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Mis en ligne : 30/12/2008 Mis à jour : 18/1/2009 Texte : précédent | Texte suivant |
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L'expérience des gais et des lesbiennes: une famille réinventée André Faivre et Jacques Beausoleil | avril-août 1998 |  ACSM |
Famille / Couple Santé mentale / Sexualité |
| VERSION ORIGINALE INÉDITE |
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TABLE DES MATIÈRES INTRODUCTION Une présentation schématique des familles rencontrées
INTRODUCTION
Par ce chapitre, nous avons l'impression de participer à une véritable aventure car le sujet que nous traitons constitue probablement un des premiers essais dans la littérature québécoise sur la famille. Nous abordons en effet la famille reconstituée autour d'un parent gai, vivant en union avec un conjoint de même sexe ou monoparental, et où il y a des enfants issus d'une union hétérosexuelle ou homosexuelle antérieure. Malgré notre expérience comme intervenants professionnels et notre long engagement en faveur de la défense des droits et de la qualité de vie des gais et des lesbiennes, nous avons décidé de ne recourir à aucune de ces sources pour recueillir les données que nous présentons. Nous ne voulions pas faire appel à des personnes dont l'expérience aurait été trop particulière ou trop spécifique, issues de sous-groupes universitaires, professionnels ou militants. Nous avons plutôt choisi de procéder à une enquête ad hoc en recrutant, via les médias gais, une cohorte au sein de l'ensemble de la population gaie. Les parents gais qui ont répondu à notre demande couvrent un assez large éventail de groupes sociaux et ils l'ont fait avec enthousiasme, en invoquant leur désir d'aider la société environnante à mieux comprendre leur vécu de familles gaies - les jeunes que nous avons interviewés ont exprimé la même motivation - et leur volonté de supporter l'initiative innovatrice d'un organisme aussi significatif à leurs yeux que le Comité de santé mentale du Québec. Nous avons conduit nos entrevues en partant du point de vue que l'histoire d'une famille gaie reconstituée débute au moment où les deux partenaires se reconnaissent comme couple et joignent les enfants à cette vie de couple, quelle que soit la forme de garde (complète ou partagée) qu'a obtenue le parent biologique gai. Au cours de ces entrevues, nous avons cependant laissé nos répondants s'exprimer librement sur la période précédente de leur vie pour mieux comprendre les difficultés auxquelles ils ont eu à faire face et la genèse de leur nouvelle famille gaie. Un phénomène est alors apparu qui a déterminé l'organisation de ce chapitre. Lorsque les parents gais nous ont raconté la période de leur union hétérosexuelle, celle qui a donc précédé la construction de leur nouvelle famille gaie, ils nous ont très peu parlé des moments de bonheur mais plutôt des grandes difficultés personnelles et de couple vécues et de l'aide souvent importante et principalement thérapeutique dont ils ont eu besoin pour les traverser. Par contre, le réaménagement de leur vie familiale constitue des histoires heureuses, qui finissent bien. La quasi-totalité des familles gaies que nous avons rencontrées n'ont pas d'histoire de détresse spectaculaire ou de victimisation à raconter. Au contraire, au-delà des difficultés résolues, ces parents gais ont actuellement une vie familiale satisfaisante, équilibrée et harmonieuse au sein de leur nouvelle famille gaie reconstituée. Leurs témoignages font ressortir le rôle du réseau naturel comme principal support dans les succès qu'ils ont obtenus. Nous avons donc divisé ce chapitre en deux sections principales : la première traitera des expériences vécues par ces parents gais au moment où ils vivaient au sein du couple hétérosexuel et la seconde se concentrera sur leurs expériences vécues au sein de leur nouvelle famille gaie reconstituée. Chacune de ces deux sections présentera d'abord les situations et les difficultés, puis, dans un deuxième temps, l'aide ou le support obtenu. De plus, dans la seconde section, nous nous sommes efforcés de faire ressortir méthodiquement certaines des conditions nécessaires à la prévention et à la promotion de la santé mentale de ces familles reconstituées autour de parents gais. Dans la conclusion de ce chapitre, nous proposerons une recommandation d'ordre général au Comité de santé mentale du Québec et nous exposerons quelques opinions qui reposeront à la fois sur l'expérience des parents gais que nous avons rencontrés en préparant ce chapitre et sur notre propre expérience de professionnels engagés depuis plus de quinze ans dans les milieux de l'éducation et de l'action communautaire : les rôles importants et la formation des intervenants, la place grandissante de la paternité et de la maternité dans les projets de vie des gais et des lesbiennes et le support absolument vital qui doit être apporté aux jeunes gais. Nous sommes évidemment conscients des limites de l'observation d'une cohorte aussi réduite : nous n'avions d'ailleurs pas l'intention de rassembler un échantillon représentatif de la situation des familles gaies et nous mettons en garde le lecteur contre toute généralisation. Nous sommes cependant convaincus que ces témoignages seront utiles à tous les niveaux de l'intervention en santé mentale parce qu'ils illustrent non seulement les difficultés vécues par ces pères gais et ces mères lesbiennes au cours de la période de reconnaissance et d'acceptation de leur orientation affective naturelle [homosexuelle] mais surtout comment de telles familles, souvent marginalisées par le milieu environnant, peuvent réussir à développer au sein de leur réseau naturel une solide qualité de vie, autant pour les adultes que pour les enfants qui les composent. Une présentation schématique des familles rencontrées Avant de poursuivre la lecture de ce chapitre, nous invitons le lecteur à visualiser, à l'aide du tableau suivant, les principales caractéristiques de chacune de ces familles. Les familles gaies reconstituées que nous avons rencontrées étaient formées dans la quasi-totalité des cas observés, d'un couple de même sexe (masculin ou féminin) dont un ou les deux partenaires étaient les parents biologiques d'au moins un enfant conçu lors d'une union hétérosexuelle antérieure. Chacune des 13 colonnes du tableau est identifiée par le prénom des parents et présente, de haut en bas, les informations suivantes : l'âge des parents, le nombre d'union hétérosexuelle et homosexuelle antérieure, l'année de la fin de la dernière union (homosexuelle ou hétérosexuelle), l'année des 3 grandes étapes du couple actuel (le début des fréquentations, la vie en couple, la cohabitation), le nombre et l'âge des fils et des filles de chacun des parents gais et la nature de la garde de ses enfants par le parent gai ou lesbien. Ce tableau présente donc un portrait factuel élémentaire de chacune des familles (lecture verticale) ; il peut cependant être aussi intéressant de le lire à l'horizontale afin de dégager ainsi certaines caractéristiques générales du groupe de familles rencontrées. Ainsi, ces treize familles peuvent se diviser en deux catégories principales : dix familles formées d'un couple qui a la garde d'au moins un enfant et trois familles actuellement monoparentales, uniquement masculines. De ces 10 familles formées d'un couple et d'enfants, on observe un premier groupe de huit familles formées d'un parent, six pères et deux mères, et de son-sa conjoint-e resté-e célibataire sans enfant et un second groupe de deux familles constituées d'un couple gai dont chacun des 2 conjoints élève ses propres enfants. Le plus jeune parent a 31 ans et le plus âgé 54 ans (âge moyen de 41 ans). Dans les couples, l'écart d'âge entre les conjoints-tes varie de 0 et 14 ans. Le couple le plus ancien s'est constitué en 1990 et le plus récent en 1997. La majorité (7/10) de ces couples cohabitent depuis un à sept ans et ont pris cette décision rapidement en un an ou moins après celle de vivre en couple. L'âge des enfants varie de 4 à 16 ans et quatre jeunes adultes ont entre 18 et 25 ans. Ces familles ont en moyenne 2 enfants pour un total de 15 garçons et 11 filles. À une exception près, tous ces parents gais ont la garde partagée (10/14) ou complète (3/14) de leurs enfants et il est intéressant de remarquer que les 3 gardes complètes ont été accordées au père des enfants.
PREMIÈRE SECTION
Les parents gais quittent leur couple hétérosexuel surtout avec l'aide de la thérapie Nous débuterons cette première section en tentant de comprendre pourquoi des personnes gaies ont choisi de s'unir à des personnes hétérosexuelles. Nous examinerons ensuite les difficultés liées à la récupération de leur orientation affective naturelle lorsqu'elles réalisent que cette union avec un-e conjoint-e du sexe opposé ne répond pas adéquatement à leurs besoins fondamentaux. Enfin, nous regarderons les formes d'aide et de support qu'elles sont allé chercher pour y parvenir. 1.1 Pourquoi des personnes gaies forment-elles des couples hétérosexuels ? L'authenticité constitue un des facteurs majeurs de la santé mentale des gens et de l'harmonie des familles. Elle consiste pour chaque personne à répondre à ses désirs profonds, à être libre et, dès lors, à être vraie avec elle-même et avec les autres. Pour les gais et les lesbiennes, l'authenticité se manifeste, entre autres, par le respect de son orientation affective et sexuelle naturelle. Pour tous nos répondants qui ont déjà vécu une union hétérosexuelle, leur homosexualité a constitué l'un des facteurs importants, sinon le facteur-clef, de la rupture de ce foyer initial, reconnaissant par là qu'ils avaient dévié de leur voie normale et naturelle et qu'ils devaient revenir à leur orientation originelle et fondamentale. Un tel phénomène de déviation soulève certaines questions : ces parents gais connaissaient-ils leur orientation affective homosexuelle avant de former un couple hétérosexuel et d'avoir des enfants ? Si oui, pourquoi alors l'ont-ils fait ? Sinon, comment ont-ils découvert leur orientation gaie et comment a-t-elle mené à la rupture du couple hétérosexuel ? Dans un cas comme dans l'autre, quel a été l'impact sur leur santé mentale et celle de leur entourage immédiat de cette situation à première vue paradoxale - être gai ou lesbienne et choisir de former un couple avec une personne de sexe opposé ? De fait, notre cohorte de répondants comprend ces deux catégories de personnes et, tout au long de notre analyse dans cette première section, nous tiendrons compte de ces deux groupes de parents gais. Premièrement ceux qui, au moment où, jeunes adultes, ils envisageaient une union hétérosexuelle, se percevaient sans aucun doute comme des personnes d'orientation affective et sexuelle hétérosexuelle. Deuxièmement, ceux qui, malgré le désir homosexuel déjà ressenti, des relations affectives homosexuelles ou même une union gaie déjà vécue, ont quant même choisi, pour toutes sortes de raisons, de fonder un couple et une famille avec un-e conjoint-e du sexe opposé qu'ils affectionnaient ou qu'ils aimaient passionnément - contrairement au préjugé qui veut qu'une personne soit gaie parce qu'elle hait les personnes de sexe opposé. Pour bien comprendre ce qui a conduit ces parents foncièrement gais à former un couple hétérosexuel et les difficultés auxquelles ils ont été confrontés par la suite, il faut d'abord tenir compte du fait que, tout au long de leur enfance et de leur adolescence, ils ont assimilé la culture nettement hétérosexiste - mais pas nécessairement homophobe - de leur famille et de la société environnante. Cette culture a façonné leur image d'eux-mêmes et leurs relations amoureuses et sociales à partir de l'idée que seule la relation amoureuse hétérosexuelle est saine (non une maladie), morale (non un péché) et légitime (non un crime). Comme la plupart des répondants affirmeront, après avoir pris conscience et assumé leur véritable orientation affective et sexuelle, qu'ils sont gais depuis leur naissance, on peut penser que c'est très tôt dans la vie qu'ils ont commencé à vivre à rebours d'eux-mêmes. 