des organisations, la moto et le Village.

Curieux de voir si je pouvais transférer mes aptitudes naturelles à aider les enfants en difficulté, je m'engage pendant 4 ans à Tel-Aide comme écoutant puis comme intervieweur à la sélection des bénévoles. Je n'ai jamais appris mieux par la suite à l'université, que ce soit en relation d'aide ou en techniques d'entrevue. J'ai conservé de cette expérience le sentiment d'avoir reçu beaucoup plus que la collaboration que j'avais offerte.

Encouragé par le Dr Camille Laurin que j'avais connu au cours de mes diverses fonctions au sein de la structure de participation des parents en milieu scolaire, j'entreprends des études universitaires à temps plein en administration scolaire puis en andragogie et en victimologie. Au cours du bilan de vie qu'on suggère à tout apprenti andragogue, deux rêves de jeunesse oubliés émergent des profondeurs de ma mémoire : je m'achète une veste de cuir puis, quelques mois plus tard, ma première moto.

Pendant vingt ans, je m'étais identifié avant tout à mon rôle d'éducateur mais il suffit d'une seule nuit au guidon de mon Ascott-500 pour que le motocycliste latent s'épanouisse : le plaisir de rouler est devenu un des facteurs les plus importants de mon équilibre intérieur, une forme de méditation, un appaisement. Presqu'en même temps, je suis devenu le premier agent du programme Jeunes Volontaires engagé à Montréal (jusqu'en 1990) : c'est grâce à la marginalité accueillante de ces jeunes que j'ai réalisé sans effort et par instinct mes premières sorties gaies et c'est avec certains d'entre eux que j'entrepris mes premières explorations dans le Village. Je suis entré dans ma vie gaie en moto : en quelques semaines, j'adhérais au club de moto Les Spartiates-MC, je découvrais le crusing bar KOX et je devenais membre du Club Baron Montréal Inc. : j'apprivoisais le Village, ses hommes et ses mauvais garçons.

Tout en développant une seconde carrière comme formateur et conseiller en gestion et en développement organisationnel, principalement auprès des organismes communautaires et para-bublics, je me suis rapidement investi dans la communauté gaie de Montréal et du Québec. D'abord à l'Association de défense des droits des gais du Québec (ADDGQ) dont je fus le dernier vice-président, à Gai-Écoute auquel, fort de la riche expérience acquise à Tel-Aide, je m'associai aussitôt, puis à travers les activités de solidarité communautaire des Barons dont j'étais devenu le président et le délégué à la Coalition des organismes gais de l'époque. Le Club des Barons devint mon port d'attache et c'est à partir des réflexions et du support de ses membres et en particulier de Daniel Lamontagne, leur leader naturel, que j'ai entrepris et réalisé les entreprises suivantes.

En 1989, je fonde avec Daniel Lamontagne et Jacques Forget l'Association des motocyclistes gais du Québec qui devint en quelques années la plus importante association motocycliste gaie de la francophonie. En voulant ainsi briser l'isolement des gais motocyclistes, j'étais très conscient d'entrer sur un des territoires supposés les plus machos et homophobes du Québec. L'intégration réussie des motocyclistes gais au coeur du motocyclisme québécois fut au contraire la démonstration que l'authenticité et l'humour sont parmi les plus grandes forces d'un minoritaire : quelques années plus tard, les représentants des 100 associations motocyclistes du Québec élisaient un homosexuel (mais pour eux, j'étais d'abord un motocycliste) comme vice-président national et n'hésitaient pas, l'année suivante, à engager le président des motocyclistes gais (AMGQ) comme directeur général de leur fédération.

Toujours en 1989, je participe à l'organisation de la Coalition des organismes des minorités sexuelles du Montréal métropolitain dont je préside le conseil fédéral. En 1990, en réponse à la vague de violence homophobe et à l'insécurité publique des montréalais homosexuels et avec l'aide précieuse de Daniel Lamontagne et des autres Barons, je mets sur pied et je prends en charge le Service d'aide et d'accompagnement des victimes homosexuelles d'agression [criminelle], une première au Canada, et, dans le cadre des priorités de la nouvelle Coalition, je deviens le responsable du dossier de la sécurité publique dans le Village et de celui des rapports entre le milieu gai et les services de Police. Ces champs d'action souvent médiatisés me conduisirent devant les caméras et les micros et c'est ainsi que ma sortie publique provoqua ma sortie familiale : j'avais craint les deux mais la privée se passa aussi bien que la publique.

