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Mis en ligne : 21/03/2009 Mis à jour : 27/03/2009 Texte : précédent | Texte suivant |
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HOMOSEXUALIÉ ET ÉROSTISME Jacques Beausoleil | Novembre 2003 |
Santé mentale / Sexualité Sécurité publique / Police |
| TEXTE INÉDIT |
Homosexualité et érotisme :
manifestations publiques de l'homosexualité et de l'homoérotisme Expertise demandée par André Faivre à J.B. dans le cadre de la défense du club Taboo accusé d'être un lieu de débauche.
La demande touche l'augmentation de la tolérance face à l'expression publique de l'homosexualité et de l'érotisme gai.
Reste à voir où commence l'obscénité telle que définie par la loi et jusqu'à quel point la loi est obsolète ou dépassée par
les mœurs.
La loi sur l'obscénité est influencée, à mon avis, par un ensemble d'attitudes au Québec et au Canada dont les racines sont nombreuses et fortement intégrées. Il n'est pas facile d'en décortiquer les aspects et de montrer comment chacune crée des restrictions plus ou moins défendables au plan de la liberté morale des individus. Il faudrait inclure ici au départ une réflexion sur les contraintes que se mettent les hommes dans l'expression de l'amitié (et nous sommes encore loin de l'érotisme). L'Office national du film a déjà réalisé un documentaire fort éloquent sur la façon dont les hommes procèdent pour exprimer leur tendresse en public. Ces gestes physiques ne sont et ne peuvent être que plutôt rudes (encore que les joueurs de football se jettent dans les bras l'un de l'autre lors d'une victoire ou d'un bon coup). Homosexualité publique La reconnaissance légale de l'homosexualité est pratiquement complète au Québec. L'article 137 de la Charte des droits de la personne a été aboli, les 28 lois qui reconnaissent les conjoints de même sexe comme des conjoints de fait ont été votées, l'équivalent du mariage est accepté par le contrat civil et même la cause des 4 conjoints qui réclamaient le droit au régime de rente même si à ce sujet la loi ne se voulait pas rétroactive est en discussion. Tout comportement qui a un caractère de discrimination dans quelque circonstance que ce soit est illégal et le gouvernement fédéral vient d'accepter (reste le sénat, je crois) que la loi sur les expressions haineuses englobe l'homosexualité. Restent à acquérir le mariage civil (fédéral), l'adoption des enfants par des gais et tout ce qui touche l'insémination artificielle pour les lesbiennes et les mères porteuses pour les gais. L'expression publique de l'homosexualité (je mets de côté ici l'expression des aspects érotiques et sexuels dont je parle plus loin, donc là où la nudité est en cause) ne souffre d'aucune contrainte légale. Celles qui existent sont de nature sociale et psychologique et elles sont partagées autant par la population générale que par les gais et les lesbiennes eux-mêmes. Les gestes les plus contestés furent longtemps le fait de s'embrasser en public (même dans les familles), de se prendre par la main ou de se toucher les fesses (soit en dansant, soit en se donnant une claque comme le font parfois les hétérosexuels avec leurs femmes). Les gais s'embrassent en public de deux manières : l'une comme symbole d'amitié et d'identification au groupe et l'autre comme expression de l'amour. 1) Comme expression de l'amitié Les gais (je ne sais pas pour les lesbiennes) de plus en plus s'embrassent en public sur les joues pour exprimer leur relation d'amitié et comme un geste de reconnaissance du groupe. Les gars qui se connaissent peu ne s'embrassent pas lors des premières rencontres. C'est un geste acquis par l'ensemble des gais et qui va de plus en plus de soi dans le milieu gai lui-même qu'est le Village, geste que le milieu hétérosexuel ne partage pas encore dans son propre milieu (encore que c'est courant en Europe). Cette différence de comportement donne déjà, selon moi, au geste gai un caractère plus érotique. De plus en plus, des amis gais maintiennent cette habitude dans le milieu à prédominance hétérosexuelle et la reconnaissance légale et sociale