1.1.1 Les gais et les lesbiennes qui se croyaient hétérosexuels-les Si on en croit notre cohorte de répondants et malgré l'absence de statistiques officielles pour l'ensemble de la population gaie, il semblerait que la majorité des gais et des lesbiennes qui forment un couple hétérosexuel dans la vingtaine se perçoivent comme des personnes hétérosexuelles. Même si certaines impressions ou certains signes avant-coureurs d'une orientation différente ont pu apparaître assez tôt dans l'enfance - à partir de 5 ou 6 ans diront certains -, ces impressions sont alors demeurées vagues et elles ont été considérées comme faisant partie des fantasmes propres à l'adolescence ou tout simplement rapidement refoulées à cause des préjugés environnants. Par exemple, le désir et l'orientation affective homosexuels de François étaient demeurés si bien enfouis dans son inconscient qu'au moment où, après avoir vécu trois unions hétérosexuelles, il a annoncé son homosexualité à ses proches, il s'est vu répondre qu'ils le savaient déjà et qu'ils avaient été très surpris de le voir se marier à 20 ans. D'autres facteurs puissants sont venus s'ajouter pour rationaliser ou occulter le désir homosexuel : la perte de l'image de sa masculinité chez certains de nos répondants gais et de sa féminité chez les lesbiennes, le désir d'avoir et d'élever des enfants, la pression sociale vers les fréquentations hétérosexuelles, les valeurs morales ou religieuses personnelles, la peur du rejet familial ou social et celle de l'incapacité de réaliser la carrière désirée. Certaines des personnes interviewées ont fait alors un mariage de raison, comptant sur le temps pour que l'amour prenne racine dans le couple hétérosexuel. D'autres, après avoir refusé de former un couple avec une personne de sexe opposé en invoquant leurs tendances homosexuelles, se sont convaincus par la suite ou se sont laissé convaincre par ce partenaire que la force de l'amour ferait disparaître à la longue ce désir marginal et temporaire. 1.1.2 Les gais et les lesbiennes qui se savaient homosexuels-les Mais tous n'ont pas vécu cet enfouissement plus ou moins profond de leur homosexualité intime sous l'image et les comportements hétérosexuels. Durant leur jeunesse, certaines personnes que nous avons rencontrées - et ce sera à notre avis de plus en plus fréquent à l'avenir - se sont découvertes gaies autour de l'adolescence à travers les expériences d'une sexualité active. Après une période plus ou moins longue de questionnement, elles ont accepté dans une certaine mesure que ce désir était légitime et qu'il leur était propre. Elles ont désiré rester elles-mêmes et ont voulu essayer de vivre ouvertement leur orientation affective homosexuelle. À ce moment, elles croyaient y parvenir grâce à la force intérieure acquise au cours de leur éducation familiale et/ou grâce aux conditions sociales qui les entouraient. Mais, malgré cette intention d'authenticité, elles ont été influencées plus tard par les facteurs que nous avons mentionnés plus haut au sujet des personnes gaies qui se croient hétérosexuelles ; des circonstances particulières les ont aussi amenées à opter pour des fréquentations hétérosexuelles, comme, par exemple, un traumatisme chez Marc, l'influence d'une idéologie spécifique chez Jean ou l'intervention d'un thérapeute chez Louis. Ainsi, Marc, conscient de son désir homosexuel à l'âge de dix ans, connaît ses premières expériences homosexuelles à quinze ans. A vingt ans, il tombe en amour, le grand amour, avec un gars de Montréal. Il vit à visage découvert et avec passion cet amour dans son village de Gaspésie. À la fin de l'été, cet amant le quitte. Suit alors une profonde dépression et il fréquentera pour la première fois - et ce ne sera pas la dernière - une femme qu'il n'informera cependant pas de ses expériences homosexuelles antérieures. Philippe, après avoir eu une première blonde comme bien d'autres, vit en couple gai mais, devenu actif au sein d'un mouvement idéologique sectaire et profondément conservateur, accepte d'adopter la vision de ce mouvement qui condamnait fortement l'homosexualité chez ses membres. « Je n'étais pas très sûr de moi face à mon homosexualité et, à cette époque, nous n'avions pas le support social d'aujourd'hui », expliquera-t-il. Au sein d'un tel univers fermé, Philippe vivra deux relations hétérosexuelles avec des membres féminins de ce mouvement. Louis consultera un professionnel de la santé mentale, en l'occurrence un psychiatre, pour vérifier l'authenticité de ses désirs homosexuels et pour tenter de s'en libérer. Avec la réserve exprimée aujourd'hui de n'avoir peut-être pas été assez transparent lors de sa démarche avec son thérapeute, Louis sortit de sa consultation convaincu qu'il n'était pas gai et qu'il était enfin guéri de cette maladie (sic) comme on guérit d'un cancer pris à temps. 1.2 Les difficultés liées à la récupération de son orientation authentique Aujourd'hui, tous les parents gais que nous avons rencontrés vivent une vie amoureuse et familiale conforme à leur orientation affective profonde et naturelle. Même si chez certains d'entre eux la démarche qui les a conduits de l'union hétérosexuelle (par adaptation) à la famille gaie reconstituée (à partir de leur orientation affective et sexuelle authentique) n'a pas toujours été chargée de drame et qu'elle leur est apparue comme faisant partie des difficultés normales de la vie, on peut facilement imaginer qu'en général un tel retour à la source de soi-même et à la pleine mesure de sa santé mentale n'a pu être réalisé qu'au long d'un chemin tortueux, obscur, escarpé et absolument non cartographié. Nous avons distingué quatre grandes étapes de cette expédition vers la vérité et l'authenticité :
1.2.1 Identifier la nature du désir homosexuel qui apparaît en soi La première difficulté de cette étape fut celle d'identifier une orientation affective qui était demeurée pratiquement ignorée jusque là chez la majorité de ces parents gais vivant en couple hétérosexuel. La plupart du temps, le couple hétérosexuel avait déjà eu son premier enfant lorsque le désir homosexuel s'est fait sentir chez le-la conjoint-e gai-e et nul ne pouvait prédire quand (combien de mois ? Combien d'années ?) il allait réapparaître. Chez certains de nos répondants, ce fut assez tôt : pour la plupart, leurs enfants avaient moins de dix ans au moment où ils quittèrent la maison. La remontée du désir homosexuel a souvent au début un caractère confus : des impressions curieuses devant certaines personnes de son sexe ou des rêves érotiques homosexuels. « Cette perception a mûri au cours des années », dira Rémi. Sa femme étant malade et hospitalisée périodiquement, il doit faire face à la solitude et à lui-même. Le désir homosexuel se manifeste alors mais Rémi demeure fidèle à sa femme jusqu'au jour où il sera assez fort et certain pour devoir aller le vérifier. La rencontre de Richard en sera l'occasion. « Alors je me sentis à l'aise dans cette expérience, les morceaux épars du casse-tête se rassemblèrent ». C'est assez souvent semble-t-il l'arrivée du futur conjoint dans la vie du parent gai, accompagnée ou non d'une expérience sexuelle, qui a permis de donner un visage à ce qui demeurait flou jusque là. Chez d'autres la tension s'est manifestée à partir de symptômes. Bruno, par exemple, prit le risque à un moment donné d'échanger avec sa femme au sujet de ses rêves et de son attirance vers les autres hommes. Vint un moment où il vécut une fatigue physique constante et des conflits répétés avec son épouse. Sur la recommandation de son médecin qui ne décelait aucune cause physique, il entreprit de consulter un psychologue. C'est alors seulement qu'il put identifier clairement cette lutte qu'il menait contre son orientation véritable. Suivit alors une période d'anxiété. Bruno laissa sa femme et ses enfants pour retourner vivre quelque temps chez sa mère avant de prendre un appartement. Durant cette période, il eut une relation sexuelle avec son premier partenaire gai avec l'intention de tester jusqu'à quel point cette attirance était réelle. Mais cette expérience ne lui apparut pas concluante et le laissa dans l'ambivalence jusqu'à ce qu'il réponde à une annonce placée dans un magazine gai par Marius qui devint son conjoint actuel. 1.2.2 Accepter son orientation affective naturelle différente Une fois le désir et l'orientation affective homosexuels identifiés, l'acceptation de cette nouvelle réalité dans sa vie ne va pas de soi. Les personnes rencontrées ont eu à lutter avec plus ou moins d'acharnement pour finir par faire leur ce désir qui les tenaillait. Outre l'échec de leur couple hétérosexuel et la recherche des causes qui ont rendu la perception de leur orientation affective authentique si tardive, elles ont vécu de l'anxiété et même de l'angoisse face à l'avenir. Elles savaient qu'en acceptant ce qui apparaissait comme un fait inéluctable, non seulement elles deviendraient minoritaires mais aussi marginalisées. Elles anticipaient avec crainte les épithètes d'anormaux, d'immoraux et même de criminels - lus et entendus un peu partout encore au Québec et non seulement dans les reportages sur les fondamentalistes religieux américains. Ces hommes et ces femmes durent chercher des réponses adéquates aux questions qui surgissaient et résonnaient en eux comme, par exemple : la relation souvent encore amoureuse avec leur époux, leurs enfants souvent encore en bas âge, le rejet possible par leur parenté ou par leur environnement (travail, loisirs, voisinage), le niveau de bien-être matériel, leurs valeurs spirituelles et religieuses. Cette période d'identification et d'acceptation n'a pu être traversée sans un minimum de clandestinité, période assez longue compte tenu que la majorité des pères gais et des mères lesbiennes ne se sont pas dévoilés avant d'avoir atteint le point de non-retour de l'acceptation véritable et totale de leur orientation affective homosexuelle. Plus cette période de mensonge et de clandestinité s'allongeait, plus la santé mentale pouvait se détériorer : instabilité de la présence à la maison, incohérence dans l'éducation des enfants, justification laborieuse et inconfortable des absences et des heures d'entrée et de sortie, relations sexuelles mécaniques et superficielles avec la conjointe, camouflage des soins à apporter à une maladie transmise sexuellement et obsession de la transmettre à son épouse. Certains se sont perdus dans les voies d'évitement malheureusement trop encombrées du jeu compulsif et de la consommation d'alcool et de drogues ou sont carrément tombés dans les fossés de la maladie mentale, de la dépression, des tentatives de suicide ou du suicide lui-même. Tel fut le cas tragique de Simon, premier conjoint d'Éric. Durant trois ans, Simon avait pu cacher à Éric l'existence de ses trois jeunes enfants mais brusquement un jour, suite à l'incarcération de la mère des enfants, il les lui présente. Simon vivait très mal son orientation homosexuelle et cherchait à la cacher le plus possible ; aucun membre de sa famille immédiate n'était au courant. A maintes reprises, Éric invitait son compagnon à sortir de cette clandestinité mais Simon ne cessait de répéter qu'il n'en serait jamais question à cause des enfants. Un jour, alors que les enfants avaient vieilli, Simon demanda à Éric de les conduire chez leur grand-mère pour une visite. A son retour, Éric trouva Simon baignant dans son sang. Simon s'était suicidé. Il avait laissé une lettre pour Éric et trois