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Chroniques, chantiers et pistes de pionniers.

Mis en ligne : 01/03/2009
Mis à jour : 13/03/2009


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La concertation, pour obtenir des changements sociaux ?
Jacques Beausoleil   |   Novembre 1993
Dialogue et concertation
TEXTE INÉDIT

La concertation : une voie valable pour obtenir des changements sociaux
de la part de la société face aux gai(e)s ?


Première partie (introduction) du mémoire présenté à la Commission des droits de la personne du Québec
par le Réseau gai d'action, d'influence et d'éducation du Québec Inc.

L'analyse d'une expérience : le choix du dialogue et de la concertation


INTRODUCTION CHAPITRE I : DES ENJEUX
  1. Les mots pour le dire
    1. Les autres
      1. Les préjugés
      2. La discrimination
      3. L'homophobie
    2. Nous autres
  2. Une communauté ou un milieu gai ?
  3. La représentativité, surtout auprès du milieu politique
  4. Le vide politique et l'héritage laissés par l'ADGQ
    1. Influence et mort de l'ADGQ
    2. Naissance et rôle de la Coalition des organismes des minorités sexuelles du Montréal métropolitain
    3. Rapports entre la Coalition et le Centre communautaire
    4. Les effets de l'absence d'action politique
  5. Le court, moyen et long terme
  6. Les ressources
  7. La diffusion
    1. L'action des médias
    2. Les lacunes actuelles
  8. Les partis politiques

CHAPITRE II : UNE RÉPONSE
  1. Une vision claire et exigeante de la valeur de son orientation affective et sexuelle
  2. Refuser l'injustice
  3. La concertation
  4. Revendiquer tout en apprenant
  5. La reconnaissance des acquis
  6. Leadership et représentativité
  7. Visibilité, crédibilité et dignité
    1. La visibilité
    2. La crédibilité
    3. La dignité
    4. La difficulté de concilier ces trois dimensions : une illustration

CHAPITRE III : NOS ATTENTES FACE À LA CDPQ
  1. Contacts antérieurs
    1. Appui de la CDPQ
    2. Une session de formation intensive par la CDPQ
    3. Une rencontre exploratoire
  2. Commentaires sur le rapport du comité interne
    1. Les priorités de la CDPQ
    2. La question financière
    3. La question de la participation paritaire des gais et de la CDPQ dans une enquête publique
  3. Nos attentes face à la CDPQ
NOS RECOMMANDATIONS À LA CDPQ

NOTES





INTRODUCTION

Un projet qui arrive à point

La Commission des droits de la personne du Québec (CDPQ) invite l'ensemble de la société à venir réfléchir avec elle sur la discrimination et la violence à l'égard des lesbiennes et des gais. Ensuite, elle présentera ses recommandations à l'ensemble de notre société québécoise mais principalement au gouvernement.

Disons d'entrée de jeu que notre groupe est heureux de collaborer à une telle entreprise. Il est vrai que cette décision de la CDPQ fut prise sous la forte pression de la Table de concertation des lesbiennes et des gais du grand Montréal et de son Comité sur la violence mais nous devons reconnaître que, comme le fait la presse gaie elle-même, que ce n'est pas monnaie courante qu'un organisme gouvernemental lance une consultation publique sur un sujet qui demeure encore largement tabou ou mal compris dans la population.

Un tel événement survient à un moment propice. Selon nous, en effet, il se situe tout d'abord dans une période préélectorale, qui normalement devrait être favorable à la discussion sur les questions de société.

De plus, il arrive dans la foulée des événements et des débats qui ont suivi, non seulement les rapports difficiles entre la police et les gai(e)s à l'été 1990, mais également les interventions de la Coalition des organismes des minorités sexuelles du Montréal métropolitain - que nous désignerons sous le vocable « La Coalition » - au printemps 1991. Ces interventions concernaient, principalement, la reconnaissance des conjoints de même sexe et, à un niveau moins médiatisé mais non moins important, des rapports avec la police.

Nous pouvons penser, de plus, que la population est largement sensibilisée et, jusqu'à un certain point, probablement intéressée à la question. En effet, la place que le thème de l'orientation affective et sexuelle des gaie-s a occupée dans les arts et la littérature depuis un certain nombre d'années a été importante. De plus, l'information et les débats que les médias mettent constamment de l'avant à l'occasion des divers événements concernant la condition gaie tant au Québec qu'au Canada et dans le monde est un outil puissant de sensibilisation du public.

Le champ limité des audience publiques

Depuis déjà un certain temps, l'idée circulait dans certains cercles gais d'ouvrir un vaste débat public mené conjointement par le milieu gai et les leaders sociaux sur la nécessité de faire le point sur la situation d'ensemble des gai(e)s au Québec. La demande initiale de la Table de concertation allait pratiquement dans ce sens. Malgré tout le potentiel que recèle la mission de la CDPQ, elle a décidé de ne pas répondre intégralement à cette demande pour des motifs de temps, d'efficacité et de budget, avons-nous compris. Elle a jugé l'entreprise trop vaste à cette étape et a opté pour des audiences publiques en centrant la consultation sur la discrimination et la violence envers les gai(e)s sur trois objets concrets et institutionnels : les services sociaux, les rapports avec la police et les lois.

La recherche de solutions

Les audiences publiques sont une occasion unique pour obtenir l'information sur les diverses situations et formes où s'exercent la discrimination et à un niveau plus spécifique, la violence envers les gai(e)s. On aura probablement tendance à brosser, à cette occasion, le tableau d'une réalité au caractère plutôt négatif en oubliant peut-être d'y mentionner également les acquis. La description de la réalité constitue le premier objectif poursuivi par la CDPQ.

Le second objectif consiste à rechercher ensemble les solutions aux problèmes qui seront identifiés et les moyens de consolider les changements déjà acquis ou les initiatives en marche.

C'est dans cet axe que se situe cette première partie du rapport que dépose notre groupe. Nous considérons que la description et l'analyse de la condition actuelle des gai(e)s est très importante dans le processus de consultation entrepris par la CDPQ. Disons, de plus, que nous aussi nous ressentons l'indignation, sinon la colère, face à la forme la plus brutale de la discrimination : la violence physique gratuite et meurtrière. Mais d'après nos informations, de nombreux individus et groupes viendront témoigner des situations de discrimination à l'égard des gai(e)s. C'est pourquoi nous avons choisi dans cette section de nous intéresser davantage à la recherche des solutions.

Encore là, nous avons cherché un créneau assez spécifique pour éviter les dédoublements. Il est assez probable qu'un certain nombre d'organismes au cours de leurs recommandations demanderont des changements d'attitudes et de comportements surtout de la part des gouvernements, des institutions ou de la population générale.

Pour notre part, nous nous sommes questionnés sur ce que nous pouvions faire comme gai(e)s et sur le type d'approche qui aurait le plus de chance les changements recherchés, du moins à moyen et long terme.

Les membres du Réseau G.A.I.-E. du Québec ont vécu une expérience de recherche de solutions centrée sur le partenariat et la concertation dans le cadre de la Coalition, telle que mentionnée dans l'introduction de ce rapport. Nous avons voulu profiter de l'occasion pour faire l'analyse des valeurs et des stratégies sous-jacentes à cette expérience. Nous croyons qu'il est nécessaire de rendre compte de cette analyse car elle pourra être utile à la CDPQ au moment de faire ses recommandations en vue d'obtenir du gouvernement et de la société qu'ils donnent aux gaie-e-s des conditions de vie équitables et épanouissantes.

Nous cherchons, dans cette première partie, à répondre à la question suivante : la concertation est-elle une voie valable pour obtenir des changements de la part de la société face à ses membres gai(e)s ?

Le retour sur la Coalition

Même si nous avons tous été des collaborateurs ou des membres de la Coalition qui a cessé d'exister au printemps 93, nous n'avons pas l'intention d'adopter une attitude nostalgique face à elle, ni d'en faire ici le post-mortem ni encore moins de procéder à des règlements de compte. Nous croyons qu'au cours de ces années, la Coalition a été « le bras politique de la communauté gaie », comme l'a si bien dit publiquement le député André Boulerice. Elle a acquis une connaissance approfondie de deux dossiers à la mesure de ses moyens limités. Elle a été très active durant les deux années de sa trop brève existence. Il est très important, selon nous, de tirer pour la CDPQ les conclusions de ses actions et d'en faire connaître les résultats réels si elle veut faire des recommandations qui tiennent compte des acquis, des résistances et des interlocuteurs déjà sensibilisés. Sans chercher à faire l'historique de la Coalition, nous puiserons largement dans cette expérience pour développer notre propos.

Nous traiterons de cette expérience de concertation en présentant d'abord les principaux enjeux auxquels la Coalition a été confrontée au départ.

Nous aborderons ensuite les éléments de la réponse avec ses forces et ses faiblesses.

Ceci nous permettra de rappeler les contacts que la Coalition a eus avec la CDPQ, de jeter un regard positif et critique sur le rôle qu'elle a joué dans le passé et d'exprimer nos attentes pour l'avenir.

