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Chroniques, chantiers et pistes de pionniers.

Mis en ligne : 21/02/2009
Mis à jour : 4/12/2009


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Allocution à l'occasion du 20e anniversaire de l'APGM
Jacques Beausoleil   |   2004
Famille / Couple
TEXTE INÉDIT

Allocution prononcée à l'occasion du 20e anniversaire de
l'Association des Pères gais de Montréal.



Bonsoir chers amis,

On m'a demandé de vous adresser la parole ce soir à la suite de G.F.. Malgré ma profonde timidité, j'ai accepté pour en faire un exercice de croissance personnelle, comme tous les Enfants du Verseau ! Je vous dirai que cela me fait vraiment plaisir car fêter, c'est célébrer les victoires du passé au-delà des difficultés rencontrées. Avec la complicité de votre président, je voudrais me fêter moi-même devant vous, de la façon la plus dévergondée qui soit, un peu comme Cyrano de Bergerac, et peut-être en même temps vous faire un petit cadeau.

En effet, l'APGM a été pour moi une véritable rampe de lancement vers mon engagement dans la communauté gaie. C'est ici à l'APGM que j'ai rempli la citerne dans laquelle je suis venu puiser constamment par la suite pour travailler à la qualité de vie des gais et des lesbiennes. L'expérience que j'ai prise ici comme gestionnaire m'a été précieuse, grâce à l'équipe merveilleuse avec laquelle j'ai travaillé, mais je vous dirai que l'essentiel m'est venu de ces nombreuses heures passées à travers Transit, la ligne téléphonique et Relance à écouter les récits de vie de ces pères gais qui venaient parler de leurs détresses et de leurs victoires. Ce sont ces récits de vie qui m'ont fait prendre conscience que tandis que, l'APGM soignait ces blessés de guerre, la société continuait à les fabriquer.

C'est ainsi qu'à la 4e année de mon mandat, j'ai décidé de déléguer au vice-président en qui j'avais pleinement confiance, Daniel Lanthier, maintenant décédé du Sida, une part importante de mes responsabilités comme président pour constituer avec André Faivre, dernier vice-président de l'ADGQ et président fondateur de l'Association des motocyclistes gais du Québec et Pierre Freysonnet, président de Jeunesse Lambda, un comité de réflexion auprès de la Coalition des organismes gais de Montréal pour la faire passer d'un regroupement d'information à un organisme de défense des droits, que le député Boulerice avait appelé « le bras politique de la communauté gaie et lesbienne ». Deux dossiers principaux firent l'objet des travaux de 1990 à 1992 : la reconnaissance des conjoints de même sexe et la poursuite ainsi que l'intensification des rapports de concertation et de dialogue avec le Service de police de la ville de Montréal (SPVM).

J'ai toujours considéré comme un coup de génie cette idée pilotée par Pierre Schéadé, Martin Caillé et l'équipe dirigée par Daniel Lanthier de choisir comme fer de lance la reconnaissance des conjoints de même sexe. Nous nous sommes battus comme des lions et principalement avec l'aide de Madame Harel et de Me Jacoby, le protecteur du citoyen, nous avons pu assister au Sommet de la Justice, l'enfant chéri du ministre Gill Rémillard. C'est là que nous avons demandé que les 28 lois et les règlements généraux afférents concernant les conjoints de fait soient valables pour les couples gais et lesbiens, y incluant le mariage. Grâce aux efforts faits par nos successeurs et de nombreux leaders sociaux hétérosexuels qui croyaient à la justice et au respect de la Charte des droits et libertés de la personne, toutes ces demandes furent accordées par nos gouvernements depuis 2001.

Deux ans après être entré à la Coalition, moyennant une perte de revenus importante et une santé en charpie, je décidai de ne pas renouveler mon mandat et en mars 1993, sous les bons soins de G.F., la Coalition se faisait hara-kiri. La Table actuelle de concertation des gais et des lesbiennes, qui avait agi comme compétitrice, avait pris la relève.

Après trois ou quatre mois, des amis revinrent à la charge et c'est alors que j'acceptai à nouveau de participer à la fondation avec André Faivre du Réseau gai d'action, d'influence et d'éducation du Québec. L 'objectif était simple : créer un réseau au ras du sol qui servirait de support aux gais qui, sans panache ni engagement public, travailleraient à modifier les mentalités de leur entourage immédiat dans la perspective d'assurer une meilleure qualité de vie aux gais et aux lesbiennes.