autres à chacun de ses enfants. La police s'étant saisie de ces documents, personne n'a jamais pu les lire mais Éric fait l'hypothèse, qu'outre peut-être d'autres difficultés, Simon était surtout affolé à l'idée d'avoir à affronter ses enfants pour leur révéler sa véritable orientation affective et sexuelle. D'autres parents gais, comme Marc et Philippe dont nous avons parlé plus haut, ne sont parvenus à accepter pleinement leur orientation affective homosexuelle que quinze ou même vingt ans plus tard. Après la fin brusque de son premier amour, Marc, sans vivre de véritable deuil de cette première relation amoureuse, connut successivement quatre femmes durant une période de 15 ans, retrouvant cependant un même amant entre chaque relation hétérosexuelle. À 34 ans, il a un enfant de sa dernière conjointe et il s'y attache profondément. Durant toutes ces années, il passe de thérapie en thérapie (plus d'une dizaine) et vit de graves problèmes de toxicomanie. Le changement s'amorça au moment où une thérapeute parvient à lui faire pleurer pour la première fois la mort de cet amour fou perdu à vingt ans et lui fit réaliser que cette perte avait constitué un véritable traumatisme : elle lui permit aussi de découvrir certaines difficultés psychologiques liées à sa personnalité. Par la suite, Marc vécu deux unions homosexuelles mais fit trois tentatives de suicide. À 40 ans, il a maintenant le sentiment d'être allé « au fond de lui-même », d'avoir retrouvé sa capacité d'aimer et d'être aimé, d'avoir le goût de vivre et de se mettre patiemment à la recherche de l'homme avec qui il pourra connaître une vie affective stable, profonde et intégrale. Ainsi, après ce long et douloureux détour, Marc aura pu assumer entièrement son orientation affective homosexuelle, perçue pourtant dès l'âge de dix ans et profondément enracinée dans sa personnalité. L'histoire de Philippe ressemble un peu à celle de Marc. Après avoir vécu à deux reprises avec une compagne connue dans un mouvement gauchiste dans lequel il s'était engagé, Philippe conçut un enfant avec elle. Les deux parents étaient décidés à bien l'éduquer ensemble même s'ils n'avaient pas l'intention de poursuivre leur vie de couple. La mère de l'enfant demeure aujourd'hui sa plus grande amie. Par la suite, Philippe rencontra un homme et s'engagea avec lui dans une union gaie fort satisfaisante. Durant la quarantaine, au cours d'une période de dépression plus ou moins larvée, Philippe entreprit une thérapie qui lui permit de faire le ménage intérieur, de se questionner sur une bisexualité possible et de réaliser que sa véritable orientation affective et sexuelle avait été refoulée durant de nombreuses années mais qu'il se sentait maintenant prêt à l'assumer pleinement. Sans qu'on puisse démontrer de lien de cause à effet, il est frappant de constater que Marc et Philippe ne reviendront plus à des vies de couple hétérosexuelles après avoir pu concevoir un enfant. D'ailleurs, la plupart des pères gais que nous avons interviewés ont justifié leur choix de former un couple hétérosexuel malgré leur tendance (désir et orientation affective) homosexuelle par ce désir et ce besoin impérieux de concevoir et d'éduquer un enfant. Ils prirent cette décision parce que c'était à leurs yeux le seul chemin qu'ils connaissaient et qui était accepté par la société. Ce facteur du désir/besoin de paternité/maternité dans le choix d'entreprendre une union hétérosexuelle malgré leur orientation affective homosexuelle naturelle que nous avons observé chez les hommes gais et les femmes lesbiennes de notre cohorte s'est révélé suffisamment important pour que nous nous y arrêtions un moment et que nous nous posions certaines questions avec Philippe qui s'interrogeait ainsi : « Peut-on concevoir et éduquer adéquatement un enfant avec une partenaire féminine sans lier ce projet [de paternité] à la vie amoureuse des parents, libérant ainsi l'espace pour une relation amoureuse homosexuelle ? Le fait de former un couple avec un père gai peut-il servir de substitut satisfaisant au conjoint qui porte en lui le désir/besoin de la paternité ? Doit-on prendre pour acquis que l'orientation affective homosexuelle entraîne l'absence de désir ou de besoin de parentalité et qu'être gai ou lesbienne signifie devoir automatiquement renoncer à la paternité ou à la maternité ? ». Comme nous l'avons exprimé au tout début de cette section, nous croyons que la santé mentale d'un être humain tient pour une large part dans sa capacité d'intégrer ses valeurs et ses désirs/besoins personnels et d'obtenir la reconnaissance et le support de la société dans l'identification et dans la réalisation de ces désirs/besoins légitimes. Ce désir/besoin intense a aussi été exprimé avec force par Antoine. À 20 ans, Antoine suivit une thérapie pour identifier et tenter d'accepter son orientation gaie. Il vécu ensuite durant quelques années avec un père gai qui avait trois jeunes enfants mais demeurait profondément insatisfait, avec un sentiment pénible de vide non comblé et d'inachèvement car, pour lui, cette vie amoureuse et cette union homosexuelle, conformes pourtant a son orientation affective, semblaient impliquer le renoncement à la réalisation du plus beau projet de sa vie : concevoir et éduquer son enfant. Les enfants de son conjoint d'alors ne servirent pas de substitut à son désir de paternité et il supporta la souffrance de ce besoin refusé pendant dix longues années en se consacrant à ses activités professionnelles. Mais à 37 ans, à la suite d'une maladie qui l'obligea à une convalescence, Antoine mit en marche avec fermeté le projet non seulement d'avoir un enfant avec une mère porteuse mais d'assurer étroitement avec celle-ci l'éducation de son enfant. Au cours de la même période, Antoine tomba en amour avec son conjoint actuel, lui-même père gai, avec lequel il partageait sa vie depuis deux ans et qui avait accepté, quoique difficilement au début, son projet de devenir père de son propre enfant. 1.2.3 Dévoiler son orientation affective homosexuelle à son conjoint Les deux premières étapes franchies, une fois son orientation affective homosexuelle reconnue et pleinement acceptée, vient alors le troisième ordre de difficultés : le moment et la manière de le révéler à sa conjointe ou à son conjoint hétérosexuel. Ce moment reste probablement toujours difficile. Certaines personnes sont allées plus ou moins consciemment jusqu'à se mettre dans des situations remplies de risque pour que d'autres rendent publique leur homosexualité, n'ayant pas eu le courage de le faire elles-mêmes directement. Évidemment, l'appréhension portait principalement sur les réactions du ou de la partenaire. Ces réactions diverses ont toujours été douloureuses au début, même si le climat de la famille était devenu dans certains cas tel que la révélation avait constitué une délivrance pour les deux partenaires. La majorité des épouses des pères gais de notre cohorte, après une période plus ou moins prolongée, ont surmonté leur douleur et demandé à leur conjoint de se séparer de manière à ce que les enfants en subissent le moins possible d'effets négatifs. Des répondants ont affirmé que, selon eux, la réaction de leur conjointe fut sans doute moins pénible que s'ils lui avaient annoncé qu'ils étaient en amour avec une autre femme. Dans ces cas, en effet, leur épouse ne perdait pas son rôle de mère et sa féminité n'était pas remise en cause, même si elle pouvait se questionner sur les mécanismes psychologiques qui l'avaient amenée à être attirée par un partenaire homosexuel. Certaines se sont mises à la recherche d'un groupe d'entraide pour les ex-épouses de pères gais qui auraient vécu la même expérience qu'elles. Pour d'autres épouses au contraire la révélation de l'homosexualité de leur mari peut constituer un véritable traumatisme. Elles sont incapables d'accepter la situation. Se sentant trahies, leur colère et leur douleur n'arrivent pas à se résorber. Tel fut le cas (le seul cas de notre cohorte), par exemple, de la conjointe de Louis qui renoua avec sa femme à l'âge de 25 ans après que son psychiatre l'eut convaincu qu'il n'était pas gai. Quinze années de négation suivirent durant lesquelles les conjoints trompés brûlèrent des kilowatts d'énergie émotive en rationalisation, en refoulement et en mécanismes de défense, d'adaptation et de compensation. Issu d'une famille dysfonctionnelle, Louis vécu comme ses deux parents alcooliques un besoin de dépendance maladive, l'alcoolisme et la fuite devant la réalité. Le couple de Louis et de sa femme mourut lentement, sans accrochages sérieux. Plus tard, avec l'aide du groupe Al-Anon, Louis cessa d'abuser de l'alcool et entreprit une véritable recherche de lui-même. Il contempla sa vie de couple avec lucidité et liquida ainsi progressivement la négation et le mensonge qui l'avaient étouffé. Le désir homosexuel réapparut alors. Deux ans avant sa séparation, les difficultés s'amoncelèrent dans le couple : un enfant non planifié naquit et une rallonge fut ajoutée à la maison familiale malgré son objection, autant de manifestions, selon Louis, des derniers soubresauts de sa femme qui refusait de regarder la réalité en face : son homosexualité et l'échec de leur couple. C'est à ce moment que Louis connut Yvan. L'arrivée de ce dernier déclencha alors une véritable tempête. L'épouse de Louis, incapable de reconnaître ni n'accepter la mort du couple, s'enfonça alors dans une véritable haine de Yvan, le rendant responsable de la perte de son mari. 1.2.4 La rupture de l'union hétérosexuelle, préalable à la reconstruction de sa vie Pour tous les parents gais de notre cohorte, la dernière étape avant la construction d'une nouvelle famille gaie commence par la rupture du couple et de l'union hétérosexuelle. La réorganisation consiste alors à quitter la maison, à discuter de la garde des enfants et du partage des biens. Les parents gais de notre cohorte ont tenu à garder leur responsabilité parentale et sont parvenus à une attente satisfaisante pour la garde complète avec droit de visite ou pour la garde partagée. Rappelons à ce sujet quelques chiffres mentionnés dans l'introduction : 10 des 14 parents gais interviewés ont la garde partagée de leurs enfants et trois en ont la garde complète - il est intéressant de remarquer que les 3 gardes complètes ont été accordées au père des enfants. Il faut aussi faire connaître à la famille élargie, aux amis, aux compagnons de travail ce nouveau statut social avec les difficultés que cela comporte, y incluant le dévoilement possible de l'homosexualité de celui qui quitte la maison. Il en est de même des contacts avec la nouvelle belle-famille. Pour bon nombre de nos répondants, le conjoint étant alors présent dans leur vie, la réorganisation de la famille hétérosexuelle s'est imbriquée dans la reconstruction de la nouvelle famille gaie, reconstruction que nous développerons en détail dans la seconde section de ce chapitre. Cette période de transition restera fragile pour certains parents gais. Les émotions seront diverses, intenses et souvent contradictoires. La culpabilité voisinera avec la joie de la délivrance et les difficultés concrètes de la réorganisation avec l'explosion d'une liberté tant attendue. Pour certains, ce sera une « année d'enfer », comme dans le cas de Louis, où son épouse créera constamment des embûches à la garde partagée des enfants et maintiendra un véritable harcèlement de telle sorte que, deux ans plus tard, il devra arrêter de travailler pour motif d'épuisement professionnel. 1.3 Les formes d'aide et de support Si on parle des formes d'aide et de support qu'ont reçus nos répondants au cours de cette période de leur vie, on peut distinguer : les parents et les amis, les services juridiques et parajuridiques, les organismes communautaires et enfin, les professionnels de la santé (aide thérapeutique). 