Enfin, nous formulerons certaines recommandations propres à nos propos.




CHAPITRE 1 : DES ENJEUX

Même si ce texte peut paraître un peu long, nous n'avons pas l'intention d'écrire un traité sur tous les enjeux auxquels peuvent faire face des individus qui s'engagent publiquement dans un mouvement de libération de leurs semblables. Nous voulons simplement dégager d'une expérience qui s'est située dans le temps certaines conditions qui sont de nature, non seulement à faire reculer les frontières des préjugés à l'égard des gai(e)s, mais surtout à mettre en place les mécanismes pour construire une société juste, harmonieuse et non violente.

Ces enjeux retenus sont :
 l - Les mots pour le dire
2 - Une communauté ou un milieu gai(e) ?
3 - La représentativité surtout auprès du milieu politique
4 - Le vide politique laissé par l'ADGQ
5 - Le court, moyen et long terme
6 - Les ressources
7 - La diffusion
8 - Les partis politiques

Les mots pour le dire

Au départ, il faut faire certaines distinctions si on veut analyser adéquatement les comportements et les attitudes de ceux qui nous entourent et qui ne sont pas gaie-s. De plus, pour être justes et plus tolérants avec les autres, peut- être faut-il nous regarder nous-mêmes et revoir les mots qu'on utilise pour parler de nos propres comportements. Les résultats surprennent.

Les autres

Il est important, selon nous, de distinguer les préjugés, la discrimination et l'homophobie en parlant de ceux qui nous entourent.

Les préjugés

A un premier degré, nous rencontrons les préjugés. On connaît bien la panoplie des stéréotypes concernant les gai(e)s. Beaucoup de ces préjugés sont enracinés dans l'ignorance face à l'orientation affective et sexuelle de ces derniers. Une personne a plus de chance d'avoir des préjugés vis-à-vis un groupe différent d'elle-même si elle n'a jamais eu de contacts directs, sinon cordiaux, avec un membre de ce groupe.

Pour d'autres, la nature et le vécu des gai(e)s entrent en conflit avec des valeurs ancrées profondément depuis leur enfance la plupart du temps. Pour d'autres, c'est la peur d'être ridiculisés ou d'être identifiés à ce groupe - ceci semble plus vrai de la part des hommes - qui les terrorisent. D'autres, enfin, ne résistent pas à la pression sociale. Bien des mères affectionnent leur enfant gai mais elles s'empressent d'ajouter : « Fais attention devant tes tantes afin qu'elles ne le sachent pas. » ou bien « Peux-tu venir au mariage de ta soeur seul sans ton conjoint pour cette fois-ci ? ».

Peut-on traiter les gens en mettant sur un pied d'égalité l'ignorance, la peur, les exigences de la conscience, les préjugés ou la pression sociale d'une part et la discrimination ou l'homophobie, d'autre part ? Dans les faits, toutes ces attitudes face aux gai(e)s conduisent souvent à des comportements qui ne respectent pas leurs besoins et leurs attentes mais, à durcir les mots, on crée des relations de défense et on bloque chez l'autre le goût et la capacité de comprendre et de se rapprocher.

La discrimination

La discrimination est plus difficile à définir car on l'emploie dans un sens large et dans un sens étroit.

Dans le premier sens, tout geste d'une personne ou d'un groupe qui ne respecte pas un besoin quelconque d'un gai pourrait être considéré comme discriminatoire. Un frère qui n'invite pas la conjointe de sa soeur à une rencontre familiale ferait de la discrimination, en autant qu'on accepte que ce soient les gaie-e-s eux-mêmes qui peuvent le mieux définir leurs besoins.

Dans un sens plus strict, la discrimination concerne dans une société de droit, les actes ou les décisions qui ne respectent pas les règles qu'elle s'est donnée pour être juste et équitable avec ses membres. C'est en ce sens que la Charte des droits et libertés dit qu'on ne peut refuser sans être discriminatoire une promotion à une personne à cause de son orientation affective et sexuelle. Mais c'est également parce quelle définit le droit qu'elle considère comme non discriminatoire le fait que des conjoints de même sexe n'ont pas droit à la rente de conjoint survivant alors qu'elle la reconnaît aux conjoints de fait de sexe opposé à cause leur relation amoureuse et stable.

Toutes les luttes consistent à faire reconnaître par les règles officielles « le droit de tous les individus à l'égalité des chances d'organiser leur vie de la façon qu'ils l'entendent et selon leurs possibilités sans être victimes d'actes discriminatoires. » (Mme la Juge L'Heureux-Dubé. Cour suprême du Canada. Affaire Mossop. Jurisprudence Express. Jugement no. 93-444. p. 210).

L'homophobie

Il en est du mot homophobie de même que du mot racisme. Un journaliste attirait l'attention l'an passé sur les dangers d'excès dans l'usage du mot « racisme ». Il valait mieux, selon lui, réserver ce mot aux personnes qui consciemment et, jusqu'à un certain point, haineusement rejettent un groupe ethnique, surtout si ce rejet comporte de la violence verbale ou physique. Le racisme atteint son paroxysme dans le désir de voir disparaître le groupe. Nous croyons qu'il en est ainsi pour l'homophobie. Les skinheads purs et durs entraînés dans ce sens sont les vrais homophobes. L'homophobie et la violence même verbale sont sûrement soeurs jumelles. Mais mettre ces individus sur un pied d'égalité avec les décideurs publics parce que ces derniers ne réussissent pas à créer les conditions valables pour le plein épanouissement des gai(e)s, c'est forcer le langage. Il en est de même lorsqu'on dit que la société québécoise est homophobe.

Si nous commençons par ces distinctions, ce n'est pas pour jouer à l'esthète ni jouer sur les mots. Dans les contacts avec les interlocuteurs, si les leaders gais font des excès de langage, ils empêchent le dialogue et font que les relations se durcissent.

Et nous autres ?

Pour comprendre ces distinctions et les accepter, peut-être faut-il se tourner vers nous-mêmes, gai(e)s, et voir jusqu'à quel point nous portons également des préjugés, de la discrimination et même de la violence.

Beaucoup de gai(e)s accusent d'autres gai(e)s de lâcheté parce qu'ils restent dans la clandestinité ou dans la semi-clandestinité une fois leur orientation affective et sexuelle acceptée à leurs propres yeux. On a vu également des gai(e)s accuser les bisexuels ou les pères gais d'être des égocentriques éhontés et des profiteurs, les accusant d'avoir cherché à profiter des « avantages des deux côtés de la clôture ».

Quand on connaît la profondeur dans laquelle se trouvent les racines de la clandestinité et la force des pressions sociales qui amènent encore même les jeunes gai(e)s d'aujourd'hui à faire vie commune avec une conjointe de sexe opposé, on trouve dur ce langage. On ne sort souvent de la clandestinité qu'à travers une démarche lente et difficile qu'il faut respecter.

On retrouve des phénomènes fort curieux dans notre milieu. On reproche à la société de nous traiter de tapettes et pourtant, on n'hésitera pas pour se défendre à dire que nous ne sommes pas des grandes folles. Ce vocabulaire est également méprisant. Se peut-il que ce qu'on appelle une grande folle soit une personne humaine de nature excentrique, exhibitionniste et peut-être réactionnelle à son environnement ? Nous avons vu des gais actifs, articulés, très engagés dans notre milieu, possédant de solides valeurs et faire l'objet de méfiance parce qu'ils sont cuirs.

Enfin, on peut lutter contre la discrimination et l'homophobie en utilisant nous-mêmes la violence qu'on reproche à la société à notre égard. On l'a vu récemment dans le cas de la dénonciation publique (outing). Une très large partie du milieu gai, semble-t-il, a rejeté ce mécanisme d'autodéfense ou d'attaque comme étant une forme de violence et de chantage contraire au respect des gens, au rythme de leur croissance, de la Charte des droits et libertés et à une attitude de dialogue. Empruntée d'ailleurs, cette approche n'a rien à voir avec l'esprit traditionnel de tolérance et d'accueil des québécois.

De plus, elle est de nature à susciter des réactions très émotives et très agressives qui ne font en rien avancer la situation malgré les apparences. Nos interlocuteurs qui constituent des collaborateurs sincères et précieux, tout autant que des gai(e)s connus et des organismes gais nous ont affirmé regretter une telle attitude de la part de certains intervenants de notre milieu. Selon eux, cela ne fait que reculer la cause gaie.

Le pire est que ce mécanisme peut facilement se retourner contre nous et engendrer de profondes divisions dans notre propre milieu. Si on encourage la dénonciation des gais qui exercent des fonctions publiques et qui ne s'identifient pas, rien ne dit que nos propres leaders communautaires n'en feront pas les frais, car un certain nombre d'entre eux ne peuvent ou ne veulent, pour divers motifs, afficher en public leur orientation.