C'est avec cette idée en tête qu'un jour, j'ai croisé le directeur général de l'Association canadienne de santé mentale Filiale de Montréal - qui avait marié mon ancienne secrétaire - au pied d'un ascenseur de l'Université de Montréal. Un an plus tard, j'initiais à cette association un comité qui prenait pour nom : Famille et qualité de vie des gais et des lesbiennes. J'ai dû le quitter 3 ans plus tard pour des motifs personnels, mais il existe encore et organise des colloques et des séminaires dont celui sur l'homoparentalité des gais et des lesbiennes en 2001.

À travers une série de couloirs, et dans la suite de mes contacts professionnels et des contacts avec l'Association canadienne de santé mentale, j'ai pu me faufiler, à nouveau avec André Faivre, dans l'équipe de rédaction d'un livre édité par Gaëtan Morin en 1999 et qui avait pour titre : Familles en transformation. À partir d'une enquête auprès de 10 pères gais et de deux mères lesbiennes qui vivaient en couple gai ou lesbien avec des enfants à éduquer, nous avons identifié les 10 facteurs qui expliquaient le succès de ces couples et qui constituaient les clefs d'une famille gaie reconstituée vivant dans l'harmonie et la joie de vivre. Nous avons pu alors rappeler le rôle que l'APGM avait joué dans ce succès de leur vie. Mais, soyez discrets, je vous en supplie car, voyez-vous, c'est un scoop : personne dans la communauté gaie ne connaît ce chapitre de livre et ne l'a encore lu. Il a été écrit pour les anthropologues qui, au début du quatrième millénaire, fouilleront les sites archéologiques de leur culture gaie.

Cette initiative auprès de l'Association canadienne de santé mentale était issue également d'une demande d'un couple hétérosexuel de nos amis, mon conjoint et moi-même, avec lequel j'ai vécu 17 ans - j'en profite pour lui rendre hommage ainsi qu'à tous les conjoints des pères gais qui ont été actifs auprès de l'Association jusqu'à aujourd'hui.

Ce couple désirait discuter d'une question qui les tenaillait : comment pouvons-nous faire pour assurer une éducation telle que, si un de nos enfants se révélait gai ou lesbienne - ils avaient un garçon et une fille en bas de 10 ans -, ils puissent assumer cette condition et vivre heureux, ce qui est le rêve de tout parent pour ses enfants ?

J'ai pu revivre intégralement ce rêve presque dix ans plus tard. Vous faisant grâce encore une fois du véritable labyrinthe que j'ai traversé avec une amie hétérosexuelle et travailleuse sociale en pédopsychiatrie de l'Hôpital Charles Lemoyne, Paulette Podtetenev, nous nous sommes retrouvés, elle et moi, devant vingt cinq mères de famille ayant toutes des enfants en bas de 5 ans. Ces mères avaient demandé d'échanger sur l'homosexualité pour leur aider à se préparer au cas où un de leurs enfants se révéleraient gai ou lesbienne. Cette expérience a été rapportée dans un numéro de la revue Équilibre en tête publiée par l'Association canadienne de santé mentale. Filiale de Montréal . Aujourd'hui, je crois que ce genre d'expérience devrait se renouveler.

Un des plus beaux, sinon le plus beau souvenir que j'emporterai au couchant de ma vie, sera une lettre reçue d'un couple gai de Montevideo. Trois ans après avoir quitté l'APGM, cette dernière a reçu une lettre adressée à mon nom personnel d'un couple de jeunes professionnels gais - un avocat et un médecin - dont l'un était le père d'un magnifique garçonnet. Ce couple criait au secours parce que l'un d'eux faisait face à un procès intenté par sa femme demandant la déchéance parentale. Je savais ce que représentait une telle souffrance pour être resté ami avec un membre du conseil d'administration de l'APGM qui avait sombré dans la détresse psychologique lorsque sa femme avait obtenu une telle réponse ici au Québec.

La lettre de ce jeune couple précisait : vous êtes notre seul interlocuteur international. Mgr Gaillot, cet évêque de France destitué par Jean-Paul II à cause de son refus de rester dans le rang avec les autre évêques de France et de son engagement public en faveurs des marginaux, y incluant les gais et les lesbiennes, disait : lorsqu'on vous demande, n'envoyez pas des papiers mais payez de votre personne.