1.3.1 Les parents et les amis Les parents gais interviewés invoquent peu l'aide ou le support de leurs parents et amis durant cette période de lutte avec eux-mêmes pour reconnaître et accepter leur orientation affective homosexuelle, la révéler à leur entourage immédiat et mettre fin au couple et à la famille hétérosexuelle. On peut comprendre qu'ils aient préféré s'adresser à des professionnels quand on se rappelle la relative clandestinité dans laquelle ils vivaient lorsqu'ils ont eu à faire face aux peurs qui les tenaillaient et au tabou du milieu environnant. 1.3.2 Les services juridiques et parajuridiques Au niveau des services juridiques ou parajuridiques, nous connaissons le recours de Louis à la médiation lorsqu'il eut des difficultés lors de la séparation avec sa femme. Louis consulta une avocate qui lui donna ainsi qu'à son conjoint des conseils judicieux de nature à détendre la situation et à ne pas placer les enfants en otages. Par contre, selon lui, la médiatrice ne comprenait vraiment pas la dimension de l'orientation affective homosexuelle : il a dû s'expliquer à maintes reprises et il est demeuré avec la nette impression que cette avocate était carrément homophobe. Un seul autre couple nous parlera également de ce mécanisme de réorganisation une fois la décision prise de mettre fin à l'union hétérosexuelle. Au moment de quitter la ville pour former un nouveau couple à Montréal, Maria a dû affronter une résistance très forte de la part de son ancienne compagne, considérée comme la deuxième mère de l'enfant. Elles ont eu recours à la médiation et la mère biologique se dit très satisfaite des services qu'elle a reçus. Maria n'a jamais senti de la part des professionnels impliqués que son orientation était remise en question. Selon elle, l'avocate, la travailleuse sociale et la psychologue qui eurent à intervenir pour aider ce couple de femmes dans cette décision manifestèrent un grand professionnalisme. 1.3.3 Les organismes communautaires non gais et gais Pour ce qui est des organismes communautaires, on a vu que certains individus ont eu recours aux Al-Anon ou aux Alcooliques Anonymes pour parvenir à vaincre leur toxicomanie. La démarche entreprise dans ces organismes, l'entraide et l'encadrement qu'ils y ont trouvés leur ont permis d'accéder en même temps à une meilleure connaissance d'eux-mêmes et à une prise de conscience des malaises ressentis face à leurs désirs émotifs et sexuels. D'autres personnes interviewées ont évoqué leurs contacts avec des organismes communautaires gais durant la période de crise mais beaucoup plus souvent au cours de la phase de réorganisation et de constitution de la nouvelle famille gaie. Nous y reviendrons donc à la fin de la seconde section du chapitre. 1.3.4 Les thérapeutes professionnels : psychiatres, psychologues et travailleurs sociaux Enfin, pour ce qui est de l'aide thérapeutique, le lecteur a pu constater tout au long des pages précédentes que la majorité des pères gais y ont eu recours presque exclusivement pour identifier puis accepter leur homosexualité. Nous croyons que la possibilité de vivre intégralement leur orientation affective homosexuelle à l'intérieur d'un couple gai, l'exercice de leur responsabilité parentale auprès de leurs enfants, le support de leur conjoint, de leur ex-conjointe et de leur environnement familial ont constitué de puissants facteurs de santé mentale et qu'aucune aide thérapeutique supplémentaire ne fut alors requise. Notre propre expérience nous apprend cependant que cette situation n'est pas le lot de toutes les familles gaies reconstituées qui ne sont pas à l'abri des tensions habituelles au sein des familles québécoises en général. Tous les parents gais rencontrés ont reconnu le rôle primordial qu'a joué la thérapie dans leur bien-être et s'en sont dit satisfaits dans l'ensemble. Les deux seules réserves pertinentes mentionnées furent l'absence de ressources spécialisées en région et la préférence pour un thérapeute gai ou lesbienne. Les motifs mentionnés par les individus pour entreprendre une thérapie sont les suivants : désir de croissance personnelle, dépression, tentatives de suicide liées à l'incapacité de faire le deuil d'un premier amour gai, recherche de son orientation affective et sexuelle, problèmes de couple hétérosexuel, difficulté de dévoiler son orientation affective homosexuelle à l'entourage immédiat. De fait, souvent le désir de croissance personnelle aussi bien que les problèmes de couple hétérosexuel permettent de déboucher sur une prise de conscience de l'orientation affective homosexuelle et sur la capacité de l'assumer. Mais au risque de répéter quelques cas déjà résumés lors de la présentation des difficultés de la reconnaissance et de l'acceptation de son homosexualité, un aperçu de l'histoire personnelle des gens que nous avons interviewés aidera à saisir la nature des motifs de la consultation.
Ce débat a constitué une pièce maîtresse du rapport de la Commission des droits de la personne du Québec publié à la suite des audiences publiques de 1993 et intitulé : De l'illégalité à l'égalité (mai 1994). Le sujet a été repris et abordé à l'aide de la littérature professionnelle par le document publié par le MSSS dans sa collection Études et Analyses et intitulé : Santé, bien-être et homosexualité : éléments de problématique et pistes d'intervention. (février 1996). Michel Clermont y traite de trois aspects : les attitudes des professionnels des services sociaux et de la santé, la littérature spécialisée destinée aux professionnels du secteur social et de la santé ainsi que l'accès aux soins et aux services de la population homosexuelle. Au sujet des attitudes des professionnels des services sociaux et de santé, il affirme à la page 32 : Le constat le plus fréquent est à l'effet que les professionnels véhiculent souvent les attitudes et les croyances vis-à-vis de l'homosexualité qui sont issues d'une société homophobe et hétérosexiste. Il est clair que la pensée des professionnels ainsi que celle des chercheurs procède de nombreux stéréotypes. [...] La littérature scientifique à laquelle ils s'alimentent ignore le plus souvent la réalité homosexuelle. Cette étude sera intégrée dans la politique du même ministère publiée sous le titre de L'adaptation des services sociaux et de santé aux réalités homosexuelles (1997). Des éléments intéressants viendront sans doute s'ajouter lorsque paraîtront les Actes du colloque organisé par le comité Famille et qualité de vie des gais et des lesbiennes de l'Association canadienne de santé mentale (filiale de Montréal), tenu en mars 1998. Pour notre part, même si contrairement au discours militant et à certaines perspectives du Ministère nous avons pu constater qu'en général nos répondants se sont déclarés satisfaits des services thérapeutiques professionnels reçus, nous aimerions attirer l'attention sur certaines constations générales qui méritent d'être approfondies davantage : l'effort que doivent mettre les gais et les lesbiennes pour obtenir que les organismes sociaux tiennent compte de leur présence dans leurs recherches ou leur plan d'action, la tendance des gais et des lesbiennes à rechercher des professionnels gais et les motifs objectifs et subjectifs de cette attitude, la nécessité pour ces derniers, surtout les adolescents, d'avoir accès à l'information qui leur permettent de choisir les professionnels et les groupes dont ils veulent recevoir de l'aide. Enfin nous voulons informer le lecteur qu'on peut trouver facilement entre les pages 160 et 170 de la revue Fugues l'annonce publicitaire d'une dizaine de professionnels de la santé physique et mentale et du droit qui s'adressent à une clientèle gaie et lesbienne.
SECONDE SECTION
Les parents gais reconstruisent leur nouvelle famille gaie surtout avec l'aide des réseaux naturels Comme nous l'avons annoncé en introduction, nous abordons ici l'histoire de la reconstruction des familles que nous avons rencontrées en faisant ressortir, dans un premier temps, la dynamique de cette reconstruction réussie. Nous ferons ensuite un survol des rapports entre ces familles et leur environnement immédiat, en particulier avec les écoles fréquentées par les enfants. Nous terminerons cette section en analysant les rôles des divers acteurs des réseaux naturels de ces familles gaies reconstituées. 2.1 La vie en famille La nouvelle famille [couple gai ou lesbien] se constitue au moment où les amants-tes qui se fréquentaient jusque là considèrent qu'ils forment dorénavant un couple et que les enfants sont alors mis en contact avec le conjoint ou la conjointe d'une façon continue ; dans le cas de la famille monoparentale c'est évidemment la séparation du couple hétérosexuel et la garde complète ou partagée des enfants par le père ou la mère d'orientation affective homosexuelle qui constitue son avènement. La question que tous se posent alors est la suivante : quelles sont les chances d'épanouissement de cette nouvelle famille construite autour d'un parent homosexuel ? Comme nous l'avons dit en introduction, les familles gaies et lesbiennes que nous avons rencontrées décrivent le climat actuel de leur cellule familiale reconstituée comme stable et harmonieux. Comment pouvons-nous expliquer leur réussite ? Certes, la sécurité et la solidité de la relation amoureuse en train de se construire constituent probablement un des facteurs les plus importants pour les couples gais et lesbiens. Ils ne diffèrent pas en cela des couples hétérosexuels mais deux facteurs particuliers aux couples d'orientation affective homosexuelle s'ajoutent : 1° l'acceptation par soi-même de son orientation affective et sexuelle et 2° le niveau de clandestinité de cette orientation au sein de la famille immédiate de chacun des nouveaux conjoints. Pour certains de nos pères gais, la relation qui s'est établie avec leur amant constitue une première relation amoureuse homosexuelle. Elle vient les révéler à eux-mêmes ou confirmer définitivement ce qu'ils soupçonnaient depuis un certain temps ou ce contre quoi ils luttaient avec acharnement. Il leur faut alors assumer cette réalité, sachant qu'ils entrent maintenant dans l'univers de la marginalité sociale. Au cours de cette période trouble et instable, ils doivent trouver la motivation et le moyen de faire à leur conjointe deux révélations de taille : d'une part leur homosexualité et d'autre part la relation amoureuse qui s'intensifie avec leur amant et qui explique en tout ou en partie cette séparation. Ils doivent alors prendre des décisions difficiles mais nécessaires. 2.1.1 Au moment de la séparation La très forte majorité de nos répondants affirme que la réaction de leur épouse à la révélation de leur homosexualité en fut une d'intense douleur. Véritable période d'explication et de justification, chez certains elle exigea de dures négociations mais la majorité des couples hétérosexuels en séparation se fixa comme priorité de procéder en protégeant au maximum les enfants. Dans les autres cas impliquant des pères gais et leurs conjoints sans enfant, la séparation remonte à un plus grand nombre d'années et ces étapes de turbulence sont franchies. En général, dans toute la mesure du possible, les enfants avaient été tenus à l'écart de ces perturbations. Cette attitude des parents séparés centrée sur les besoins de leurs enfants nous est apparue comme le PREMIER FACTEUR de succès de la famille reconstituée. Ensuite, le père quitte la maison pour aller vivre en appartement et consolider le nouveau couple gai. Les ententes faites alors auront une profonde influence sur la nouvelle vie familiale qui va se développer. Dans la quasi-totalité des couples que nous avons rencontrés, la garde des enfants sera partagée selon des modalités diverses tenant compte autant des besoins de l'enfant que de ceux des parents. Dans les quelques autres cas, la garde par le parent gai sera complète. Ce partage de la garde entre le parent gai et son ex-conjointe au bénéfice des enfants est un SECOND FACTEUR de succès des couples de conjoints de même sexe que nous avons rencontrés. Il faut dire que certains pères considèrent qu'il est plutôt difficile de trouver un conjoint lorsqu'on a des enfants, surtout s'ils sont jeunes et si on tient compte du préjugé qui veut que les gais aiment la vie facile centrée surtout sur une sexualité plus ou moins débridée. Ils choisissent avec soin leur conjoint s'assurant que ce dernier sera capable d'aimer les enfants et dans certains cas de participer à leur éducation. Voilà un TROISIÈME FACTEUR du développement positif de la famille gaie. 2.1.2 Dois-je parler à mon enfant de mon orientation affective ? Pour le couple en démarche de séparation mais surtout pour le père qui quitte la maison, la question la plus lancinante est la suivante : faut-il dire aux enfants que papa se sépare de maman non seulement parce qu'ils ne sont plus amoureux l'un de l'autre et qu'ils ne peuvent plus vivre ensemble mais qu'en plus papa est gai et qu'il est amoureux d'un autre homme ? Doit-on risquer ainsi de faire entrer à son tour son enfant dans la marginalité sociale ? C'est un moment difficile à vivre comme l'expriment certains pères :