Le milieu gai a déjà assez de difficulté à supporter ses leaders et de tristesse à voir le Sida décimer ses meilleures ressources, sans qu'on y ajoute ce mécanisme destructeur.

Une communauté ou un milieu gai(e) ?

Une fois éclaircie notre façon de lire les comportements de la société à notre égard à la lumière de notre propre vécu, la question de savoir qui sommes-nous comme groupe se pose.

On parle constamment de la communauté gaie comme s'il s'agissait d'une réalité accomplie. Pour nous, le mot « communauté » ne signifie pas uniquement un groupe de personnes qui partagent certaines caractéristiques communes. Une communauté existe réellement que lorsqu'il s'agit d'un groupe organisé et structuré, avec une dynamique qui permet de rassembler les membres autour d'objectifs communs et dirigé par un leadership accepté et reconnu. On est toujours en marche vers la construction d'une communauté.

Dès le départ, la Coalition a été confrontée dans ses décisions avec les nombreuses disparités dans le milieu gai. On avait à réfléchir sur les rapports entre les hommes et les femmes (lesbiennes) gais, entre les anglophones et les francophones, entre les amérindiens, les immigrants et les québécois de souche, entre les gais et les transsexuels ou les bisexuels pour ne pas mentionner les autres, entre l'urbain et le régional, entre le Village et les autres lieux ou des gais sont concentrés et on pourrait allonger la liste. En ce sens, les gai(e)s ne sont pas différents de l'ensemble de la société. C'est un milieu foisonnant et riche qui donne place à des expressions, des regroupements et des intérêts divers.

A ces différences structurelles s'ajoutent des divergences importantes de points de vue entre ces sous-groupes, des tensions majeures ou mineures qui rendent l'unité dans l'action difficile, sinon impossible à certains moments donnés. A titre d'exemple, mentionnons au moins trois tendances qui s'expriment concernant la façon d'intervenir auprès de la société.

Pour un bon nombre de gai(e)s, il est préférable de se faire discret, d'essayer de rayonner dans son environnement immédiat plutôt que de se battre sur la place publique pour des changements légaux ou autres. Selon eux, la majorité sera toujours la plus forte.

Pour d'autres, au contraire, ils voient les gai(e)s comme des victimes ostracisées et la société entière est homophobe. Les changements sociaux ne peuvent alors être obtenus que par la force, la pression accompagnée de chantage, de violence verbale, de jugements péremptoires et globaux, parfois de sarcasmes assez durs. Pour eux, il s'agit d'autant d'outils pour force les décideurs publics à agir.

Enfin, d'autres croient, certes, que les minorités non reconnues doivent toujours arracher à la majorité la réponse à leurs besoins et dès lors, livrer des luttes mais la lutte sociale pas une guerre contre des ennemis. Elle est au contraire une recherche faite par des êtres humains pour des êtres humains.

La très grande majorité des personnes qui défendent ces trois positions sont sincères et visent, au fond, ces mêmes objectifs, du moins à long terme, mais par des voies différentes. Il faut comprendre que les individus qui défendent une approche plus radicale sont la plupart du temps des personnes fortement engagées, qui ont une conscience claire de ce que serait une véritable reconnaissance de l'orientation affective et sexuelle des gai(e)s mais qui sont souvent exacerbés par la lenteur des changements ou influencer par des courants idéologiques ou sociologiques particuliers.

En conclusion, nous préférons parler à ce stade-ci de « la condition gaie » du Québec ou « du milieu gai » plutôt que de « la communauté gaie ». De plus, le milieu gai est un milieu social qui, d'une part, comporte des différences qui sont le fruit de sa vitalité et d'autre part, des divergences qui bloquent à certains moments l'évolution vers une véritable communauté gaie.

La représentativité, surtout auprès du milieu politique

Cette réalité soulève la question de la représentativité d'un milieu ou d'une communauté. Un journaliste a récemment longuement discuté de ce phénomène et si nos souvenirs sont bons, il posait la question suivante : « Qui parle au nom de qui ? »

Il n'est pas sûr que la population tienne à ce que les divers groupes de la société ne soient représentés que par une seule voix dans un système démocratique. A titre d'illustration, on possède au moins quatre grandes centrales syndicales au Québec et la « communauté » noire dispose de trois organismes pour défendre ses intérêts.

Mais, nous avons toujours l'impression que les gouvernements eux désirent le contraire. Il est vrai qu'il est plus facile de transiger avec un seul porte-parole en plus des coûts que cela peut parfois représenter. Ceci devient encore plus vrai si le milieu en cause est traversé de fortes divisions ou divergences de point de vue. La Coalition a été confrontée à ce phénomène dans le dossier des rapports avec la police lorsque le moment est venu pour cette dernière de choisir les membres du comité de oncertation. La CDPQ elle-même a été au prise avec cette question dans certaines des décisions qui ont conduit aux audiences publiques actuelles.

Cette question demeure complexe et elle l'est d'autant plus que le milieu gai qui se manifeste est très jeune. Il n'a pu se créer de solides traditions. Il lui manque des outils de réflexion et d'analyse de sa propre situation. Il arrive mal à définir les leaderships qu'il désire. Il semble bien que présentement il les veut multiples et il est tiraillé, comme partout ailleurs, par des tensions entre organismes et entre individus qui rendent difficile le rassemblement des forces pour une représentativité unique.

Le vide politique laissé par la mort de l'Association pour la défense des droits des gais du Québec (ADGQ)

Influence et mort de l'ADGQ

L'ADGQ est née en 1976 et elle a collaboré intensément avec d'autres groupes et d'autres institutions pour introduire à l'Article 10 de la Charte des droits et libertés du Québec l'orientation (affective et) sexuelle comme motif illicite de discrimination, ce qui fut fait en décembre 1977.

Cet organisme a continué à se développer. Il est devenu un organisme puissant, bien organisé et efficace, et son leadership concernant la défense des droits était accepté par le milieu gai. Il est disparu vers 1984-1985 créant un vide important.

Naissance et rôle de la Coalition

La Coalition existait alors sous la forme d'un regroupement d'organismes du milieu gai avec comme seul objectif, le partage d'information. Elle a plus ou moins réintégré les objectifs politiques de l'ADGQ et la création d'un Centre communautaire, comme il en existait ailleurs aux Etats-Unis ou à Toronto, devint la préoccupation principale.

Selon ce modèle, le Centre communautaire devait devenir la plaque tournante du milieu gai, en intégrant dans sa mission à plusieurs volets l'action politique. Lorsque le Centre devint autonome, la Coalition dût se réorganiser. Après un an de réflexion, elle se transforma en novembre 1990 en une fédération d'organismes avec deux objectifs généraux :
1 - Offrir à ses organismes membres des services et des ressources utiles à la réalisation de leur mission respective
2 - Favoriser, par son action concertée, des changements dans la société pour le mieux-être de ses membres.
Cette nouvelle Coalition réintégrait donc, dans une mission clairement définie, l'interface avec la société et du coup, l'action politique et la défense des droits.

Rapports entre la Coalition et le Centre communautaire

Le Centre communautaire qui était devenu un organisme autonome sans jamais quitter la Coalition resta comme membre de cette nouvelle Coalition, mais les tensions demeurèrent. En effet, même si le Centre avait signé le protocole reconnaissant la mission de la fédération, des forces internes continuaient à le tirailler pour garder dans sa mission le volet politique. La seule personne du Centre qui, à notre avis, travaillait intensément à éclaircir cette question fut Nicholas Pomerleau. Il resta cohérent, du moins dans la première partie de son mandat où il disposait d'une plus grande marge de manoeuvre. Il ne semble pas que la question soit entièrement résolue.

Les effets de l'absence d'action politique

Ce qu'il y a de certain,c'est que dès son arrivée, la Coalition a pu voir les effets de ce ralentissement politique dû à la disparition de l'ADGQ et aux conflits de mission plus ou moins bien réglés au cours de la première période de la Coalition (1986-1990).

En 1990, le milieu extérieur était si assoiffé que les demandes s'accumulèrent vite: la réforme du code civil prévue pour l'automne 1991, une demande de soutien financier de la part d'un employé fédéral québécois qui désirait défendre sa cause devant les tribunaux; une demande de la part d'un Sud-américain auquel Emploi et Immigration Canada refusait le statut de réfugié et qui voulait invoquer le danger que représentait sa situation engagée de gai dans son pays; l'annonce de la tenue du Sommet de la Justice pour le printemps de 1992; les nombreuses sollicitations venant des médias concernant les décisions qui se prenaient ailleurs, surtout au Canada et même dans le monde; les invitations venant du fédéral, par exemple de Sven Robinson, de s'engager dans certaines campagnes d'appui au niveau fédéral; la collaboration qui resta faible mais qui était fort importante avec les organismes qui s'occupaient du SIDA.

La Coalition a dû assez tôt se battre pour établir des priorités. Il aurait fallu qu'elle s'occupât de tout et qu'elle fût partout à la fois. Il a fallu faire des choix, mais il n'est pas dit que ce ne fut pas une des causes aussi de disparition.