va probablement la stabiliser et l'intensifier. À titre d'exemple, lorsque notre groupe d'amis gais se rencontre à la paroisse St-Maxime à Longueuil, nous nous embrassons sur les joues et nous sommes dans un milieu catholique (deux lesbiennes seulement sont présentes et elles forment un couple). Le professeur de danse qui anime la soirée est gai. Il est estimé de la population puisque depuis environ sept ans il enseigne la danse dans ce milieu. Cette paroisse l'a accueilli lui et son premier conjoint, sans que pour autant ils dansent ensemble pour éviter au début de heurter un certain nombre de personnes. En parallèle, ce professeur a commencé à enseigner la danse dans le milieu gai et à nous inviter aux soirées de St-Maxime. Nous y étions très bien identifiés comme groupe gai lors des soirées ouverts à la population. Nous nous saluions en nous embrassant et nous avions le droit de danser ensemble dans les danses de couple. De plus, durant une période, ce professeur organisa des soirées pour les gais dans une autre salle située en milieu non religieux et il invita la population à y venir. À la grande surprise de tous, alors que nous étions environ de 25 à 30 gais et lesbiennes, il y avait dans la salle une centaine de personnes. Ce milieu dans son ensemble avait dépassé ses préjugés mais certaines personnes restaient réticentes. Une erreur est intervenue en cours de route : le professeur a organisé des danses de couple où nous avions à changer de partenaire au cours de la danse. Comme nous partions au départ en couples gais, il était inévitable que des hommes de couples hétérosexuels se retrouvent au cours du tour de danse à devoir danser avec un autre homme qui, lui, était gai. Il semble que ceci a créé un tel malaise que maintenant nous n'avons plus le droit de danser en couple gai mais nous continuons lors des soirées à nous embrasser et à nous tenir ensemble aux mêmes tables. Je rapporte ce fait parce que nous connaissons la célèbre légende qui veut qu'il y a une quarantaine d'années Alain Bouchard avait osé danser dans un bar de Sorel avec son partenaire. Le propriétaire avait fait venir la police et manu militari, ils avaient été jetés littéralement à la porte. Personne ne s'était opposé. Aujourd'hui, un tel comportement encourrait une sanction par un tribunal. Je remarque, par contre, que lorsque nous nous rencontrons dans d'autres restaurants que ceux du Village, un certain nombre de ces mêmes amis gais hésitent ou refusent de s'embrasser. On se sert la main et ceci fait très étrange. A mon avis, il y a là une situation d'auto discrimination puisque, selon moi, toute expression refoulée de son affection est une atteinte au maintien de la santé mentale et au droit de la personne. Les parades de la fierté gaie se situent un peu dans ce registre. Beaucoup de gais se tiennent par la main ou s'embrassent à cette occasion. C'est leur fête : elle est publique mais ils agissent comme s'ils étaient chez eux. J'inclus un texte de Diane Précourt du Devoir des 19 et 20 octobre. Elle affirme : « La communauté gaie est reconnue pour sa propension à l'hédonisme (c'est moi qui souligne). Or, la métropole qui jouit de services publics, tiendrait, entre autres choses, la plus haute concentration de saunas en Amérique du Nord… Et certains ne manquent pas d'imagination quand vient le temps d'évoquer des projets de développement, comme l'aménagement d'une plage à l'Ile Ste-Hélène pour la clientèle homosexuelle… » 2) Comme expression sentimentale Par contre, lorsqu'il s'agit de l'expression à caractère sentimental, donc de l'affection amoureuse ou de l'amour, les restrictions sont plus fortes et ce, partout. Les familles, les milieux de travail, etc. acceptent de plus en plus les couples gais mais à condition de ne pas l'exprimer ouvertement par des gestes affectifs. Et les gais eux-mêmes s'adaptent à cette situation. Même dans le Village, on voit peu de couples s'embrasser sur la bouche ou se tenir par la main. Un bon nombre disent craindre la violence et je crois que cela est vrai. C'est un argument qui démontre que la sécurité publique