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Chroniques, chantiers et pistes de pionniers. |
Mis en ligne : 21/02/2009 Mis à jour : 25/02/2009 Texte : précédent | Texte suivant |
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Conférence donnée à la Loge franc-maçonnique Zetler Jacques Beausoleil | Novembre 2004 |
Spiritualité / Philosophie / Religion |
| TEXTE INÉDIT |
Enjeux sociaux et croissance personnelle.
Conférence donnée à la Loge franc-maçonnique Zetler
Cher(e)s ami(e)s,
Merci au Vénérable de m'avoir invité, sinon pour votre malheur, du moins pour mon bien-être. Ma carrière a porté principalement sur le changement des mentalités et des attitudes, donc, des préjugés. Et, je fus l'arroseur, arrosé. En entendant le mot franc-maçon, tous les vieux préjugés de mon enfance ont brusquement refait surface. Pas besoin, j'imagine, de vous faire de dessin. Comme je crois que, de toutes les connaissances, la connaissance de soi est la plus importante et la plus sublime, quoique la plus douloureuse, et que la liberté intérieure est la mère de toutes les libertés, j'ai donc accepté ce défi autant pour me nettoyer de mes propres préjugés que pour votre propre instructionnement, comme dirait notre poète Sol. À la suggestion de votre Vénérable, je traiterai principalement des enjeux auxquels nous sommes maintenant confrontés et je terminerai par ma propre expérience personnelle comme gai qui illustre d'une façon quasi parfaite le premier phénomène. Et j'espère que vous accepterez de bon cœur, compte tenu de la connaissance que vous avez maintenant de mon curriculum vitae, que je me situe sur l'axe du militant que je suis depuis vingt ans, sans vous sentir ni piégés ni livrés à une propagande malséante. Les enjeux Il est difficile, sinon impossible, selon moi, de bien saisir les enjeux qui confrontent actuellement les communautés gai et lesbienne, sans un survol, ne serait-ce que de nature panoramique, de l'évolution des lois de notre pays concernant l'homosexualité et pour ce faire, j'emprunterai principalement à trois sociologues ou historiens (Gary Kinsman , Irène Demczuk et Frank Rémiggi ) ainsi qu'à mon vécu personnel. Durant tout le régime de la Nouvelle-France, la bougrerie qui englobait ce qu'on appelait alors le crime contre nature et/ ou la bestialité est illégale et passible de mort. Le christianisme y ajoutait sa condamnation morale tout en y exerçant parfois une forme d'aide humanitaire face aux condamnés à mort. Sous le régime anglais du Canada d'abord qui débuta en 1759 et avec la fondation de la Confédération, le code pénal de la mère-patrie britannique faisait loi. Lui aussi condamnait formellement à la peine de mort le crime contre nature ou qu'on appelait également la sodomie. La réforme du code criminel canadien de 1892 apporta les premiers adoucissements. On remplaça la peine de mort par cinq années de prison auquel pouvait s'ajouter le fouet. Par contre, on y introduisit le crime de nature plus englobant dit de grossière indécence et qui s'appliquait maintenant à un éventail plus large de groupes. Les 75 années qui suivirent furent maquées par un certain nombre de mouvements sociaux (campagne de moralité publique, la venue de l'apparition des sciences humaines, surtout de la psychiatrie, les deux guerres qui eurent une profonde influence sur la vie sexuelle des gens, la naissance du premier groupe politique gai à Vancouver, le fameux rapport Wolfenden appliqué en Angleterre en 1967 : tout cela allait influencer la seconde réforme du code pénal canadien mis au point par Pierre Elliott Trudeau en 1969. Par le fameux bill Omnibus, il décriminalisait l'homosexualité dans la sphère stricte de la vie privée entre adultes consentants - 21 ans et plus. On connaît sa phrase célèbre : « L'État n'a pas sa place dans le chambre à coucher de la nation ». L'opposition approuva ce bill lorsqu'elle réalisa que ses défenseurs étaient d'accord avec elle pour reconnaître l'homosexualité comme un péché et une maladie mentale. La société pouvait être en sécurité car les gais et les lesbiennes au plan personnel étaient remis dans les mains de deux autres institutions fort crédibles : les églises et les professionnels des sciences humaines dont les médecins psychiatres qui valorisaient le traitement personnel et la police qui devenait la gardienne de la moralité publique. Un événement majeur allait survenir en 1972 : l'Association américaine de psychiatrie retira l'homosexualité de la liste des maladies mentales. Elle fut suivie rapidement par les associations de psychologie tant américaine que canadienne. La longue marche de l'action politique au Québec démarra vraisemblablement avec l'arrivée du Bill Omnibus. De 1969 à 1977, les organismes de nature politique allaient s'enfiler l'un à la suite de l'autre, les premiers influencés par la gauche radicale : ce furent le Front de libération homosexuelle (le FLH), le Repression against Discrimination (le RAG) de l'université McGill, le Groupe homosexuel d'action politique (Le GAP), L'Association de la Défense des droits des gais et des lesbiennes du Québec (l'ADGLQ). Tous ces