J'ai mis mille dollars sur la table et pendant cinq mois, j'en ai cherché un autre mille pour me rendre sur place. Je n'ai rien trouvé. En désespoir de cause, j'ai envoyé le plus de papiers possibles.

La lettre qui revint un certain nombre de mois plus tard rapportait le texte du jugement rendu par la cour de justice de Montevideo. Le jugement était favorable à la demande du père dans ce pays de l'Amérique latine sous la botte d'un dur régime militaire et d'une église catholique traditionnelle omniprésente. Mais joie suprême, ce jeune couple m'informait qu'à partir des documents que j'avais envoyés, ils avaient fondé le premier organisme pour la défense des droits des gais et des lesbiennes en Uruguay. Après cela, on peut alors entrer dans la vieillesse et dans la mort les yeux grand ouverts.

Un jour, mon conjoint qui venait de dépasser la quarantaine me demanda si je serais prêt à adopter un enfant. Je n'en avais pas le goût et je lui ai offert un voyage en Italie pour le distraire. Mais, je me suis mis à réfléchir sérieusement sur ce désir profond qui taraude tant de gais qui aimeraient réaliser ce projet extraordinaire que constitue l'éducation d'un enfant. Et je n'arrêtais pas de me torturer les méninges sur comment faire face à ce paradoxe vertigineux que j'avais toujours ressenti face à mes enfants entre l'affection profonde que j'ai pour eux (ils me le rendent au centuple) et le fait qu'ils étaient nés pratiquement d'une erreur de parcours - et je mets le mot erreur entre guillemets car tout dans la vie peut devenir expérience de croissance, si on le recherche vraiment. Il fallait œuvrer avec force à la défense de l'adoption pour les hommes gais et à l'insémination artificielle pour les lesbiennes car c'est là le seul moyen que je vois pour réconcilier ce désir et répondre à ce qui constitue selon moi un droit humain tout en évitant de fonder ces familles hétérosexuelles qu'il faut déchirer par la suite la plupart du temps dans la souffrance tant pour soi que pour ceux et celles qui nous entourent. Ce n'est pas parce qu'on peut transformer cette expérience en un instrument de croissance personnelle qu'il faut passer par ce chemin douloureux pour éduquer un enfant.

Aujourd'hui, je suis membre d'Amnistie internationale. Cela m'est venu d'une conversation avec un leader gai de la communauté gaie italienne à Florence et de mes contacts avec couple de père gai d'Uruguay. Mais l'événement qui a déclenché mon adhésion est lorsque Amnistie internationale a accepté de considérer les leaders gais pourchassés et emprisonnés comme des prisonniers d'opinion. Souvent en m'éveillant le matin, je revois ce leader gai de la Colombie, père de famille, qu'un jour un commando enleva abruptement et dont on jeta le cadavre devant la porte de sa maison le lendemain matin après l'avoir torturé. Aujourd'hui, je considère tous les gais et les lesbiennes du monde entier comme mes frères et mes sœurs.

Alors, vous me comprendrez si je vous dis, que dans 20 ans, lorsque je m'adresserai à vous de nouveau, tout perclus, me tenant par ma marchette et à demi-aveugle, peut-être atteint d'Alzheimer, voici l'APGM que j'aimerais retrouver :
  • J'aimerais voir une association de pères gais dans toutes les principales villes du Québec et voir Transit se multiplier, ce Transit qui n'a pas été imité par presque aucun autre groupe d'entraide gai, sinon peut-être Séro Zéro avec ses ateliers

  • J'aimerais voir cette merveilleuse invention pédagogique qu'était la « table de Jeannette » dans toutes les écoles du Québec. J'ai toujours considéré cette initiative née de deux complices qui s'entendaient comme des larrons en foire pour animer Relance : l'un était un chercheur de l'Hydro-Québec de réputation internationale (André) et l'autre, un habile cuisinier (Daniel). J'ai toujours considéré cette innovation comme une découverte magistrale

  • J'aimerais voir un père gai actif et imaginatif siéger sur le conseil d'administration de chaque organisme au Québec qui traite de la famille, du mariage ou des enfants

  • J'aimerais voir l'Association des pères gais disposer d'un programme articulé et en béton faisant la promotion sur toutes les tribunes de l'adoption des enfants par les couples gais, se battant pour qu'on inscrive ce droit absolu du projet d'éducation d'un enfant dans toutes les chartes des droits et libertés de la personne