Le court, moyen et long terme

Comme tout organisme, la Coalition a été confrontée à la question des choix à court, moyen et long terme. Les débats étaient intenses et revenaient constamment au comité exécutif. Ceci fut vécu tant dans le dossier des rapports avec la police que dans celui de la reconnaissance des conjoints de même sexe. Ainsi, dans le dossier des rapports avec la police, nous aurions pu nous attaquer à des objectifs immédiats qui auraient donné des résultats spectaculaires. Nous avons préféré prendre la voie de la sensibilisation, de l'éducation, bref de la prévention, convaincus qu'à long terme ce serait plus efficace.

Il ne faut pas confondre le long terme avec le tout ou rien. La tendance actuelle du milieu gai lui-même - et la Coalition n'y a pas échappé - est de labourer tous les terrains à la fois et de s'attaquer à des demandes complexes en terme de société. Nous avons revu certains de nos interlocuteurs politiques pour nous préparer à venir à la CDPQ et à chaque fois, nous avons posé la question suivante : « Quelles demandes pensez-vous le gouvernement et même la population sont prêts à accepter ? » Les réponses sont nettement étapistes : « Laissez les grands ensembles. Ne vous acharnez pas sur les questions profondément controversées comme le mariage gai, l'insémination artificielle. Travaillez surtout à faire reconnaître la rente pour conjoint survivant pour les couples gais, car il y a un consensus qui s'établi t de plus en plus dans la société. Travaillez avec les compagnies d'assurances sur certains bénéfices marginaux. » Par contre, les pressions du milieu gai vont exactement dans le sens contraire.

Ajoutons que, pour travailler dans des perspectives à long terme, il faut maintenir la continuité. La continuité devient essentielle pour obtenir des changements en profondeur et ce, tant au plan politique qu'au plan des moeurs et des coutumes de la population. Les liens crées avec les interlocuteurs sont essentiels surtout lorsqu'ils sont marqués du sceau de la confiance mutuelle (souvent gagnée ardûment).

Les ressources

Pour atteindre les objectifs dont nous venons de parler, il faut évidemment des ressources humaines, financières et techniques.

Selon nous, le milieu gai dispose d'un réservoir de bénévoles. Si on faisait l'inventaire des personnes qui travaillent comme bénévoles dans notre milieu, on serait surpris. Notons, cependant, que trop peu de gai(e)s sont prêts à aller sur la place publique. De plus, un certain nombre sont des assistés sociaux. Espérons juste que les maires ne viendront pas nous les enlever sous prétexte de les « occuper » et surtout de les « déculpabiliser » face à la société.

Pour ce qui est des ressources financières et techniques, tous les organismes se plaignent du manque de fond, l'Etat ne parle que de coupures budgétaires, et les donateurs privés de la récession.

La principale question à ce sujet est la suivante : où sont les argents disponibles au Québec pour permettre à d'autres groupes que la SDP, principalement les groupes communautaires, de travailler à influencer la société globale et à faire la défense des droits individuels et collectifs ?

La source la plus connue venait d'Ottawa. Si ce n'avait été, l'an dernier, de l'intervention vigoureuse à travers le Canada des groupes de défense des droits (à laquelle la Coalition a participé) et de l'intervention d'un comité du sénat, ces fonds seraient disparus. De plus, certains articles récents de nos journaux montréalais ont questionné le bien-fondé des subventions gouvernementales pour un tel objectif. Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'avenir s'annonce sombre.

Nous avons pris conscience de cette question à la Coalition lorsque nous avons dû avec regret renvoyer les individus qui désiraient du support financier pour aller devant les tribunaux ou lorsque nous avons dû décider de ne pas nous impliquer dans les dossiers de nature fédérale. Courir à Québec et à Ottawa avec la seule subvention de lancement du député André Boulerice qui, quoique généreuse dans ce cas, restait nettement limitée pour ce genre d'objectif.

Il est vrai que le milieu gai porte aussi une responsabilité majeure à ce sujet. Le milieu comprend un certain nombre d'individus très à l'aise financièrement (une enquête faite par l'Association des pères gais de Montréal il y a quelques années le démontrait) mais, nous ne possédons pas de mécanisme structuré pour solliciter cet argent, d'autant plus qu'un bon nombre de ces individus qui occupent des fonctions importantes dans les entreprises ou les institutions publiques tiennent à la clandestinité.

La diffusion

Evidemment, la communication sous toutes ses formes s'est révélée très vite une fonction essentielle pour atteindre les objectifs.

L'action des médias

Les médias surtout constituent dans notre monde contemporain un véhicule majeur pour atteindre l'ensemble de la population, l'informer, la sensibiliser et l'éduquer.

Les médias ont été fort actifs au cours de ces dernières années, qu'il s'agisse de la radio, de la télévision ou des revues et des journaux. Évidemment, ils ont tendance à partir de la nouvelle, (sans toujours parvenir à minimiser le côté sensationnaliste) et ce, dans tous les domaines de l'activité humaine : arts, sports, défense des droits, évolution des moeurs, affaires publiques, sciences, tant au plan québécois que canadien et international. Les études de fond sont trop peu nombreuses, mais les situations sont traitées avec justesse la plupart du temps.

Avant que la Coalition ne lance le débat de la reconnaissance des conjoints de même sexe, on parlait peu de cette question dans les médias, y incluant la presse gaie. Par la suite, on en a parlé régulièrement jusqu'à pouvoir se rendre à un éditorial de la Presse sur le sujet de la part d'Agnès Gruda (ce fut le seul à notre connaissance). Aujourd'hui, il ne se passe pratiquement pas une quinzaine de jours sans qu'on ait quelque nouvelle dans un média ou l'autre, sous une forme ou une autre sur ce sujet.

Les lacunes actuelles

Il serait trop long de développer la question des rapports entre les médias et l'amélioration de la condition gaie au Québec. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les médias furent durant ces dernières années, avec les arts et les lettres, les principaux éducateurs de la population concernant les préjugés sur les gai(e)s.

Par contre, certaines difficultés se sont présentées en cours de route :
  • Le manque d'apprentissage et de moyens pour un groupe communautaire comme la Coalition de développer la logistique nécessaire pour être efficace auprès des médias

  • La très grande demande de ces médias pour obtenir la participation du milieu gai et le trop petit réservoir de gai(e)s disponibles pour aller en public

  • La tendance des médias à chercher les commentaires du milieu gai lui-même en interpellant très rarement la population en général

  • La tendance des médias à utiliser les ressources du milieu sans rémunération parce qu'il s'agit d'affaires publiques et les organismes communautaires à accepter cette situation à cause de l'anxiété de ne pas être assez visibles. Certains médias paient la collaboration obtenue parfois à un niveau plutôt symbolique, mais d'autres le font d'une façon plus généreuse. Je suis convaincu qu'un grand nombre de leaders gai(e)s versent à leur organisme les argents qu'ils reçoivent là, mais il y aurait peut-être lieu d'établir une règle qui présupposerait des contrats.
Les images fournies par la télévision au cours des événements restent assez limitées, faisant ressortir certains aspects spectaculaires. Ce sont souvent des images fortes et agressives pour le public, insistant sur certains aspects marginaux du milieu gai.

Les journalistes ont tendance à changer souvent et nous sommes frappés du manque de connaissance spécialisée qu'ils ont souvent de la culture gaie. Nous avons lu, l'an passé, un reportage de la part d'un journaliste chevronné du Québec, sur une manifestation à laquelle nous avions assisté. Nous avons décelé dans un article style chronique de 5 à 7 erreurs d'information, d'interprétation ou de perspective.

Quant à la presse gaie, elle est à l'image du milieu journalistique lui-même. Seuls deux organes de presse tiennent le coup. Les autres (comme le Berdache, Voir, Sortie, la Grand Jaune) disparaissent après un certain temps. Saluons, en passant, la présence d'une émission de radio consacrée au milieu gai et certaines initiatives sur le sujet de la part de certaines radios communautaires et de Vidéotron.

Les partis politiques

Nous terminons cette partie en abordant le rôle des partis politiques et l'attitude qu'il faut adapter vis-à-vis la « partisannerie politique » dans ce genre d'intervention sociale, même si le débat reste largement à faire.

Très tôt, la question suivante s'est posée à la Coalition du moins dans l'informel : jusqu'à quel point nos revendications et nos démarches devaient-elles se situer au-dessus des partis politiques ?

Evidemment, lorsque les démarches s'adressent au gouvernement, elles suivent la filière politique tracée en partie par le gouvernement au pouvoir, mais nous n'avons pas hésité à recourir à l'opposition officielle lorsque c'était nécessaire. La Coalition a opté de ne pas se lier à un parti politique précis tant au niveau municipal que provincial. Par exemple, lors des élections dans le district St-Jacques, l'an dernier, la Coalition a organisé un débat public où tous les partis municipaux étaient invités. Et le président a toujours pris soin de ne pas faire connaître ses préférences politiques personnelles ni de s'impliquer dans aucune activité partisane malgré les sollicitations.