Une première réticence des parents gais rencontrés tient à l'âge de leurs enfants. Certains couples considèrent que si les enfants sont âgés de moins de huit ans, il est inutile de tenter de leur expliquer cette réalité puisqu'ils ne sont pas en mesure de comprendre. La meilleure façon de le dire est alors de vivre la relation amoureuse d'une façon ouverte et naturelle, en conformité avec les sentiments que vivent les partenaires. Les enfants l'intégreront comme une réalité quotidienne et naturelle. Un couple lesbien est convaincu que l'enfant qui a cinq ans et demi a bien saisi la nature amoureuse de leur relation. Les desseins de la petite témoignent de sa vision : les adultes s'embrassent dans une variété de couples : femme et homme, femme et femme, homme et homme. Tous les couples sont d'accord pour être transparents mais invoquent un éventail de conditions propices : la nécessité de le dire le plus rapidement possible et le plus clairement possible ; l'importance de bien se préparer (un couple discuta de cette question et se documenta durant toute l'année que durèrent leurs fréquentations) ; l'avantage d'attendre de vivre une relation stable comme preuve de l'orientation affective et afin d'éviter que les enfants ne soient impliquées dans l'instabilité affective du père ; la capacité de faire confiance aux enfants et de s'assurer qu'ils sont en mesure de comprendre, ce qui souvent revient à attendre les questions des enfants (un père crut cependant plus sage de prendre les devants plutôt que d'attendre les questions de ses enfants même s'ils avaient moins de 10 ans). En l'absence de ces conditions, les parents hésitent à le dire : la peur du rejet, le désir de retarder le moment où l'enfant, surtout l'adolescent, aura à intégrer cette réalité à sa vie sociale, la difficulté de répondre à un certain nombre de questions qui demeurent encore ambiguës ou le fait qu'il n'y ait pas d'accord avec la mère des enfants sur la nécessité de procéder au dévoilement de l'homosexualité ou la stratégie à utiliser pour le faire. Les occasions pour le dire sont diverses : des pères s'entendent pour que ce soit la mère qui le dise lorsqu'elle se sentira prête ; d'autres ont réuni leurs enfants dans un climat détendu et agréable ; d'autres leur ont dit à tour de rôle pour tenir compte du tempérament de chacun ; un autre profitera d'une séance de thérapie avec son fils comptant sur l'aide du thérapeute. Le but reste toujours le même : que l'enfant soit en mesure de recevoir le mieux possible une telle information. Cette transparence des parents gais au sein de leur famille reconstituée est le fondement de l'intégration sociale de leur famille. Avec l'acceptation de l'orientation affective de leurs parents par les enfants elle constitue un QUATRIÈME FACTEUR d'épanouissement de la cellule familiale gaie. Comment les enfants réagissent-ils ? Certains enfants réagissent sur le coup en niant, en pleurant ou en s'isolant pour faire face au choc. Ils manifestent un certain nombre d'inquiétudes et de peurs précises : la peur du SIDA pour leur père ; la peur que l'homosexualité soit héréditaire (surtout chez les garçons), la peur d'être agressé-e sexuellement par son père gai ou sa mère lesbienne, la peur d'être ridiculisé, la gêne de parler de leur père ou que ce dernier fasse l'objet de railleries. Un jeune adulte affirme : Lorsque je l'ai appris, adolescent, je me suis juré que je ne serais pas comme cela plus tard pour découvrir [avec le temps] que cela ne se contrôle pas. D'autres au contraire réagissent immédiatement d'une façon positive : Si tu es heureux, c'est correct. Ils se permettent alors de lui raconter sur le ton de la blague - à moins que ce ne soit pour libérer la tension - les farces qui se font à l'école sur les gais. La majorité des enfants ont bien réagi ; la minorité a seulement pris un peu plus de temps. Assez rapidement les enfants ont accepté la situation et adopté leur deuxième père avec parfois même une complicité merveilleuse. Tous les conjoints réussirent à établir des relations agréables et harmonieuses avec les enfants. Les situations suivantes sont significatives et éloquentes de la capacité des enfants à composer avec la différence d'un parent aimant. Deux jeunes de 9 et 11 ans apprennent rapidement de leur père qu'il est gai mais, au cours de la même période, leur mère, qui est lesbienne et vit en couple avec une autre femme, refuse d'affirmer clairement son orientation affective homosexuelle. Ces jeunes n'ont pas apprécié cette attitude cachottière et la fillette refusa même pendant un certain temps que sa mère la touche. Un père qui considérait important de s'identifier clairement auprès de ses deux filles d'environ 10 ans leur demanda de garder le secret jusqu'à ce que son conjoint le dise à ses propres filles. Or, malgré que ces fillettes jouaient régulièrement avec celles du conjoint, elles gardèrent ce secret durant huit mois. Les pères les félicitèrent à ce sujet considérant ce geste comme une preuve d'amour et d'acceptation de leur orientation affective et de leur nouvelle famille. 2.1.3 Une fois la chose dite... Des mécanismes d'adaptation mutuelle Certains parents insistent sur la nécessité d'y aller d'une façon très progressive, en étant sensible aux besoins des enfants, à leur âge ou à leur caractère. Il est important de connaître nos enfants, dit un père, et de savoir leur faire confiance. Ils demandent aux enfants s'ils désirent que leur père et son conjoint soient connus et présentés comme un couple gai ou qu'on garde ça secret en parlant plutôt d'amis ou de colocataires. Ils acceptent de moduler leur vie de couple sur les attentes des enfants. Par exemple, un des couples rencontrés accepte de se faire discret au moment où le fils adolescent amène à la maison certains de ses amis et à l'inverse, des enfants sélectionnent les amis qu'ils invitent lorsqu'ils savent que le conjoint de leur père couchera à la maison. En général, on constate qu'en présence des enfants, les couples gais ont le réflexe de pudeur de la plupart des couples - mais nous croyons qu'ils se prémunissent aussi contre le préjugé concernant le manque de contrôle des gais sur leur sexualité. Deux pères élevant chacun leurs deux filles dans leur résidence respective mais à proximité l'une de l'autre ont établi une série de règles au départ dans le but de ne pas forcer leurs enfants à former une famille plus vite qu'ils ne le désirent ou ne le peuvent. Ces mécanismes d'adaptation constituent un CINQUIÈME FACTEUR de réussite de ces familles réinventées. Des pères ont eu le sentiment que leurs enfants s'étaient rapprochés d'eux après que la situation fut devenue claire et que la famille reconstituée ait commencé à prendre forme. Chose amusante, dans un couple formé d'un père de quatre jeunes enfants et de son conjoint célibataire : certains soirs, les enfants prennent possession de la chambre du couple et apportent leurs sacs de couchage pour passer la nuit avec eux et pouvoir les rejoindre dans le lit le lendemain matin. Dans un autre cas, les enfants des deux pères qui ne cohabitent pas se considèrent de plus en plus comme des frères et sœurs et s'ennuient s'ils sont trop longtemps sans pouvoir se voir. De plus, non seulement les pères n'abandonnent-ils pas leur responsabilité, mais ils voient leur sens de la paternité renforcé. Les pères deviennent plus présents et plus actifs auprès de leurs enfants. Un père résume bien et avec force cette réalité : Cet enfant-là, je l'ai voulu et si j'ai quitté ma Gaspésie que j'aimerais bien revoir c'était pour ne pas le perdre... c'est moi le père et je tiens à bien l'élever. Un SIXIÈME FACTEUR d'harmonie très important : les enfants ne sont jamais mis en contrebalance avec le chum. Je l'ai dit à mon amant. Si jamais je dois choisir entre toi et mes enfants, je choisirai mes enfants. L'affection du père demeure et de son côté le conjoint accepte qu'il y ait des enfants même si au départ cela peut lui créer de l'insécurité, lorsque, par exemple, il s'agit d'un célibataire qui a un certain âge et qui a peur de ne pas avoir les habiletés parentales nécessaires, surtout avec un bébé. Il faut dire aussi, et cette attitude constitue sans aucun doute un SEPTIÈME FACTEUR d'harmonie, qu'aucun de ces conjoints d'un père gai ne s'est perçu ni n'a agi comme un substitut à la mère des enfants de son amant et que, par voie de conséquence, il n'a jamais été perçu comme une menace par les enfants ou leur mère. 2.1.4 La qualité de vie du couple lui-même Il est clair que la garde partagée joue un rôle positif du moins pour permettre au couple de pouvoir vivre d'une façon plus libre sa relation amoureuse. Durant la semaine où les enfants sont chez leur mère, les partenaires peuvent alors se rejoindre s'ils ne cohabitent pas ou demeurer seuls s'ils cohabitent. Une telle période permet de libérer les tensions, d'échanger plus facilement et d'aérer la vie du couple. Pour au moins un conjoint et parfois même pour les deux, la formation du couple correspond à une deuxième chance, la maturité des partenaires étant plus grande. Il faut ajouter une dimension significative : ayant passé tout d'abord par une vie de couple hétérosexuelle, quoiqu'elle leur ait paru valable à cette époque, les pères gais réalisent que cette fois est la bonne parce qu'il s'agit de leur véritable orientation affective et sexuelle. Ils retrouvent enfin leur moi profond, un désir unique et authentique, un univers émotif longtemps refoulé dans le passé. Pour certains qui ont aimé leur femme, c'est une deuxième expérience amoureuse mais, cette fois, vécue dans la bonne voie. Pour les autres, c'est une véritable découverte, une libération comme le disent ceux qui ont cherché longuement et vécu leur recherche dans l'angoisse. À notre avis, cette qualité de vie du couple gai constitue un HUITIÈME FACTEUR de succès. 