1992 fut une année de tempêtes au sein des organismes gais et les grands vents qui soufflèrent sur la Coalition me poussèrent hors de la scène politique. Mais, après un an de recul et de réflexion, je propose rapidement à Jacques Beausoleil la création d'un nouvel outil d'action sociale, construit sur le modèle innovateur du réseau plutôt que sur celui plus classique d'un organisme ou d'une association. Et c'est ainsi que fut lancé en 1993 le Réseau gai d'action, d'influence et d'éducation du Québec qui devint alors la base opérationnelle de mon implication au service des personnes appartenant à une minorité sexuelle. À partir de cet instant, mon action militante s'organise en étroite collaboration avec Jacques Beausoleil au sein du Réseau G.A.I.-E. du Québec et, dans une moindre mesure, à la Chambre de commerce gaie du Québec qui s'intéressait de près à la situation du Village.

En 1995, je quitte la direction de l'AMGQ après 5 ans de présidence et je m'accorde deux ans de loisirs bien mérités au guidon de ma quatrième moto, libre de toute responsabilité particulière. Mais la situation du Village m'interpelle : les irritants dont se plaignent une bonne partie des commerçants, des clientèles et de la population du quartier accentuent la tendance à demander un grand balayage par la Police. Je reprends alors du service et j'offre à la Chambre de commerce gaie du Québec l'expérience accquise à la Coalition. On me confie le dossier de la sécurité publique et je consacre plus de 700 heures, de jour auitant que de nuit, à l'observation des phénomènes sur le terrain avant de préparer et de proposer, en étroite collaboration avec Luc Pharant, une stratégie alternative de coexistance pacifique (dans le Village) qui prévienne les exclusions sociales. Je coordonne aussi les sous-comités Revitalisation du Village, Village en paix et Les Jardiniers du Village et je lance avec Séphane Bolduc La Brigade du Village, le premier groupe de premiers répondants qualifiés du Québec qui ne soit pas sous l'autorité d'une municipalité ou d'une MRC. Et avec la bénédiction écrite d'Urgence Santé !

Au cours de ces mêmes années, fortement encouragé par le numismate, philosophe et motocycliste militant Serge Huard dont l'association motocycliste (A.M.T.T.V.) avait puissamment appuyé l'entrée officielle de l'AMGQ dans le monde de la moto du Québec, je décide d'explorer un troisième champ d'activités professionnelles, la création et l'émission numismatique. Je conçois et réalise alors les premières monnaies-de-tradition gaie jamais frappées de toute l'histoire de la numismatique (à l'occasion du cinquième anniversaire de l'AMGQ et du dixième anniversaire du Club Baron-Montréal Inc.), je consacre l'année 1993 à la préparation de mon plan d'affaires et à mon apprentissage auprès de Serge Huard, puis je fonde en 1994 Les Monnaies du Québec pour le plaisir de graver ces monuments miniatures à la fierté des groupes, des organisations et des peuples.

En 1999, je perds ma cinquième et dernière (?) moto. Après 140 mois à rouler 9 mois sur 12 sur les routes du Québec, le choc fut profond, une véritable crise identitaire. J'avais débuté ma vie personnelle et publique gaie en moto, comme si j'étais né sur deux roues, comme si je n'avais jamais été gai autrement qu'avec un casque de moto sur la tête ou sous le bras (il y a 2 ans, des gens me demandaient encore où était ma moto !) J'informe alors Jacques Beausoleil que je me retire de l'action militante gaie, je concentre mes services de formation et de conseil (gestion et développement organisationnel) sur un seul client et je sens le besoin de revenir vers ce que je fais le mieux et le plus naturellement.

À l'aube du troisième millénaire, je renoue avec le monde des enfants abîmés. Ce furent deux années intenses et riches sur les plans personnel et professionnel mais, malheureusement aussi, une confrontation brutale avec ce que ce monde était devenu sous le monopole bureaucratique et idéologique de la DPJ et des Centres Jeunesse : un choc culturel, un conflit de valeurs, une divergence de parti pris. On finit par m'expulser (gentiment quand même) comme un corps étranger. Je me suis battu jusqu'au Tribunal de la Jeunesse, pour moi et pour des garçons qui méritaient (qui avaient besoin de) beaucoup mieux que ce que la Machine leur offrait. Une guerre perdue d'avance malgré quelques victoires initiales. Une déchirure qui fait toujours mal. Le film de Paul Arcand n'a pas creusé si loin.

De l'avortement de cette quatrième aventure, il me reste un deuil inachevé et une colère difficilement refoulable. Mais ont aussi été semés le rêve d'une autre expédition, bien loin des sentiers battus institutionnels, celle-là.

Au cours des 6 dernières années, j'ai poursuivi l'apprentissage passionnant des possibilités de l'Internet et j'ai développé des habiletés pratiques, quoique élémentaires, dont chacune de mes activités personnelles et professionnelles peuvent bénéficier comme, par exemple, ce site-Web que j'ai proposé à Jacques Beausoleil afin d'éditer et de publier nos textes. Mais c'est aussi grâce à l'Internet et à ses outils particuliers que j'ai pu approcher l'univers méconnu de la minorité sexuelle qui subit aujourd'hui le plus d'exclusion, de tabou, d'agressivité, voire même de violence.