  • J'aimerais voir chaque membre de cette Association être devenu membre d'Amnistie internationale

  • J'aimerais voir l'APGM être considérée comme un partenaire de recherche avec les universités et les autres organismes sur tout ce qui touche l'homoparentalité

  • J'aimerais voir les saunas vidés de ces pères gais qui vivent dans la clandestinité la plus totale, mais qui demeurent les seuls à avoir le droit de juger de ce choix. Il n'en demeure pas moins, selon moi, que la clandestinité tue très souvent à petit feu même si on peut s'adapter à une telle situation

  • J'aimerais y voir une armée de jeunes pères gais entre 25 et 35 ans qui se consacreraient à la réalisation de ces objectifs, quitte à ouvrir une garderie lorsqu'ils se réuniraient comme je l'ai vu pour les mères à Boucherville.

Mais, maintenant que je vous l'ai dit, oubliez tout cela car c'est tellement facile à dire quand on sait qu'on ne sera peut-être pas là pour aider à le réaliser. J'ai rejoint l'Association des Aînés et retraités de la communauté (l'ARC) où j'ai continué à être actif. Mais, j'ai voulu rêver un instant avec vous.

Malgré qu'un certain nombre de nos tentatives amoureuses se soldent dans les larmes et les cris, je répéterai ce que j'ai déjà dit ailleurs : un des plus beaux cadeaux que j'ai reçus dans la vie, sinon le plus beau, est mon orientation affective et sexuelle car il n'y a rien de plus beau que d'être remis à soi-même lorsqu'on en a été privé durant un, dix, quinze ou vingt ans. Permettez-moi un peu de poésie. Pour moi, mon orientation affective et sexuelle gaie est comme un bouquet de roses accroché aux ventricules du cœur et qui prend sa source dans le puits de lumière que constitue l'Amour qui a engendré et supporte l'évolution de cet univers.

Avec une extrême modestie - qu'en aurait-il été si l'APGM n'avait pas été là ? - j'ai voulu ce soir vous faire un cadeau : j'ai voulu remercier tous ceux qui, parmi vous, pendant 5 ans, ont fait confiance à l'équipe extraordinaire avec laquelle j'ai travaillé à l'APGM et au leadership que j'ai pu exercer, non sans quelques erreurs. Le récit de vos vies a été la source de cette énergie issue du noyau nucléaire que l'APGM a implanté au plus profond de moi-même comme on branche un pacemaker dans la poitrine des cardiaques et j'ai voulu vous dire comment il s'était développé. Je retourne à cette équipe les résultats de cette énergie ainsi qu'à tous ceux qui ont continué à faire comme vous par la suite, gardant vivante l'APGM. Si le passé est garant de notre bonheur de vivre lorsqu'on entre dans la vieillesse, je n'hésite pas à vous dire que je vous dois en partie mon bonheur actuel.

Alors, j'ai le goût de dire : restons jeunes ou redevenons-le et poursuivons, parfois âprement, cette recherche du bonheur qui nous est due comme être humain et citoyen à part entière en nous souvenant que d'autres frappent à la porte de la liberté.

Que la fête continue.



NOTES

  • G.F., un employé du Service des ressources humaines de la ville de Montréal, est le cofondateur avec Roger Beaulieu de l'APGM.  Retour

  • Je note en relisant ce discours pour la première fois (juillet 2008) depuis que je l'ai prononcé que je n'ai pas ajouté de paragraphe pour résumer le travail fait auprès du Service de police de la ville de Montréal. Je le regrette d'autant plus aujourd'hui que je saisis davantage l'importance de ce dossier pour la communauté gaie dont le véritable leader a été André Faivre. Sans m'en rendre compte, j'ai probablement partagé cette attitude ambiguë de la communauté gaie face à la Police.  Retour |  Les gais et la Police

  • Familles en transformation. Récits de pratique en santé mentale. Sous la direction de : Jacques Alary, Sylvie Jutras, Yvon Gauthier, Johanne Goudreau. Gaëtan Morin éditeur et le CSMQ , 1999. Voir le chapitre 11 : Homosexualité et vie familiale, pp. 197 - 218  Retour |   Texte intégral.

  • De jeunes mères se questionnent sur l'homosexualité : un long chemin pour se rendre jusqu'à elles. Paulette Podtetenev, M.A. Service social. Jacques Beausoleil, conseiller en développement organisationnel. Équilibre en Tête - Été 2002  Retour |   Texte intégral.





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