mouvements politiques, accompagnés de la naissance d'un mouvement d'identification des gais et des lesbiennes comme groupe spécifique à travers les rencontres dans les bars, les saunas et la place publique, constamment en lutte avec la police, ont conduit à une campagne intensive pour faire modifier le premier texte de la Charte québécoise des droits de la personne en décembre 1977 à la suite de l'élection surprise du Parti québécois et de la venue de René Lévesque. L'orientation sexuelle était ajoutée aux douze autres groupes qui devenaient l'objet de non discrimination. Cinq ans plus tard, le Canada adoptera la Charte canadienne des droits et libertés de portée plutôt restreinte et en 1985, elle ajoutera le fameux article 15 portant sur les droits à l'égalité. Restait à obtenir que la Charte maintenant soit traduite en termes légaux concrets. C'est l'ADGQ qui mit en exergue la dimension affective de l'homosexualité qui avait été totalement absente des débats depuis les débuts de la colonie. Dès le premier numéro de son journal attitré, le Berdache, elle réclamait et la reconnaissance du couple gai et lesbien et le droit au mariage. L'ADGQ fut remplacée comme bras politique de la communauté par la Coalition des organismes des minorités sexuelles du Montréal métropolitain que je présidai de 1990 - 1992. Au sommet de la Justice en 1992, l'équipe que je pilotais a mis de l'avant quatre revendications qui furent accordées sept années plus tard grâce à la mobilisation d'un nombre imposant d'acteurs sociaux en juin 1999 avec la Loi 32 dite de l'Union civile qui modifiait les 28 lois et les 11 règlements provinciaux qui faisaient des conjoints de même sexe des conjoints de fait. Et en 2003, vint la Loi qui permettait la célébration des mariages gais au Québec. La bataille politique était pratiquement terminée et de Jacques Cartier en 1534 au Ministre Bégin en 2003, il aura fallu plus de 4 siècles et demi pour redonner à une classe de citoyens et de citoyennes les bases légales de leur épanouissement personnel et collectif. Des trois faces du triangle de fer dans lequel furent enfermés les gais et les lesbiennes depuis la fondation de la Nouvelle-France - le crime, le péché et la maladie mentale - il n'en reste qu'une seule : l'opposition de la majorité des églises chrétiennes tant catholique que protestante à dégager l'homosexualité de son enveloppe d'immoralité. Quoique leurs positions se soient adoucies, elles demeurent immuables sur le fond de la question. Elles reconnaissent que nous sommes de véritables goélands mais sans le droit de voler. Si j'ai tenu à vous dresser le tableau deux premières étapes de l'évolution canadienne face à l'homosexualité : la répression et l'élimination de cette répression, c'est pour que vous compreniez bien qu'on ne déracine pas si facilement, au ras du sol, les slogans, les images mentales et les émotions fortement enracinées dans la culture populaire. La présence des gais et des lesbiennes est de plus en plus acceptée au plan social à condition qu'elle se fasse discrète. Une zone de silence s'est établie au niveau du vécu quotidien. Il faut maintenant traverser cette zone de silence et passer de la tolérance au respect. Et c'est là à mon avis le seul enjeu majeur : assurer toutes les conditions sociales qui permettent à toute personne qui se découvre gaie ou lesbienne d'aller au bout d'elle-même, de vivre en santé mentale, donc en harmonie avec elle-même et avec son milieu ainsi que de se comporter et d'être reconnue comme citoyen-ne responsable et à part entière, comme le veut le préambule de la Charte québécoise des droits de la personne. Cet enjeu fondamental actuel prend des visages spécifiques : aider tout d'abord les individus des dernières générations à sortir de la clandestinité qui tue parfois et abîme la plus part du temps leur santé mentale et faire en suite que les générations qui viennent n'y entrent pas. Pour ce faire, il faut déraciner le plus possible de notre société qui demeurera toujours comme partout ailleurs sous prédominance hétérosexuelle son caractère hétérosexiste, ce qui signifie éradiquer l'homophobie dans l'ensemble de la population. Une attention particulière devra être apportée aux milieux les plus machos, tels que les sports, la construction, l'armée, la police, le transport et j'en passe. Lors des états généraux sur la situation des gais et des lesbiennes au Québec, six enjeux généraux ont été mis de l'avant :