Une question demeure cependant et le milieu gai devra l'approfondir : y aurait-il avantage à ce que les gai-es examinent sérieusement les options politiques disponibles, qu'ils portent un jugement collectif sur la sensibilité des partis face à leur égard et que si un choix s'impose qu'ils mettent toutes leurs énergies à influencer ce parti quitte à gager sur l'avenir. C'est en partie ce qu'ont fait les militants avec le NPD en Ontario, ce qui fait qu'aujourd'hui dans cette province la fonction publique reconnaît les avantages sociaux aux couples de même sexe.

Les partis politiques sont les incubateurs des idées et des programmes que le gouvernement adopte lorsque le parti arrive au pouvoir. Présentement, d'après nos informations les plus récentes, le parti libéral ne dispose pas actuellement d'aucune position officielle concernant la situation des gai(e)s au Québec. Une résolution en ce sens a été présentée l'an dernier par l'Association du district St-Jacques au Conseil général. Elle n'a pas passé.

Par contre, l'Association du parti québécois du même comté a présenté cette année à son dernier Congrès national une résolution demandant clairement les modifications à la Charte des droits et libertés et la cohérence entre les lois et l'article 10 de la Charte. Elle a été votée à plus de 90 % et le chef du parti l'a mentionnée dans son discours final.




CHAPITRE 2 : UNE RÉPONSE

Nous sommes tout-à-fait conscients que les enjeux auxquels la Coalition a eu à faire face sont ceux que rencontrent toutes les personnes ou groupes qui luttent pour l'obtention de leurs droits, qu'il s'agisse des femmes, des groupes ethniques, etc. Mais ces enjeux prennent une couleur particulière pour chaque cause et tel est le cas de la condition gaie.

La préparation du Sommet de la Justice en est une excellente illustration. Parce que nous n'étions pas une minorité visible, le Sommet de la Justice ne nous avait pas introduits dans les travaux préliminaires concernant les groupes identitaires, alors que notre condition personnelle et sociale s'inscrit dans une question d'identité. On a essayé de nous convaincre dur comme fer que n'importe quel aspect de notre vie pouvait être discuté et que n'importe quelle de nos demandes pouvait être traitée à travers les autres problématiques. La Coalition s'est fortement opposée à cette vision même si les travaux préparatoires nous avaient mis de côté tout en identifiant bien les besoins des jeunes, des handicapés et des immigrants. Les documents du Sommet ont ensuite tenu compte de cette distinction.

La réponse à ces enjeux prend également une couleur particulière. Nous avons opté pour le partenariat et la concertation. Les personnes qui connaissent bien cette question n'y trouveront rien de neuf au plan abstrait, mais ils verront qu'au niveau pratique la concertation n'est pas évidente pour un groupe comme le nôtre.

Une vision claire et exigeante de la valeur de son orientation affective et sexuelle

Plus un individu a assumé son orientation, plus il a de chance de pouvoir aider le milieu environnant à modifier ses préjugés d'une façon efficace et équilibrée. Il est vrai qu'à son tour, l'engagement social et surtout public aidera cet individu à se libérer d'une image négative de lui-même et de la pression sociale qui le conditionne depuis sa conception.

Notre orientation s'inscrit à la racine même de ce que nous sommes comme personne humaine et comme individu. De plus, dès la conception, l'enfant reçoit la plupart du temps sinon toujours des messages négatifs à ce sujet. Il faut lire Françoise Dolto pour bien saisir l'impact que peut avoir les peurs conscientes et inconscientes de la mère durant la grossesse pour comprendre la nature du refoulement qui s'en suivra. Il en sera ainsi durant des années jusqu'à ce que cet enfant gai se libère lui-même.

Des gais qui s'étaient engagés dans l'action sociale et publique ont dû cesser après un certain temps, car les décisions à prendre et les gestes publics à poser les remettaient trop en question à cause des doutes qu'ils gardaient sur eux-mêmes et des conflits intérieurs mal réglés.

Les leaders sociaux gais qui ont à influencer la population ou les décideurs publics doivent développer s'ils ne l'ont déjà fait une vision très positive de leur orientation affective et sexuelle ainsi qu'une sécurité personnelle à toute épreuve. Ils doivent être bien dans leur peau. Cette sérénité leur permettra de présenter les demandes sans être compulsifs ni agressifs à l'égard de leurs contraires ; ils seront plus en mesure d'éviter la provocation et de respecter les limites et les cheminements de l'autre dans leurs contacts. Nous sommes convaincus que notre seule présence interpelle chez un certain nombre de nos interlocuteurs leur propre orientation affective et sexuelle.

De plus, cette sérénité permettra de ne pas être trop susceptible et de ne pas se sentir personnellement visé par des interlocuteurs qui s'exprimeront franchement. Elle permettra même d'être ridiculisé ou même agressé sans renvoyer la pareille.

Enfin, elle permet d'éviter les abus de pouvoir comme nous l'avons entendu un jour d'un responsable d'un organisme gai à l'égard de son employeur : « Je sais que je suis en tort, mais je vais le menacer de lui faire du trouble en l'accusant de discrimination à mon égard parce qu'il sait que je suis gai et il me laissera tranquille. » En quelque part, il y a quelque chose de malsain dans la façon d'un tel individu d'assumer son orientation.

Refuser l'injustice

Pour être capable d'intervenir au plan social et surtout public, il faut avoir un sens développé de la justice et, dès lors, refuser l'injustice. L'injustice peut s'exercer par des mécanismes collectifs et par des comportements individuels. Il faut travailler le plus possible aux deux à la fois. Tel que mentionné plus haut, la justice concerne surtout le droit de posséder les mêmes droits et d'accepter les mêmes responsabilités de n'importe quel autre citoyen mis dans la même situation.

La Justice n'est pas une question d'administration ou de technique. Pour nous empêcher de participer au Sommet de la Justice, on invoquait constamment le fait que le Sommet ne concernait pas un retour sur les lois mais d'améliorer le fonctionnement judiciaire. Mme Harel, qui avait le rôle d'opposition officielle au Sommet encouragea fortement le président de la Coalition à invoquer directement auprès du Ministre Gil Rémillard la conception qu'il se faisait de la Justice pour obtenir sa présence à ces assises.

Nous sommes convaincus que l'ombudsman québécois, Me Jacoby, qui avait travaillé si fortement à l'inclusion de l'orientation (affective et) sexuelle dans la Charte québécoise, a utilisé ce type d'argument pour convaincre les deux autres collègues qui, avec lui, avaient le dernier mot sur le programme du Sommet pour nous y amener malgré les fortes résistances qui s'exprimaient.

Il est clair que les causes amenées devant les tribunaux par les individus ou les groupes ont actuellement un impact sur l'évolution des lois concernant la condition gaie. Par contre, le prix à payer surtout pour les individus peut être fort élevé et eux seuls sont en mesure dans le système judiciaire actuel, de prendre une telle décision. A ce sujet, il faut multiplier les mécanismes de support auprès de ces personnes pour que la justice soit rendue. En ce sens, nous étions heureux à la Coalition de la création du S.A.V.H.A ? comme support aux victimes homosexuelles de violence.

La concertation

La concertation véritable n'est pas un choix facile dans un monde où on nous répète si souvent que seule la force finit par gagner. Nous avons opté quand même pour la concertation avec tous les interlocuteurs susceptibles d'être à la source de changements possibles tant avec les individus qu'avec les organismes.

Nous pourrions épiloguer sur les attitudes réciproques nécessaires à la concertation. Nous tenterons d'en faire ressortir les aspects principaux en fonction de notre contexte.

Au départ, la concertation présuppose une relation de confiance. Il faut croire évidemment qu'il existe dans notre société des individus et des organismes qui désirent sincèrement que la justice et le respect prédominent. Il faut dès lors se définir comme des partenaires qui cherchent à atteindre et à partager des objectifs communs.

Mais dans notre cas il est une autre condition primordiale de la concertation. Il faut être sensible à l'individu qui nous parle en essayant de comprendre son point de vue, de saisir les peurs qu'il peut ressentir devant un phénomène qu'il ne comprend probablement pas bien et avec lequel il est la plupart du temps mal à l'aise comme nous l'avons mentionné plus haut. Nous avons toujours cherché à parler à la personne d'abord. Un fonctionnaire n'est pas le gouvernement. Il est un être humain avec ses forces et ses limites, ses complicités et ses tours de passe-passe. Allez demander à une femme fonctionnaire de défendre votre droit au respect et à la justice comme gai auprès d'un groupe d'hommes à la culture macho alors que déjà sa situation de femme lui apparaît défavorable dans un tel contexte.

Il faut être conscient de cette difficulté d'être compris par ceux qui sont différents de nous et qui ont subi les mêmes influences culturelles que nous. Qu'on songe que la capacité d'assumer sa propre orientation affective et sexuelle pour beaucoup d'entre nous demande une énergie considérable et que ça peut prendre parfois des années pour y parvenir alors que nous vivons de l'intérieur la poussée incontournable du désir. Qu'en est-il pour les autres alors qu'ils le voient du dehors. Est-ce être faible et docile que d'être compréhensif ?