2.1.5 La distribution des rôles parentaux Il est clair que le partage des rôles joue un rôle majeur dans l'harmonie familiale et représente un NEUVIÈME FACTEUR de la solidité des familles reconstituées autour de parents gais ou lesbiens. Ce partage qui ne se révèle pas toujours facile a fait l'objet de discussions intenses, préalablement à la formation de la famille ou au fur et à mesure que la famille prenait forme. Lorsqu'arrive un troisième parent, les rôles doivent être précisés si la mère reste comme partenaire de l'éducation des enfants, qu'il s'agisse de garde partagée ou de garde complète avec droits de visite de l'autre parent. Mais dans le couple gai ou lesbien, cette opération est d'autant plus impérieuse que ni les parents ni les enfants ne disposent de modèle ou de stéréotype : on ne peut identifier une maman qui s'occupe des enfants, même si elle travaille, ni un papa pourvoyeur qui s'occupe en plus de l'entretien de la maison. Le couple doit inventer un nouveau partage de tâches dont les règles ne sont pas fixées par la tradition. Ce partage des tâches se fait donc au gré des compétences acquises, des intérêts et des goûts des membres du couple, parfois avec la participation des enfants eux-mêmes. Cette distribution des rôles s'étend d'un pôle où le parent biologique seul a la responsabilité de l'éducation des enfants, son conjoint se définissant au plus comme un ami des enfants, jusqu'à l'autre pôle où le conjoint partage le rôle parental presque sur un pied d'égalité avec le père, allant même jusqu'à une véritable complicité avec la mère des enfants. Entre ces deux pôles, diverses modalités existent. En général, le père et la mère se réservent les décisions fondamentales concernant l'éducation des enfants et le couple gai partage les décisions concernant la vie quotidienne. Au partage des rôles se greffe également la vision qu'a chacun de l'éducation des enfants. Plus les valeurs éducatives sont semblables entre le couple gai et la mère, plus il y a de chance que le climat familial soit serein. Par contre, lorsqu'il y a des différences importantes entre les valeurs (ou les méthodes) éducatives de la mère et celles du couple gai, le climat familial peut demeurer agréable et positif à condition d'aménager la vie de famille en conséquence et dans le respect de ces différences. Par exemple, deux pères prirent la décision de ne pas cohabiter principalement parce qu'ils avaient une vision radicalement opposée de l'éducation de leurs enfants réciproques. L'entente entre ces deux familles reposa alors sur le mécanisme suivant : chacun fixa les règles de comportement qui prévalaient chez lui et les enfants durent s'y conformer. Cette convention permit aux enfants de puiser à deux sources de valeurs et de modèles pour leur croissance personnelle. Au début, les enfants trouvèrent cette situation un peu difficile mais, avec le temps, ils apprirent à s'adapter et devinrent même complices entre eux. La situation dans un des couples lesbiens que nous avons interviewés s'avérait plus délicate. La mère biologique de la fillette de 5½ ans partageait la garde avec sa première conjointe qui demeurait aux yeux de l'enfant sa deuxième mère. Par contre, la mère désirait que sa nouvelle compagne, sans usurper ce statut de seconde mère qui appartenait déjà à l'ex-conjointe, s'implique davantage dans l'éducation de sa fille et qu'elle lui serve de support et de contrepartie. Un jour, l'enfant a fait un contrat avec la nouvelle conjointe de sa mère : elle l'appellerait sa deuxième marraine (puisqu'elle avait déjà une première marraine). Dans les couples où le conjoint ou la conjointe ne partage pas le rôle parental, les parents acceptent cependant facilement que ces derniers puissent exprimer leurs émotions et leurs opinions sans avoir à s'impliquer dans le champ de la discipline ; en cas de difficulté dans la relation avec les enfants ou dans le comportement de ces derniers, ils en parleront au père (ou à la mère) qui interviendra pour corriger la situation. L'harmonie existe dans la famille reconstituée en autant que les adultes s'entendent bien. Certains pères et certains enfants considèrent même cette multiplication des pères et de la parenté comme un avantage : les enfants ont plus de mon oncle et de ma tante, plus de cousins et de cousines. Autrement dit, l'homosexualité n'est pas un problème, sauf bien sûr si la famille devait vivre la double vie imposée par la clandestinité. 2.1.6 Les liens avec la parenté La parenté par alliance s'agrandit considérablement dans le cas des familles reconstituées surtout si la mère à son tour reforme un autre couple. Malgré que la parenté soit plus lointaine, elle joue un rôle dans la qualité de vie de cette nouvelle cellule familiale et la qualité de ces relations avec la famille élargie représente le DIXIÈME FACTEUR d'épanouissement de la famille gaie reconstituée. Pour les couples gais et lesbiens, le problème central demeure le niveau de clandestinité face à ces familles : la famille immédiate de chacun des conjoints gais (lesbiens), celles des ex-conjoints-tes hétérosexuels-les et celles, éventuelles, des nouveaux conjoints de ces derniers. Disons tout d'abord que pour la majorité des individus que nous avons rencontrés (les deux tiers), leur orientation affective homosexuelle et la nature de leur couple gai ou lesbien est connue des membres de leur propre famille même si cette réalité n'est pas nécessairement partagée avec la même intensité avec tous les membres de la famille. Dans l'ensemble, cependant, l'accueil a été positif. Dans aucun cas, les parents ou la totalité des frères et sœurs n'ont rejeté le membre gai de leur famille ainsi que son conjoint. Les rapports sont chaleureux et ouverts de telle sorte que les enfants des deux conjoints gardent le contact avec les grands-parents ainsi que les oncles, tantes, cousins et cousines. Les relations sont alors détendues et agréables. Dans quelques cas même, c'est la belle-famille d'origine (la famille de l'ex-conjointe hétérosexuelle) qui apporte son support pour éviter la discrimination ou la marginalisation de la famille gaie reconstituée. Nous avons rencontré une seule situation où l'homosexualité du père et la nature du couple sont connues de tous mais où une guerre de tranchées constante persiste entre l'ex-épouse et son mari gai. Dans ce cas, le conflit est caché aux enfants (4 à 12 ans) et tous les adultes tentent d'en minimiser le plus possible les impacts négatifs sur ces derniers ; mais le couple gai, lui, était loin d'être épargné. Heureusement, cette situation pénible est compensée par les très bons rapports que le conjoint du père maintient avec sa propre famille. Dans quatre couples, cependant, un des conjoints n'avait pas fait connaître clairement son orientation affective gaie et la nature réelle de son couple à toute sa famille. Pour deux de ces personnes, la principale cause est la pression culturelle italienne et latino-américaine qui maintient une vision fortement négative de l'homosexualité. Le troisième individu a toujours gardé une certaine distance avec sa famille et il ne se sent pas prêt à l'affronter à ce sujet même si une de ses sœurs lesbienne vit en couple et couche avec sa conjointe à la maison des parents. Enfin, le dernier couple ne cohabite pas encore et le conjoint qui n'a pas encore d'enfant considère que son orientation affective homosexuelle n'a de sens qu'en autant qu'elle est complétée par la venue d'un enfant procréé par lui-même avec une mère porteuse. Il désire aborder prochainement l'ensemble de sa situation avec ses proches (orientation, couple et projet d'un enfant) même si l'acceptation d'une telle nouvelle risque de se révéler ainsi plus difficile. 2.2 Les relations plus ou moins difficiles de la famille gaie reconstituée avec l'école et son milieu Jusqu'ici nous avons parlé principalement de la vie interne de la famille recomposée ainsi que de ses rapports avec la parenté. Nous aborderons maintenant les rapports des familles reconstituées gaies avec leur environnement social. 2.2.1 Les relations avec l'école Tant pour les parents que pour les enfants, l'école (primaire, secondaire et CÉGEP) occupe dans l'environnement social une place prépondérante. La garderie et la pré-maternelle Les deux couples concernés par la garderie ou la pré-maternelle - l'un lesbien et l'autre gai - ont expliqué clairement leur situation de couple auprès des intervenantes, soit en le disant soit en l'actualisant (ex : reconduire l'enfant à l'école ou à la garderie). Le couple lesbien a dû intervenir fermement auprès des éducatrices pour obtenir que soit reconnue la présence et la responsabilité conjointe des deux mères. Dans le même sens, les formulaires obligeaient à biffer constamment la mention du père qui n'est pas présent comme tel dans cette famille. La garderie a répondu positivement à cette demande en s'excusant de ne pas en avoir spontanément tenu compte. L'école primaire Dans l'ensemble des rapports avec l'école primaire, c'est le couple hétérosexuel qui établit les contacts compte tenu de la garde partagée, ce qui permet au couple gai de rester très discret et pratiquement dans la clandestinité. Une exception observée : celle où le climat d'une école alternative située sur le Plateau Mont-Royal (milieu ouvert aux différences) a permis une plus grande ouverture. Deux pères gais ont alors mis certains professeurs dans la confidence parce qu'ils avaient confiance en eux. D'autres pères ont reconnu que le fait d'avoir des enfants leur permettait de cacher leur orientation affective homosexuelle en mettant de l'avant les enfants sans avoir à parler du conjoint gai. Il pourrait en être de même pour les couples lesbiens où le père est encore présent. Par contre, une telle couverture ne serait plus possible lorsque la personne génitrice est absente et ceci est vrai autant pour les couples lesbiens qui ont un enfant d'un donneur que du couple gai dont l'enfant est né d'une mère porteuse. La peur que l'enfant subisse des répercussions négatives constitue un motif important invoqué par les pères gais pour demeurer dans la clandestinité vis-à-vis l'école primaire de leurs enfants. Ils expriment ne pas avoir confiance dans la capacité de l'école de créer un climat qui permette d'intégrer la réalité des familles gaies. Les parents constatent qu'il n'y a pas d'ouverture et d'action en ce sens. L'école n'assure pas aux enfants le climat de vie et les services professionnels de support adaptés à ces situations. L'école primaire se défend en invoquant ses programmes mais les enseignants ne manifestent pas de motivation particulière à ce sujet et l'école ne dispose d'aucun projet éducatif ni plan d'action pour répondre aux besoins de cette partie de sa clientèle. De plus, la clandestinité de chaque parent gai l'isole et fait en sorte qu'il n'exprime pas ses besoins particuliers et ne réussit pas à leur donner le poids que procure habituellement le regroupement pour amener l'école à se préoccuper de la présence des familles reconstituées autour de parents gais ou lesbiens. Pouvons-nous imaginer un groupe de pères et de mères gais-es d'une école demander à rencontrer l'équipe des professeurs, la direction ou les professionnels ? Les enfants de leur côté, du moins dans l'ensemble, n'en parlent pas, sauf aux ami (e)s qu'ils amènent à la maison et qu'ils sélectionnent avec soin. Là où les enfants sont à l'aise et capables de réagir avec humour devant les farces exprimant des préjugés, c'est que les parents ont déjà témoigné d'une attitude détendue et sereine à ce sujet. L'école secondaire et le CÉGEP À l'école secondaire, les rapports se situent davantage entre les jeunes et les professeurs ainsi qu'entre les jeunes eux-mêmes. En général, les jeunes rencontrés n'en parlent pas et ils choisissent attentivement le petit cercle intime à qui ils en parleront sous le sceau de la confidence. Dans les cas où des garçons et des filles ont osé identifier ouvertement la situation de leur père, ils ont été l'objet de harcèlement, d'ostracisme ou d'attaques physiques. Le constat que nous avons fait au sujet de la passivité du personnel dans l'école primaire se répète à l'école secondaire. Les conséquences sont cependant beaucoup plus tragiques étant donné la fragilité des adolescents à l'opinion des pairs. Un jeune de 16 ans a raconté avoir dû changer d'école à cause d'une année qu'il avait passée à défendre régulièrement à coups de poing l'image de son père gai. Les jeunes adultes nous ont décrit une situation semblable au CÉGEP. Notre analyse rejoint celle de certains de nos répondants au sujet de la place qu'occupe l'orientation affective homosexuelle dans l'éducation. Malgré la présence de ce thème dans les programmes officiels, les professeurs ne sont pas motivés ni outillés pour aborder cette question. Déjà la sexualité (l'hétérosexualité) elle-même y est assez souvent réduite à ses seuls aspects biologiques - la tuyauterie, comme disent certains - n'intégrant pas ou mal la dimension affective et morale : que dire alors de l'homosexualité sinon que la situation est pire ! Cette situation pourrait plus facilement changer si les enseignants-tes gais et lesbiennes acceptaient de vivre leur orientation à l'école comme leurs confrères et consœurs hétérosexuels-les. Mais l'école est probablement un des milieux de travail où la clandestinité des gais-es est la plus forte. Les professeurs gais se connaissent rarement entre eux et ne se reconnaissent pas publiquement. Dès lors, il leur est difficile de former des groupes de pression auprès de l'école pour favoriser les changements d'attitude nécessaires à la santé mentale des enfants de parents gais - et des milliers de garçons qui aiment les garçons et de filles qui aiment les filles. Ils ne peuvent non plus servir de facteurs de valorisation ou d'exemples vivants d'épanouissement pour les jeunes gais qui apprivoisent leur orientation et pour les enfants de père gai ou de mère lesbienne, vivant seul-e ou en couple. 