Mon propre cheminement Quelques mots seulement de mon cheminement personnel qui peut vous expliquer ma façon d'aborder la question. Toute mon enfance et mon adolescence a été prédominée par l'idée de me consacrer à la vie religieuse. Refusé à 13 ans chez les Pères blancs d'Afrique, je commençai à m'impliquer dans le changement social à travers le mouvement puissant alors de la Jeunesse étudiant catholique dès mon école primaire, ce que je poursuivis au collège classique et grâce à des personnes que je considère qui furent des maîtres, je fus initié au changement social à l'école de la non-violence. Lorsque je choisis à la fin de mes études classiques l'entrée chez les Pères dominicains en 1954, c'était là pour moi le moyen de participer à la révolution tant religieuse que politique qu'il fallait apporter au Québec. Mes amitiés adolescentes furent mal vécues car je me préparais à la vie religieuse, mais également on ne cessait de nous rappeler d'être très attentif à ce qui pouvait se transformer en amitiés particulières. Et en tant qu'interne dans un petit séminaire, on surveillait étroitement les contacts physiques entre nous et surtout qu'il n'y ait pas de trous dans le fond de nos poches de pantalon. L'univers bascula lorsque je tombai en amour avec un confrère en communauté. Une dépression sévère s'en suivit. Je quittai la communauté pour le rejoindre. Nous cohabitèrent un an ensemble et en tant qu'étudiant en psychologie, je dus écouter attentivement mes maîtres m'expliquer longuement dans le chapitre sur les perversions sexuelles que cet amour qui me taraudait le cœur n'était nulle autre chose qu'une maladie mentale ou un dérapage du complexe d'Œdipe ou les séquelles d'un événement traumatisant de mon enfance. Le jour où il m'apprit qu'il allait se marier, je fus hospitalisé et le lendemain, sans le savoir, cette réaction se révéla un traumatisme : tout désir affectif et sexuel pour les hommes était disparu dans la tourmente. Je fêtai cela car enfin j'étais guéri et débarrassé d'un mal qui m'apparut alors comme un pur ensorcellement. C'est dans ces circonstances que je connus ma femme, compagne de classe à l'Université. J'acceptai de me marier pour des motifs de nature sociale. Ce traumatisme dura dix ans et le désir, tel un geyser, gicla de nouveau. Neuf autres années vécues dans la clandestinité en me débattant avec moi-même, engendrèrent en moi un monde intérieur suicidaire et schizophrénique : deux hommes vivaient dans la même peau. Au cours d'une intense expérience de nature spirituelle, je fus confirmé dans mon homosexualité. Je fis alors ma sortie. J'avais 50 ans exactement. Je venais de naître véritablement : ma vraie vie humaine allait commencer. J'étais enfin devenu un être libre et je pouvais maintenant être aux yeux des autres ce que j'étais à mes propres yeux : je retrouvais alors ma santé mentale. Je quittai ma femme en juillet 1983 et j'entrepris de reconstruire l'édifice en son entier. Un an plus tard, je tombai à nouveau en amour avec un infirmier psychiatrique et nous avons vécu 17 ans ensemble. Tout en m'insérant dans un nouveau milieu social, je commençai immédiatement à être actif dans la communauté gaie. Je fis le cycle presque complet de l'engagement social, élargissant considérablement mes contacts avec pratiquement toutes les minorités sexuelles. En venant sur la place publique, principalement à travers les médias, la peur me quitta définitivement. J'ai vécu de nombreuses expériences personnelles qui exigèrent effort et engagement mais qui m'ont apporté beaucoup de joie et de satisfaction. À titre d'illustration, je mentionnerai le parrainage que j'ai exercé auprès d'un détenu gai de son séjour en médium à son retour dans la société ; je fus l'initiateur d'un comité Famille et qualité de vie des gais et des lesbiennes à l'Association canadienne de santé mentale. Filiale de Montréal, et probablement que le plus beau souvenir que j'emporterai avec moi fut l'aide que j'apportai à un couple de jeunes professionnels gais vivant à Montevideo, capitale de l'Uruguay, dont un des membres qui avaient un enfant faisait face à une demande de déchéance parentale de la part de sa femme. Ce jeune couple inspiré par les documents que je lui avais fait parvenir fondèrent le premier organisme pour la défense des droits des gais et des lesbiennes en Uruguay. Aujourd'hui, je suis membre d'Amnistie internationale. J'ai dit et je redis encore aujourd'hui cette phrase : le plus beau cadeau que j'aie reçu dans la vie est mon orientation affective et sexuelle car il n'y a rien de plus beau que d'être remis à soi-même après en avoir été privé, même au-delà de la cinquantaine. Je considère mon homosexualité comme un bouquet de roses accroché aux ventricules du cœur et qui prend ses racines dans un puits de lumière car pour ma part toutes les formes de l'amour ne sont qu'un reflet du regard de Dieu sur ce monde qu'il crée, supporte et accompagne constamment. J'ai demandé dans mon testament qu'on place deux plaques sur ma tombe : ma fille est designer et mon fils ébéniste - avec les inscriptions suivantes : « Et par dessus tout, sois vrai avec toi-même et aussi infailliblement que le jour suit la nuit, tu ne pourras être faux avec personne. ». Cette citation est tirée du premier acte de Hamlet de Shakespeare et elle termine la longue file de recommandations que fait le Chambellan Polonius de la cour du Danemark à son fils. Et cette autre tirée de l'Apôtre Jean, l'apôtre bien-aimé : « Dieu est amour et qui vit dans l'amour vit en Dieu et Dieu viendra y faire sa demeure. ». Et je terminerai en vous disant que je suis à nouveau en amour fou avec un routier de longue portée qui est en train de faire sa sortie. Je souhaite ne pas le perdre. |
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