Enfin, la concertation présuppose la transparence réciproque et les relations directes à tous les moments et ce, sans y inclure de menaces.

Au cours d'une rencontre à Québec de notre équipe avec des fonctionnaires rattachés au Ministère de la Justice, les échanges allaient bien et chacun cherchait à expliquer et à comprendre. Tout à coup, un de nos collaborateurs occasionnels voulut mettre de la pression en disant : « Allez-vous attendre qu'on vous inonde de causes devant les tribunaux ou que la Cour Suprême viennent régler la question pour vous, à moins que ce ne soit ce que vous désiriez ? » Immédiatement le climat changea et on vit apparaître de la tension et des durcissements de certains de nos vis-à-vis.

Par contre, pendant cinq mois nous avons établi la communication avec ce même Ministère concernant la réforme du code civil sans ne jamais recevoir de réponse ou d'ouverture de dialogue. Sous la pression de Conseillers et d'individus engagés dans le dossier, les responsables de la Coalition décidèrent de convoquer une conférence de presse le matin. A midi, la nouvelle passait sur les ondes de Radio-Canada. A trois heures, le téléphone sonnait. C'était le Ministère qui demandait un rendez-vous. On nous affirma qu'il n'y avait aucun lien entre la conférence de presse et le téléphone, en invoquant des retards dans le dossier, ce qui était difficile à croire à moins d'être totalement naïf. On nous demanda également à l'avenir d'entretenir des relations directes plutôt que par l'intermédiaire de la presse. Nous avons alors fait remarquer que nous avions attendu à la veille de l'ouverture même des sessions de la réforme du code civil pour utiliser ce moyen. La transparence doit être des deux côtés de la table et peut-être que les gouvernements sont la terre noire même de la dénonciation journalistique.

Revendiquer tout en apprenant

Il faut présenter les demandes d'une façon claire et adéquate, ce qui n'est pas toujours facile à cause du temps et du manque de ressources. Les officiers de la Coalition ont essayé constamment d'établir une relation basée sur la nécessité de comprendre leur interlocuteur avant de porter des jugements précipités et nous avons l'intention de continuer en ce sens.

Dans nos échanges sur la réforme du code civil, on nous a longuement expliqué que la reconnaissance du mariage pour les gais était étroitement liée à la notion de famille qui elle est un fondement du code civil. La façon de voir la famille a de profondes racines culturelles, religieuses, sociales, juridiques et économiques dans notre milieu. La Cour suprême vient de le rappeler dans le cas de la cause Mossop à l'aide d'un jugement de pratiquement 100 pages, ce qui n'est pas courant. De plus, ce jugement est partagé, ce qui démontre les difficultés que présente cette réalité.

Restait alors le statut de conjoint de fait. Là encore, on nous expliqua que cette question avait été retirée de la réforme du code civil. Il s'agissait, disait-on, d'un véritable problème de société où le consensus était loin d'être fait et que les implications étaient si considérables qu'elles devaient être étudiées en profondeur. De tels arguments restent raisonnables. Par contre, lorsque nous avons voulu suivre le dossier, chercher à se présenter devant le comité interministériel et obtenir la garantie que notre demande était prise en considération, la réponse est restée vague et des informations informelles nous ont fait croire qu'on ne nous avait pas tout dit. Il a fallu récemment l'intervention directe d'un député pour savoir où en était rendu ce dossier.

Tout cela signifie qu'il faut poursuivre inlassablement la lutte, mais nous croyons qu'il ne faille pas prêter toutes sortes d'intentions malveillantes à nos interlocuteurs, même si on apprend vite dans l'action concrète les multiples moyens dont disposent les fonctionnaires de l'Etat pour manoeuvrer les dossiers.

La reconnaissance des acquis

C'est là un point capital, selon nous, pour obtenir les conditions favorables au respect des droits des gai(e)s et dès lors de reculer les frontières des préjugés, de la discrimination et de la violence.

Les changements à obtenir sont si vastes et énormes qu'il est tentant d'amoindrir les résultats partiels que l'on obtient étape par étape. Le pire, c'est de minimiser les efforts de nos interlocuteurs par une expression telle que : « De fait, il n'avait pas le choix. »

Le milieu gai a constamment tendance, à cause de l'énorme distance entre sa condition actuelle et l'idéal qu'il vise, à faire ressortir les sévices ou la discrimination dont il est victime sans toujours mettre assez en exergue les étapes positives déjà franchies et sans remercier sincèrement les agents extérieurs impliqués.

Durant les dix dernières années, l'auteur de cette partie du rapport a vécu des situations où il a été pénalisé clairement parce qu'il était gai ou il s'est vu refuser des demandes liées à sa condition gaie. Mais, il a connu aussi un nombre impressionnant de situations où, à divers niveaux, il été et accueilli chaleureusement et supporté dans ses actions par des hétérosexuels. Et il a vu le même phénomène autour de lui. C'est grâce à cette attitude de la part d'un de ses clients, incluant un fonctionnaire et une directrice générale d'organisme qu'il a pu tenir l'engagement qu'il avait pris face à son équipe de participer aux travaux de la CDPQ.

Jusqu'ici, nous avons parlé des attitudes réciproques qui doivent être adoptées pour favoriser le partenariat dans un contexte comme le nôtre. Les deux autres aspects qui suivent ont un caractère plus structurel : la solution à la question de la représentativité au plan politique et ensuite, la nécessité de concilier le recours aux médias avec la crédibilité et la dignité des personnes.

Leadership et représentativité

La question de la représentativité est en lien étroit avec celle de la reconnaissance du leadership dans le milieu gai lui-même comme nous l'avons mentionné dans « LES ENJEUX ».

Devant les tensions nées dans le milieu gai concernant la reconnaissance d'un leadership unique, la Coalition adopta une position ferme et claire : elle ne parlait qu'au nom de ses membres, tout en rappelant qu'ils formaient un noyau important des organismes gais. Elle a constamment rappelé à ses interlocuteurs qu'elle parlait de « la communauté gaie » à la société et à la « communauté gaie », mais jamais en son nom.

Nous avons à maintes reprises discuté de cette question avec le regretté Raymond Blain avant qu'il ne nous quitte. Nous partageons son point de vue. Nous sommes dans une société démocratique et notre milieu qui est traversé de divers courants de pensée et d'action doit pouvoir disposer d'une diversité de moyens pour l'exprimer. Par contre, chaque gai comme chaque organisme gai a le droit et le devoir de choisir ses lieux d'action et de représentation selon ses objectifs et ses valeurs.

Evidemment, les leaders du milieu gai devront avoir des débats entre eux pour voir là où ils peuvent travailler ensemble et là où ils croient que ce n'est pas possible. Les centrales syndicales font et défont les fronts communs selon les circonstances. Si nous n'y parvenons pas, la conséquence de ce mécanisme sera très simple : tout groupe qui désirera devenir le porte-parole officiel de notre milieu aura tendance à éliminer les autres organismes qui apparaîtront comme des concurrents. Et nous nous appauvrirons.

La seule chose qui devient importante sera d'éliminer du milieu la désinformation qui demeure trop courante encore et ne pas donner le leadership aux assoiffés de pouvoir pour le pouvoir, aux ambitieux effrénés et aux escrocs sociaux - les vrais, pas ceux qu'on accuse injustement - et les immatures que le milieu communautaire prend facilement en pitié et protège aux dépens des objectifs. La Coalition n'a pas échappé elle-même dans le passé à ces embûches mais le principe demeure valable.

Une rumeur veut que certains éléments du milieu politique forcent le milieu gai à se doter d'une représentation unique. Nous comprenons les difficultés que représente la diversité pour les décideurs politiques tant du point de vue des coûts que de la complexité des mécanismes de représentation. Nous croyons, cependant, que le milieu politique devra tenir compte de cette réalité et favoriser des représentations multiples jusqu'à ce que ce milieu trouve une solution de l'intérieur. Peut-être qu'un jour le milieu gai lui-même, après les débats qui s'imposent, acceptera que des organismes ou des individus soient accrédités officiellement pour les représenter selon les objets en cause. Les décideurs publics doivent favoriser ce processus.

Visibilité, crédibilité et dignité

La visibilité

Il en est de même de la question de la visibilité qui est à la base de l'action politique dans notre monde contemporain. Dès le départ de la Coalition, la pression fut très forte tout d'abord de l'intérieur pour rendre l'organisme visible et le faire connaître au plus grand nombre possible de décideurs publics. Evidemment, on insistait sur l'importance des médias et un peu plus il aurait fallu que le président fasse la une des journaux presque tous les jours !