2.2.2 Les relations avec le milieu social Au-delà de l'école, la famille vit dans un milieu social formé surtout de son voisinage immédiat, des préposés aux divers services qu'elle utilise et des organismes où les enfants ont des activités. Sauf une minorité qui tient à la transparence la plus large possible, la majorité des parents restent discrets vis-à-vis leur milieu de vie. Une mère lesbienne a très bien traduit l'essentiel de la difficulté : Pour moi, c'est ça la grande influence sur la santé mentale. Dans chaque rencontre, est-ce que tu vas être ouverte par rapport à ton lesbianisme ou est-ce que tu ne vas pas l'être ? Moi, je sens cela comme un stress, un stress qui est là tout le temps. Et là, encore plus, parce qu'il y a l'enfant... Ça peut avoir une influence sur elle. Oui, je suis très à l'aise et je ne veux pas être invisible. Je veux être visible et que ce soit aussi normal que ma copine hétérosexuelle, mais... On ne sait jamais si on aura le service attendu ou si les gens pourraient ne pas aller plus loin dans leur amitié ou on pourrait perdre un emploi ou perdre l'enfant. Ça été une grosse peur pour moi de perdre l'enfant. Ou ne pas avoir le logement qu'on veut parce que le propriétaire sait qu'on est lesbienne. Ce stress est toujours présent. On est dans un temps où la discrimination est moins oppressive mais c'est récent et ça reste intégré dans la mentalité des gens. Par contre, les jeunes enfants deviennent les agents d'apprivoisement des adultes de leur milieu social à travers la participation de leurs parents aux activités extérieures de la famille. En effet, les jeunes participent à des activités sportives, culturelles et sociales qui obligent les parents à s'impliquer ou du moins à être présents. C'est là un facteur puissant de socialisation de la famille construite autour de parents gais. Le couple gai (ou lesbien) qui assiste à une trentaine de partie de hockey dans une année finit par être identifié comme tel par les autres jeunes ainsi que par leurs parents. Sans tambour ni trompette, les liens s'établissent et ces parents en viennent à se parler et à mieux se connaître. C'est là un processus d'apprivoisement qui est fondamental pour changer les mentalités et certains comportements. Les hommes auront moins tendance à conter leurs histoires de tapette devant un père gai ou devant un garçon dont ils savent que le père est gai. Cependant, un lourd silence persiste, d'autant plus lourd à porter par les hommes (surtout) qui se censurent constamment et s'abstiennent de toutes manifestations affectives considérées pourtant comme normales chez les personnes hétérosexuelles. Des jeunes ont d'ailleurs signalé qu'ils étaient heureux lorsque d'autres jeunes de leur âge leur apprenaient que leurs parents étaient également gais. On pourrait faire un lien avec le fait que des pères nous ont dit que leur ex-épouse aurait aimé rencontrer d'autres femmes qui vivaient la même situation qu'elles. Nous avons remarqué qu'un des facteurs qui aidaient les enfants dans leur vie sociale était la fratrie. Lorsqu'il y a plus d'un jeune dans une famille, ils se supportent mutuellement devant les difficultés et ils peuvent développer une forte complicité : ils sont alors mieux outillés, ils se sentent plus forts pour faire face au milieu extérieur. Enfin, il faut attirer l'attention sur la place qu'occupe le milieu social gai dans ces familles. Des pères invitent leurs amis gais à la maison ou amènent leurs enfants dans des endroits de loisir du milieu gai. Un tel mode de vie familiale procure un climat de liberté et d'épanouissement mais présuppose que la relation entre le père et ses enfants est franche et authentique et que l'étape de la clandestinité est franchie. Des pères s'expriment ainsi :
2.3 Les formes de support qu'ont trouvé les familles gaies dans leur milieu La plupart des familles gaies rencontrées ont évolué d'une façon positive et ont franchi les difficultés sans avoir traversé de crise majeure une fois leur nouvelle famille consolidée. Nous leur avons demandé si elles avaient eu besoin d'aide pour y parvenir. Aucun couple de notre cohorte, une fois la nouvelle famille gaie constituée, n'a eu recours à la thérapie, que ce soit pour des ajustements du couple ou bien l'intégration ou l'éducation des enfants. Dans leurs réponses, nous avons distingué trois sortes d'aide : celle trouvée auprès du réseau naturel formé de la famille, des amis ou des compagnons de travail, celle venue des organismes communautaires en général et celle trouvé au sein des organismes gais. 2.3.1 L'aide du réseau naturel des parents et des amis L'aide apparaît d'abord au sein des familles elles-mêmes. Les conjoints se serrent les coudes et s'apportent du support mutuel en acceptant de faire face aux contraintes qu'ils jugent nécessaires. Il en est de même des enfants qui serrent les rangs. Par ailleurs, les adultes sont conscients de la situation créée aux enfants et leur apportent compréhension et réconfort. Les enfants sont aussi sensibles à ce que vivent chacun de leurs deux parents (l'hétérosexuel-le et l'homosexuel-le) et leur communiquent affection et chaleur. Les couples ont mentionné l'importance des amis et des familles qui ont joué un rôle très positif dans la qualité de vie et l'équilibre de la nouvelle famille. On peut le mesurer quand on voit les effets des situations inverses comme, par exemple, dans le cas de Louis où la mère des enfants créait des difficultés au couple gai qui avait la garde partagée de 4 jeunes enfants ou chez le couple lesbien formé de deux immigrantes récemment installées à Montréal qui ont trouvé difficile d'être ainsi totalement isolées de leurs familles respectives et dont le réseau d'amis était encore restreint. 2.3.2 L'aide trouvée chez les organismes communautaires en général Nous avons déjà vu dans la première section l'aide apporté par des organismes communautaires comme Al-Anon ou Alcooliques Anonymes (AA) pour parvenir à vaincre une dépendance aux substances toxiques au cours de la période où l'individu identifie et accepte son orientation affective homosexuelle et se prépare à quitter son couple et sa famille hétérosexuels. On nous a décrit comment un parent gai s'était senti accueilli dans ce genre d'organisme, sans être jugé et recevant beaucoup d'encouragement et d'aide, durant les rencontres et entre celles-ci. Nous avons remarqué qu'aucun organisme communautaire du milieu autre qu'Al-Anon et que les AA n'avait été nommé par nos répondants. Le seul père gai vivant en région, un homme profondément engagé dans son propre milieu gai et dans sa ville afin de sensibiliser la population aux réalités gaies, considère que le tabou est partout et que les organismes et les services pour la population gaie et lesbienne sont très peu développés. Notre propre expérience dans la région métropolitaine confirme ce point de vue. 2.3.3 L'aide et le support trouvés au sein des organismes gais Les gens de la région métropolitaine ont peu parlé du rôle du milieu gai malgré le nombre important et la diversité croissante des organismes qui offrent des services aux gais et aux lesbiennes. La presse spécialisée gaie (Fugues, RG, Orientations et Village) fait état de plus de 275 organismes communautaires s'adressant exclusivement ou principalement à la population gaie du Québec, dans la plupart des régions : francophones et anglophones, pour hommes ou femmes seulement ou mixtes, pour les jeunes ou les adultes, d'entraide, de thérapie, d'activités culturelles et artistiques, pour la pratique d'un sport, de loisirs, pour la défense des droits, pour la santé, de ressourcement spirituel, d'éducation, de formation et d'information. Par contre, à trois reprises, on a mentionné les contacts maintenus avec l'Association des pères gais de Montréal (APGM) qui se présente comme un organisme de rassemblement, de support et d'entraide. Certains y sont allés d'une façon sporadique en fonction des thèmes des rencontres ; d'autres ont fait appel aux services d'aide pour traverser une période de crise liée à l'acceptation de leur orientation affective ou à la difficulté de sortir de la clandestinité. D'autres, enfin, y viennent pour sortir de l'isolement et se créer un milieu social où ils seront accueillis et compris, sans pour autant devenir des habitués du Village. Un père a signalé l'heureuse initiative prise par l'APGM de rassembler les enfants de tout âge des parents gais pour leur permettre d'échanger entre eux ou avec leur père. Lors de la première de ces rencontres, les enfants ont affirmé que cette activité répondait à un de leur besoin essentiel : briser l'isolement. En effet, ces jeunes ne trouvent ni oreilles ni lieu pour se confier, ni à l'école, ni avec leurs copains auxquels ils cachent souvent la situation de leur père, ni avec leur mère enfermée dans sa propre douleur. Malheureusement, cette initiative à l'attention des enfants est demeurée unique. En fait, outre la ligne d'écoute active (sur le modèle de Tel-Aide) et d'information générale Gai-Écoute (514-866-0103 ou 1-800-505-1010, tous les soirs de 19h à 23h), cinq organismes communautaires québécois de support et d'entraide s'adressent directement et spécifiquement aux familles gaies (parents et/ou enfants) : l'Association des pères gais de Montréal (APGM), l'Association des pères gais de l'Outaouais (819-772-4707), le Groupe de parents gais et lesbiennes de Québec (418-641-2572), Parents d'enfants gais/Enfants de parents gais de Ste-Thérèse de Blainville (450-979-3427) et Conjoints hétéros de gais-es (514-630-1040). Comme l'APGM est le seul organisme gai auquel se sont référés nos répondants, nous présenterons cet organisme et ses principaux services. 2.3.4 L'Association des pères gais de Montréal L'APGM est fondée en 1983 et se fixe alors deux objectifs généraux : soutenir les pères gais dans la pleine acceptation de leur orientation affective homosexuelle et dans la recherche de la qualité de vie comme parent gai ; sensibiliser et influencer la société en vue de créer les conditions favorables à la qualité de vie des pères gais. La très grande majorité des activités de l'APGM visent le premier objectif et les quatre principales sont : Relance, Transit, Liaison et le volet Loisirs et culture.