De la même manière que je n'avais pas hésité, à la Coalition et pour la sécurité publique dans le Village, à prendre le risque d'explorer et d'interagir sur la frontière du territoire (prostitution, délinquance, itinérance, violence, toxicomanies), de la même manière que je m'étais porté à la défense de la dignité de la minorité sexuelle majoritaire, celle des gais et des lesbiennes, j'ai pris le risque depuis 2003 de m'intéresser à la situation des hommes pédérastes et pédophiles, à la pédophilie et à la pédérastie, et de m'approcher de la zone grise où homosexualité et pédérastie se distinguent... ou se confondent.

Lorsque le groupe de réflexion et d'échange sur les homosexualités, que Jacques Beausoleil et moi-même animions depuis 4 ans, mit fin à ses activités en décembre 1999, les derniers participants avaient alors manifesté leur désir de poursuivre leur exploration de la sexualité humaine en organisant éventuellement un second groupe similaire au premier mais consacré cette fois à une autre minorité sexuelle, celle qui avait été le sujet des deux dernières rencontres du groupe : la pédophilie (et la pédérastie) (le sujet précis que le groupe avait choisi en 1995, au début de ses rencontres, était les prêtres et les religieux pédophiles).

C'est en préparant notre exposé sur ce sujet que j'avais alors débuté, à l'aide des outils offerts par l'Internet, l'exploration de cet univers tabou, avec en tête le souvenir des nombreux homosexuels de tout âge que j'avais rencontrés à travers mon action communutaire et qui m'avaient raconté leurs amours (et non agressions) de jeunesse et la mémoire, aussi vive, de ces garçons dans la rue qui m'avaient eux-aussi parlé d'hommes amoureux. Jacques Beausoleil et moi avons finalement réussi à mettre sur pied ce second groupe dont les participant(e)s se réunirent 4 à 5 heures chaque mois (sauf en juillet), de mai 2003 à décembre 2006.

Et depuis, se dessine en moi la carte aux limites encore floues d'un territoire aux frontières de mes curiosités et de mes préoccupations actuelles (au Québec... Parce que j'en ai aussi ailleurs, là où des enfants pleurent de faim, sont entrainés à tuer leurs voisins, sautent sur des mines, etc.) :

  • le malaise dans les milieux gais face aux relations transgénérationnelles,
  • la déchirure, relativement récente d'un point de vue historique, surtout en Europe, entre les univers et les cultures homosexuels et pédérastes,
  • l'importance et la quasi absence des hommes dans l'éducation de la jeunesse,
  • le mal-être évident de la société face aux hommes et celui des hommes face à leur condition masculine,
  • la phobie face à la présence des hommes auprès des jeunes en général et des garçons en particulier,
  • les dérapages dans l'éducation des garçons depuis une vingtaine d'années,
  • l'homophobie chronique mais sournoise chez les garçons du Secondaire (qui n'est pourtant pas, en fait, de l'homophobie) ...

  • Avec l'intuition profonde que tous ces phénomènes sont reliés et qu'un déserrement des noeuds pourrait être libérateur et bénéfique pour beaucoup de garçons et d'hommes de toute orientation au Québec... et ailleurs.

    Au tout début de 2009, à quelques semaines de la mise en ligne de https://homosexualites.net, je prends conscience que ces pages Web que j'entreprenais d'abord comme un devoir de mémoire, risquent bien d'être, encore une fois, une expédition incertaine et téméraire vers le futur.

    En mai 2010, 18 mois plus tard, en relisant ces derniers paragraphes, je suis estomaqué de leur intuition quasi prophétique. Une expédition téméraire vers le futur... où tous ces phénomènes sont reliés....

    Aujourd'hui, à la veille d'entreprendre une action enracinée dans ma vocation pour les garçons, j'hésite, je suis inquiet, je dénombre mes craintes. Est-ce qu'un éducateur en activité peut s'impliquer publiquement sur le Web pour faire reculer les tabous, les préjugés et la désinformation aux sujet des minorités sexuelles exclues, en particulier celle les pédérastes et des pédophiles ? Le laissera-t-on faire ? Devrais-je choisir entre ma vocation pour les garçons et mes convictions face aux minorités sexuelles ? Au cours des dernières semaines, mes craintes et mes convictions se sont affrontées : je raconte ici ce combat que je ne suis pas certain d'avoir définitivement gagné.



    NOTES

    Soldat-philosophe
    Expression inventée par la journaliste Anne Richer dans son article (La Presse, 1993 ?) à mon sujet pour résumer la perception globale qu'elle avait de mes actions et de mes attitudes militantes.    RETOUR


    Pédophilie et pédérastie
    Les termes pédophilie et pédérastie correspondent à l'orientation affective et sexuelle particulière des personnes dont je parle et non à une catégorie ou l'autre des comportements et des attitudes qu'on leur prête généralement.   RETOUR




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