Cette pression fut assez rapidement renforcée par la demande de l'extérieur, surtout évidemment de la part des médias, ce qui n'était pas à dédaigner. A mesure que les médias découvraient la Coalition, ses officiers et ses porte-parole étaient constamment sollicités, tant pour apporter de l'information que pour faire connaître les réactions du milieu lui-même. De plus, on lui demanda souvent de trouver des collaborateurs pour participer à des émissions de radio ou de télévision ainsi qu'à des entrevues pour les journaux.

La crédibilité

Mais nous découvrions du coup l'importance de l'information juste, de l'expression claire et articulée, de la nécessité de faire côtoyer les expériences concrètes et les analyses. Bref, les dossiers devaient être défendables et pris au sérieux. Les dossiers devaient être crédibles et les personnes également.

Nous avons été surpris et flattés de nous faire dire par des recherchistes et des journalistes que, de fait, nous étions les seuls à posséder vraiment le dossier des conjoints de même sexe et de connaître les sources pour le documenter. L'équipe qui l'avait monté s'était révélée efficace même si beaucoup de travail reste à faire sur le terrain.

De plus, une part de notre crédibilité repose sur la capacité d'influencer, d'éduquer et de convaincre la population. Les députés insistent évidemment sur cet aspect. Ils invoquent le fait que les lois ne peuvent aller plus vite que ce que la population est prête à supporter même si les lois et les prises de position favorisent les changements dans la population. C'est pour cela que ses officiers ont accepté de collaborer étroitement avec les médias malgré la faiblesse des ressources financières et techniques.

La dignité

Que vient faire la dignité dans tout cela ? Nous avons appris que la visibilité et la crédibilité peuvent être au rendez-vous jusqu'à un certain point, mais que le manque de dignité affaiblit le message. La dignité correspondant à un sentiment de fierté et de sa valeur comme personne ou comme groupe. Elle s'exprime par le respect manifesté aux autres et que les autres nous manifestent.

Nous avons d'abord cherché à traiter nos interlocuteurs avec la dignité et le respect dus à leur rang, à leur fonction ou à leur rôle. Nous avons reçu la pareille.

De plus, il est également important que nos interventions publiques donnent aux gais qui nous voient ou nous écoutent un sentiment de dignité, c'est-à-dire de fierté d'eux-mêmes.

La difficulté de concilier ces trois dimensions : une illustration

Nous avons une illustration de la difficulté de concilier ces trois aspects dans le cas de la parade de la Fierté gaie.

La parade est un phénomène de visibilité et même cette année, trop peu de gens y ont participé malgré certains progrès. Nombreux sont ceux qui ne veulent s'y associer tant à cause de leur semi-clandestinité (et donc de la peur de la présence de la télévision) que d'un certain manque de crédibilité et de dignité, à leurs yeux, de cette manifestation.

Certes, une fois de plus, cette parade a trop d'emprunts à des habitudes de New York et de San Francisco. Elle a traduit la partie commerce et spectacle de la réalité gaie à Montréal et en cela elle est crédible, même si ceci ne plaît pas à tous. Mais, certains lui reprochent de ne traduire que cette dimension ou du moins, de la rendre trop visible.

On lui reproche également certains aspects qui frisent le mauvais goût, si non la vulgarité. C'est la dignité qui n'est pas au rendez-vous. Si on compare cette parade avec la traditionnelle danse d'Halloween, qui malheureusement se fait en salle fermée, cette dernière devrait être considérée comme un véritable phénomène culturel où la créativité et l'imagination rivalisent avec la beauté et la détente.

C'est à cause de cela que la Coalition, après avoir à la parade la première année, est intervenue organisateurs pour proposer des changements.




CHAPITRE 3 : NOS ATTENTES FACE À LA CDPQ

Nous considérons que la CDPQ est un outil important et unique au Québec pour la défense des droits et pour la création des conditions favorables à l'épanouissement non seulement des gai(e)s mais de tous les groupes mentionnés dans l'article 10 de la Charte du Québec.

De plus, elle est un organisme gouvernemental disposant d'un mandat clair et de moyens précis, y incluant des budgets afférents qui comme partout ailleurs s'amenuisent lorsqu'on compare aux besoins. Elle a déjà une certaine ancienneté même si 15 ans c'est peu dans l'histoire de la discrimination à l'égard des droits et libertés.

Nous voudrions tout d'abord rappeler les contacts que la Coalition a eus avec la CDPQ, pour ensuite réfléchir sur la perception que nous avons de son rôle passé et indiquer quelques attentes pour l'avenir.

Contacts antérieurs
Les contacts de la Coalition se sont situés surtout au niveau des volets politique et éducatif de la mission de la CDPQ. L'aspect juridique fut moins exploré, comte tenu que la Coalition avait décidé dans un premier temps de ne pas supporter de causes devant les tribunaux.

Appui de la CDPQ

Dès ses premières interventions publiques, la Coalition rappela les demandes répétées que la CDPQ avait faites concernant l'abolition du fameux article 137 de la Charte québécoise. Aujourd'hui, en rétrospective, on pourrait penser que la CDPQ, au-delà des rapports annuels, aurait pu entreprendre et maintenir une action plus large et plus spécifique concernant la discrimination envers les groupes d'orientation affective et sexuelle différente de la majorité.

Ainsi, les difficultés à la levée de l'article 137 viennent du fait que les études actuarielles établissant le coût net des avantages sociaux de la reconnaissance des conjoints de même sexe n'ont jamais été faites. Seuls le gouvernement ou les compagnies d'assurance disposent des moyens pour réaliser de telles études. Les pressions de la CDPQ n'auraient pas été superflues.

Une session de formation intensive par la CDPQ

Ensuite, le président de la Coalition assista à la session de trois jours donnée par la CDPQ sur l'application de la Charte en milieu du travail. Dès la période de présentation de cette session, il invoqua un double motif pour participer à cette formation : son travail de conseiller en développement organisationnel et ses préoccupations comme président de la Coalition. Tout au long de ces trois jours, maints exemples de discrimination envers les gais purent être discutés.

La liste des motifs de discrimination est assez longue dans la Charte et leur application demeure assez complexe. Comme la session s'adressait à des gestionnaires et avait pour but de voir l'ensemble des objets de la Charte, il est difficile de savoir si la CDPQ elle-même traite d'une façon équitable dans son action les divers motifs de discrimination. On nous a expliqué qu'au plan concret, le nombre des demandes, des plaintes et des pressions de chaque milieu spécifique jouent un rôle sur le choix du nombre et du type d'interventions que fait la CDPQ. Il n'est pas sûr que cette formule soit la meilleure.

Il est à noter, cependant, que le milieu gai doit aussi prendre ses propres responsabilités à tous les niveaux. Il est vrai qu'au Québec les plaintes issues de notre milieu sont peu nombreuses devant la CDPQ. Il y aurait lieu d'approfondir les causes, car elles sont multiples, et penser à un plan global conjoint de développement à ce sujet.

De plus, au cours de cette session, l'animateur a rappelé l'avantage qu'il y aurait à ce que des sessions spécifiques sur l'application la Charte et peut-être la qualité de vie des gais dans les milieux de travail soient données. Le présent auteur a donné suite à cette idée. Avec d'autres collaborateurs, il donne pour la deuxième année consécutive un séminaire aux membres de l'Association québécoise de personnes ressource en programme d'aide en Industrie (AQPRAI). Reste à savoir si cet organisme tiendra le coup et si les entreprises accepteront d'intégrer dans les programmes de formation des ressources humaines un tel thème. Rien n'est moins sûr. De plus, il y aurait avantage à faire l'inventaire des diverses initiatives de cette nature prises par les gai(e)s ou initiées par le milieu non gai. Aucun groupe communautaire ne dispose malheureusement des moyens pour faire de telles études.

Enfin, au cours de cette session de la CDPQ, on a pu voir, dans le cadre de la projection d'un vidéo, jusqu'à quel point les préjugés concernant les groupes marginaux est parfois subtile et difficile à déceler. En ce sens, la grande honnêteté intellectuelle et l'ouverture d'esprit de l'animateur a sauvé la mise.

Par la suite, un membre du personnel de la section de l'éducation de la CDPQ assista à la conférence de presse que la Coalition donna au Sommet de la Justice. Cette personne invita alors l'organisme à venir rencontrer la CDPQ.

Une rencontre explosive

Dans les derniers mois de la 2e année de la Coalition, son président rencontra Madame Patry-Buisson qui avait à la CDPQ la responsabilité de ce dossier concernant les gai(e)s. Cette rencontre avait pour but de défricher les rapports qui pourraient s'établir entre la Coalition et la CDPQ.

Après un bref historique des rapports entre la CDPQ et le mouvement de défense des droits des gai(e)s au Québec, ils en vinrent à échanger sur les projets et les orientations de la Coalition. Madame Patry-Buisson attira l'attention sur l'importance que les divers groupes qui s'intéressaient à la défense de leurs droits respectifs sous toutes ses formes collaborent ensemble.