CONCLUSION
Une véritable famille réinventée pour les besoins de ses membres Lorsque nous avons commencé à rencontrer les familles qui avaient répondu à notre appel, nous n'avions aucune idée des situations familiales que nous allions découvrir. Nous avions seulement décidé de garder un esprit ouvert, sans présumer d'aucune expérience, d'aucun modèle ni climat particuliers. Nous n'avons pas été surpris de constater que les familles qui avaient répondu étaient celles qui avaient franchi avec succès les étapes de la séparation et qui étaient parvenues alors, avec un minimum de recul, à cet état où on se sent capable de raconter et de témoigner. Mais c'est la réponse unanime à notre question sur leur motivation à participer à notre enquête qui fut une révélation : une motivation profonde et spontanée à partager leur expérience afin de proclamer qu'on peut être à la fois gai ou lesbienne et être heureux avec ses enfants, seul-e ou en amour avec un conjoint du même sexe. Le couple gai-lesbien et la parentalité gaie-lesbienne sont dignes, légitimes et socialement productifs, affirment-ils avec raison. C'est pourquoi le choix de notre titre n'est pas gratuit. Nous avons souvent observé dans ces cellules familiales reconstituées une véritable invention d'un modèle familial basé sur un parti pris vital pour l'authenticité et une redéfinition des rôles parentaux à la mesure des besoins des conjoints gais et de leurs enfants, des personnalités de chacun, des désirs et des orientations affectives. Grâce aux témoignages généreux de ces pères gais et de ces mères lesbiennes, nous avons pu identifier certains facteurs (nous en avons identifiés dix ) ou certaines conditions favorables à l'épanouissement et à l'harmonie des familles reconstituées autour d'un parent d'orientation affective homosexuelle. Ce ne sont sans doute pas des recettes mais de bons indicateurs et surtout, à notre avis, malgré les limites d'un portrait dessiné à partir d'un nombre aussi retreint de familles, des pistes et des balises nécessaires et utiles pour un accompagnement professionnel dans l'apprentissage d'une vie familiale, d'une parentalité, d'une vie de couple réinventée. Rappelons-les: la convergence sur les besoins des enfants, le partage de la garde entre le parent gai et son ex-conjointe, le choix d'un conjoint-e capable d'aimer les enfants et dans certains cas de participer à leur éducation, le partage des rôles entre les conjoints gais, la certitude des enfants qu'ils ne seront jamais abandonnés par le parent gai au profit de son conjoint gai, la transparence des parents gais comme fondement de l'intégration sociale de leur famille, l'acceptation de l'orientation affective et sexuelle de leurs parents par les enfants, des mécanismes d'adaptation progressive à la nouvelle réalité familiale, le respect par le conjoint du statut, des rôles et de la relation affective et éducative de la mère ou du père naturel des enfants, l'aménagement de la qualité de vie du couple lui-même, la qualité des relations de la famille gaie avec la famille élargie. Voilà donc des indicateurs clairs sur lesquels les intervenants peuvent s'appuyer pour faire de la prévention en santé mentale en agissant promptement lors de la séparation du couple hétérosexuel ou du partage de la garde des enfants. Mais nous avons distingué deux conditions pré-requises propres au processus de reconstruction de la nouvelle cellule familiale gaie, deux démarches essentielles qui doivent être supportées et guidées - et nous les considérons même comme des conditions sine qua non : l'acceptation de son orientation affective, et l'acceptation dans au moins une des familles des conjoints. L'absence optimale de clandestinité, l'authenticité et la liberté d'affection dans les rapports humains deviennent ainsi des facteurs centraux de la santé mentale. Dès lors, du point de vue de la population gaie et des praticiens en santé mentale, quatre conclusions s'imposent à nos yeux. Les rôles importants de tous les intervenants Nous avons constaté que la première condition pour que la famille gaie puisse se développer d'une façon harmonieuse est que le couple ait pleinement accepté son orientation affective et qu'il réussisse à établir des rapports authentiques avec les autres. Une des premières tâches des intervenants sociaux en santé mentale, de quelque discipline que ce soit, sera alors d'intervenir partout auprès des organismes afin de créer les conditions favorables à l'épanouissement des adultes et des enfants de ces familles gaies. Ils y parviendront non seulement à travers leur pratique professionnelle auprès des individus mais en cherchant aussi à influencer les mécanismes sociaux et les institutions qui entretiennent encore le tabou, le préjugé et les risques de discrimination. L'intervenant choisira donc de comprendre sa mission professionnelle non seulement en terme d'intervention sur les individus mais en assumant un rôle d'agent de changement social. Le support nécessaire au besoin/désir légitime des gais et des lesbiennes de paternité et de maternité La présence d'un couple gai n'empêche pas le développement normal des enfants : éveil à la richesse de l'être humain et aux forces de l'amour parental, filial, familial. Les gens bien dans leur peau font des familles heureuses. L'homme gai et la femme lesbienne bien dans sa peau, rempli-e de l'estime de soi, est un être en santé mentale qui sera capable de construire une famille heureuse et intégrée dans son milieu et d'être un bon parent. Le désir/besoin de paternité/maternité chez beaucoup d'hommes gais et de femmes lesbiennes nous apparaît incontournable. Se peut-il que ce désir de procréer et d'éduquer ses enfants soit inscrit dans la culture universelle sinon dans la nature profonde de l'être humain ? Se peut-il que les gais et les lesbiennes résisteraient plus facilement à la pression sociale de former des couples hétérosexuels - qu'ils doivent péniblement défaire par la suite - si leur désir/besoin de paternité/maternité était reconnu comme légitime avec la possibilité en toute légalité de se faire inséminer ou bien d'adopter ou encore de concevoir avec une mère porteuse leurs propres enfants ? Dans ce sens, les intervenants devront supporter les gais et les lesbiennes séparés ou divorcés qui désirent assumer pleinement leurs responsabilités parentales et, d'autre part, appuyer ceux et celles qui ont placé au cœur de leur plan de vie le bonheur de la paternité et de la maternité. La préparation et la formation des intervenants La relation d'aide auprès d'un parent gai, auprès d'un couple hétérosexuel dont un des conjoints est gai ou d'un couple gai exclut toute forme de négation, d'omission, de paternalisme et de protectionnisme de la part de l'intervenant. Or combien d'intervenants gais sont-ils eux-mêmes vraiment à l'aise avec l'homosexualité, la leur autent que celle des autres, ou combien n'en ont qu'une ompréhension limitée et trop subjective ? Combien d'intervenants hétérosexuels sont-ils mal à l'aise avec l'orientation affective homosexuelle de leur clientèle quand il ne s'agit pas carrément d'homophobie ? Et d'ailleurs, être à l'aise est-il suffisant comme attitude fondamentale ? Une véritable acceptation n'est-elle pas indispensable ? Combien de thérapeutes guident-ils leurs clients vers des ressources communautaires gaies, choisies en fonction de leurs valeurs, de leur expérience et de leur compétence, où l'individu pourrait s'identifier, se sécuriser, observer des exemples positifs et ce, tout au cours de sa thérapie ? Combien de thérapeutes sont-ils suffisamment informés sinon intéressés à recourir à un tel mécanisme de collaboration avec les ressources communautaires gaies ? Pourquoi les lieux de formation, d'encadrement et/ou de travail des intervenants en santé mentale (collèges, universités, corporations et associations professionnelles, CLSC, CH, Centres jeunesse, écoles primaires et secondaires, etc.) ont-ils autant de difficulté à intégrer spontanément l'orientation affective homosexuelle de leurs clientèles dans leurs objectifs et au cœur de leurs préoccupations ? On peut s'interroger tout autant au sujet des ressources humaines. Jusqu'à quel point ces lieux de formation, d'encadrement et/ou de travail ont-ils choisi et sont-ils capables d'accueillir et d'intégrer l'orientation affective et sexuelle homosexuelle de leurs membres et de leur personnel ? Où, si ce n'est dans les milieux de travail en santé mentale, les praticiens et les professionnels gais et lesbiennes devraient-ils pouvoir compter pour trouver l'environnement propice à leur épanouissement et à leur créativité professionnels ? À notre avis, les milieux de formation, d'encadrement et de travail des praticiens en santé mentale doivent examiner sans crainte la situation et assumer avec courage et détermination tout le leadership social nécessaire. Ils doivent se donner des outils de formation efficaces, offrir et établir un partenariat avec les personnes ressources gaies compétentes et surtout générer et entretenir un climat d'acceptation et d'épanouissement construit sur les valeurs fondamentales de la santé mentale. Autrement dit, agir envers leurs propres ressources humaines aussi bien et avec autant d'acceptation et de respect qu'ils devraient agir envers leurs clientèles. Le support vital aux jeunes gais On ne devient pas gai ou lesbienne à 25 ans ! La prévention en santé mentale passe par l'éducation des jeunes, c'est-à-dire par l'école primaire et l'école secondaire. Les témoignages des adultes qui racontent la découverte et l'exploration de leur orientation affective homosexuelle au cours de leur jeunesse et la situation du suicide des enfants et des adolescents au Québec ont renforcé notre conviction de l'immense responsabilité des éducateurs et des parents d'aujourd'hui au sujet de la santé mentale et de l'épanouissement des jeunes gais-es encore plongés et isolés dans une société et un système scolaire qui vit encore sous le monopole d'une culture hétérosexiste. Quelles ressources offre-t-on dans les écoles secondaires ou polyvalentes (et même dès l'école primaire), aux milliers de garçons et de filles qui découvrent leur attirance affective pour les personnes du même sexe ? Quels modèles adultes positifs leur propose-t-on ? Quel accueil et quelle empathie leur témoigne-t-on ? Entendez-vous avec nous ce silence assourdissant qui proclame à ces jeunes gais qu'ils n'existent pas, sinon que tolérés dans la marginalité ? Ce problème nous apparaît d'autant plus important que le développement de l'identité sexuelle (identité du genre) est sérieusement bousculé au moment où les jeunes découvrent et apprivoisent leur orientation affective. Combien de garçons en viennent à douter de leur masculinité qu'ils croient avoir définitivement perdue à cause de leur attirance affective et sexuelle vers les autres garçons ? Dès le moment où un garçon ou une fille commence à ressentir l'attirance de l'amour et du désir pour un autre garçon ou une autre fille, dès le moment où il-elle commence à réaliser la différence de son orientation affective, il-elle devrait pouvoir trouver dans son école une véritable éducation à la relation affective et sexuelle, un milieu et un climat d'épanouissement et des adultes attentifs, accueillants, authentiques et préparés.
UNE RECOMMANDATION : SIX PROBLÉMATIQUES
En terminant, nous sommes conscients que les questions soulevées dans ce chapitre sur la famille gaie reconstituée sont fort complexes et ne constituent qu'une infime partie du champ de pratique et de connaissance infiniment plus vaste des rapports de la santé mentale et de l'homosexualité. Nous recommandons donc que le Comité de santé mentale du Québec choisisse de prendre le leadership d'une recherche et d'une réflexion approfondies sur ce sujet (Santé mentale et Homosexualité) afin d'explorer plus à fonds, autant sous l'angle de la prévention, de l'éducation et de la relation d'aide ou de support, les problématiques que nous avons mises en lumière et d'autres aussi importantes mais que nous n'avons pas abordées ici comme, par exemple :
NOTES
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VERSION INTÉGRALE INÉDITE
Ce document est la version intégrale du texte qui fut rédigé conjointement par Jacques Beausoleil et André Faivre, entre avril
et août 1998, à partir des entrevues réalisées durant leur recherche, des analyses qu'ils en firent et des conclusions qu'ils
en tirèrent. C'est ce document qui fut remis à la division du Québec de la Société canadienne de santé mentale, tel que
convenu, afin de constituer le chapitre Homosexualité et vie familiale du recueil Familles en
transformation. Récits de pratique en santé mentale.
Cependant, suite aux nombreuses coupures et retraits effectués par la SCAM-Q, André Faivre refusa de signer le chapitre, seul pouvoir qui lui restait pour manifester son plus profond désaccord avec le processus d'édition et le résultat final. Afin de ne pas mettre en péril l'enjeu important que représentait l'inclusion de l'expérience gaie et lesbienne dans ce recueil, il convint avec Jacques Beausoleil que ce dernier signerait seul le chapitre et demanda à la SCSM-Québec d'ajouter la note suivante à l'ouvrage publié :
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