Une proposition concrète fut explorée : qu'il y ait une rencontre entre certains membres de la CDPQ et le conseil d'administration de la Coalition formé d'un représentant par organisme pour élaborer ensemble un plan de développement.

Ces démarches ne purent malheureusement se consolider car elles avaient lieu au moment où la Coalition était ébranlée par une crise interne majeure qui la démembra et l'amena à se faire harakiri, au printemps 1993.

Nous voici à nouveau quelques survivants de cette Coalition en contact avec la CDPQ. Même si nous ne sommes pas toujours d'accord avec les moyens utilisés par la Table de concertation, nous devons la remercier pour avoir amené la CDPQ à déclencher cette opération d'envergure. Le premier bienfait de ces audiences aura été d'amener tant le milieu gai que d'autres groupes de la société intéressés et/ou concernés de s'y impliquer et de pousser leur réflexion. De plus, il s'agit d'un outil important d'éducation populaire, comme l'a rappelé la CDPQ et nous sommes pleinement d'accord.

Nous aimerions terminer en commentant avec le plus d'objectivité possible et en traitant la CDPQ comme un partenaire le rapport préliminaire que le Comité de la CDPQ a rendu publique.

Commentaires sur le rapport du comité interne

Les priorités de la CDPQ

L'impression que nous gardons est que la CDPQ a répondu dans le passé aux demandes qu'elle recevait. Nous ne percevons aucun plan de travail global de sa part qui aurait fixé des priorités ou qui aurait réservé des temps et des espaces à certaines problématiques après avoir évalué leur ordre d'importance selon une vision d'équilibre de l'ensemble des phénomènes de discrimination au Québec.

On peut mieux comprendre alors que la situation envers les gais ait été abordée surtout dans le cadre du volet juridique de la CDPQ.

La question financière

Nous avons abordé plus haut la question des ressources financières pour assurer le développement de la défense des droits au Québec. Le temps ne nous a pas permis d'approfondir cette question, chiffres à l'appui. Nous croyons que ceci devrait être fait.

Une chose nous a frappés. Face à la demande de la Table de concertation, la CDPQ invoque avec raison les restrictions budgétaires et le manque de réserves financières pour limiter le cadre de son intervention. On nous a expliqué qu'en cas d'une situation d'urgence, la CDPQ doit faire des demandes spécifiques au Conseil du Trésor. N'y aurait-il pas lieu de planifier le budget de façon à s'assurer que les divers groupes qui sont susceptibles de discrimination en aient une part et que des interventions soient réalisées dans le cadre de ce budget ?

Enfin, la CDPQ doit se préoccuper, nous semble t-il, de faire le débat des fonds nécessaires au Québec pour la défense des droits ainsi que pour le support à donner aux individus ou aux organismes. Sinon, qui d'autres le fera ?

Cette question financière face à la CDPQ est abordée ici davantage dans le but d'amorcer le débat que de porter des jugements définitifs.

La participation paritaire des gais et de la CDPQ dans une enquête publique

Cette question nous est apparue difficile d'autant plus que les arguments du Comité interne de la CDPQ nous apparaissaient ambigus. Nous avons donc demandé directement les explications à la CDPQ elle-même. La réponse nous a satisfait et nous permet quelques commentaires.

Les raisons que la CDPQ nous a données pour refuser une enquête publique sur la base des crimes contre les gais ou sur l'ensemble de la condition gaie au Québec nous apparaissent raisonnables dans le contexte actuel. De plus, nous pouvons comprendre que l'enquête publique surtout n'aurait pu être paritaire à cause du contexte légal du rôle de la CDPQ.

La question demeure cependant dans le cadre d'audiences publiques.

D'une part, nous apprécions la distance qu'a su prendre la CDPQ par rapport à l'ensemble du milieu gai afin de favoriser l'intervention de tous les groupes sans exception auprès d'elle. Nous comprenons également le problème que peut poser le choix des individus gais actuellement pour ce genre d'opération.

Par contre, nous regrettons que son Comité interne n'ait pas pris cette distance dès le départ avec ses interlocuteurs d'alors, car il n'aurait pas éliminé, du moins de son historique de la défense des droits, le rôle intense et important joué, selon nous, par la Coalition. Nous espérons que notre rapport comblera largement cette lacune (trop, diront peut-être certains lecteurs).

Nos attentes face à la CDPQ

Disons quelques mots à ce sujet avant de terminer. Nous avons inclus nos attentes dans les recommandations.

La CDPQ a voulu relancer le débat de la condition gaie au Québec. Evidemment, nous sommes convaincus que ce travail continuera. Il y aurait lieu d'ailleurs de la part de la CDPQ de dire comment elle voit les suites.

Nous considérons qu'il est important que la CDPQ travaille avec le milieu gai et ses divers groupes pour intensifier le débat concernant la présence des gai-es devant les tribunaux.

De plus, la CDPQ ne devrait pas attendre les plaintes pour investir dans les problématiques concernant les gai(e)s. Elle doit intensifier ses volets politiques et éducatifs. Elle devrait encourager les initiatives d'éducation populaire sous quelque forme qu'elle se présente. Un inventaire de ce qui se fait présentement serait éclairant à ce sujet.

La CDPQ devrait initier les projets ou les démarches qui sont de nature à implanter les recommandations qu'elle fait soit au gouvernement, soit ailleurs. En cela elle pourrait collaborer avec le milieu gai.

Enfin, elle se doit de poser le problème du financement au Québec de la défense des droits des gais. Parce que le milieu politique a mis des sommes d'argent pour le SIDA, encore que les plus engagés dans ce domaine trouve qu'il en manque, ce ne doit pas être un prétexte pour qu'il n'y ait aucun autre argent ailleurs.




NOTES

Lesbiennes et gais
La CDPQ utilise l'expression lesbiennes et gais. Il y a présentement un débat sur cette question dans le milieu gai (hommes et femmes). Sans prétendre avoir raison ni trancher le débat, nous utiliserons le mot gaie au lieu de lesbienne.  RETOUR

Terrorisent...
L'auteur de cette section s'est fait dire par une personne très crédible qu'un dossier qu'il pilotait avait été fermé par un haut fonctionnaire lorsque ce dernier a constaté que l'auteur était un gai actif sur la place publique. Ce fonctionnaire qui visait des promotions à un niveau élevé du ministère ne voulait pas, semble-t-il, être associé à un individu compromettant et susceptible de nuire à son image.  RETOUR

Outing
Il serait temps qu'on abandonne ce mot de « outing » qui est un pur anglicisme alors que la langue française possède une expression fort juste pour parle~de ce mécanisme : la dénonciation publique. Il en est de même de l'expression « sortir du placard » qui est également une traduction littérale et qui n'a rien à voir avec le génie de la langue française. L'expression « sortir du placard » nous apparaît beaucoup plus juste. Le Comité de la CDPQ devance dans son texte une partie du milieu gai lui-même à ce jour.  RETOUR


NOS RECOMMANDATIONS

  1. Que la CDPQ essaie d'obtenir que soit modifiée la Charte des droits et libertés de la personne en remplaçant l'expression « orientation sexuelle » par « orientation affective et sexuelle »

  2. Que la CDPQ, dans son rapport final, complète l'historique de la défense des droits des gai(e)s en incluant l'apport de la Coalition par justice pour tous les bénévoles qui s'y sont dévoués

  3. Que la CDPQ insiste auprès du gouvernement, du milieu gai et de la population de la nécessité de soutenir les organismes gais voués à l'interface avec la société et à la défense des droits des gai(e)s afin que le milieu puisse se prendre en mains lui-même

  4. Que la CDPQ de prenne position concernant le financement la défense des droits des gai-es, en incluant l'aide aux individus communautaires

  5. Qu'on incite le milieu gai lui-même à se manifester davantage et à intervenir auprès de leurs employeurs et du gouvernement pour faire modifier les lois et les conventions collectives

  6. Que la CDPQ redéfinisse ses priorités afin de donner plus de place au volet politique et éducationnel de sa mission concernant la condition gaie au Québec

  7. Que la CDPQ invite les décideurs politiques à manifester le maximum de transparence dans ses rapports avec le milieu gai

  8. Que le gouvernement prenne l'initiative d'inclure dans ses préoccupations, à tous les niveaux, les éléments qui lui permettent de se conformer à l'esprit de la Charte sans toujours attendre que les pressions du milieu surviennent et surtout, qu'elles prennent la forme de menaces

  9. Que la CDPQ définisse clairement ses rapports avec le milieu communautaire gai et qu'elle le fasse connaître

  10. Que la CDPQ invite le gouvernement à transiger avec l'éventail le plus large possible du milieu gai malgré certaines difficultés que cela représente. Que de son côté, la CDPQ invite le milieu gai à se doter sur une base consensuelle d'outils de représentation politique.

Ces recommandations sont rassemblées avec l'ensemble des recommandations
du Réseau gai d'action d'influence et d'éducation du Québec Inc,
dans la dernière partie de son mémoire.





Pages animées par Jacques Beausoleil, psychologue, et André Faivre, andragogue
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