n'est pas encore adéquate et non pas que les gais ne devraient pas le faire et que l'évolution des mœurs gais ne le permet pas. Mais il y a là quand même une part de prétexte : ces gestes n'étant pas valorisés par le milieu et les images de l'expression du sentiment amoureux, fortement intégrées dès l'enfance, étant de nature hétérosexuelle, les gais se restreignent. J'ai fréquenté un gars durant 7 mois avec l'espoir de former un couple à nouveau. Un soir à St-Maxime, je lui ai mis durant un certain temps la main sur la cuisse. J'ai été accusé par des amies lesbiennes de provocation, de manque de respect à la population. Un débat a suivi pour déterminer si ce geste avait un caractère sexuel et donc, quasi-obscène. C'était la première fois que ceci se présentait dans un contexte aussi ouvert. Leur argument venait de ce que, étant minoritaire, nous devons nous comporter, même en situation amoureuse, en minoritaires. J'ai écrit un long texte de 16 pages pour m'opposer farouchement à cette attitude. Par la suite, on m'a donné raison, mais ceci démontre la fragilité de cet aspect public. On peut voir qu'il y a de plus en plus de gais qui prennent des risques basés sur le besoin de vivre extérieurement d'une façon authentique et que le milieu hétérosexuel ou gai progresse, mais ce progrès est lent à cause des restrictions qu'impose ce qu'on appelle la société et que les gais ont intégrées. Pour ma part, je crois que les attitudes sous-jacentes aux lois sur l'obscénité sont les mêmes qui freinent l'expression de sentiments tout-à-fait légaux, moraux et psychologiquement sains. Ma conclusion est la suivante : comme la Charte des droits et libertés de la personne nous reconnaît le droit entier et absolu d'être ce que nous sommes et exige de la société qu'elle nous donne tous les moyens de notre épanouissement personnel, je considère que le Village ne peut être traité selon la loi de la même manière que les autres milieux puisque ceux-ci ne disposent pas des attitudes et des habitudes qui permettent d'atteindre l'objectif et que les gais eux-mêmes de peur du rejet acceptent cette norme implicite. Le Village est pour nous une absolue nécessité de maintien de notre santé mentale et de notre reconnaissance comme citoyen et il ne peut être traité de la même manière qu'ailleurs. Lorsque les jugements de Cour parlent de l'évolution des mœurs et des mentalités comme norme d'une plus grande tolérance sociale, ils prennent la société globale comme critère mais ceci n'est pas valable dans le cas des minorités, visibles ou invisibles. Ainsi, lorsqu'une communauté ethnique s'installe, certains comportements sont acceptés en fonction de la culture de ce groupe. On l'a vu dans la bataille au sujet des juifs sépharades (je crois) à Outremont. Ce fut la même chose avec le port du voile [chez les musulmans] ou du coutelas pour les Sikhs. Aussi longtemps que la question n'est pas apparue dans les écoles, on n'en a pas entendu parler et dans les communautés ces symboles existaient. L'érotisme gai L'érotisme gai (dont la nudité est le fondement, sinon on parle d'hédonisme) s'exprime de plus en plus publiquement mais dans des conditions qui apparaissent assez spécifiques, pas nécessairement différentes de l'érotisme hétérosexuelle. Dans le film de l'ONF titré L'Amour est gai, on voit une scène extraordinaire (inspirée probablement du film Hiroshima, mon amour) de deux jeunes gars nus entrelacés et durant plusieurs minutes, le lit tourne dans tous les sens. La censure n'a pas touché à cette scène. Dans les saunas, où les personnes viennent explicitement pour satisfaire leur sexualité dans le plus profond respect les uns des autres, les gais sont plutôt tolérants. On accepte entre nous des scènes de sexe de différente nature. J'ai appris par contre, cette semaine, que la police a investi certains saunas du Centre-Ville de deux manières : soit par des arrivées soudaines où on arrête tous les gens qui sont nus ou font du sexe dans les corridors ; soit par des policiers qui se mêlent aux clients pour observer ce qui s'y passe. Plus tard, la police procède aux arrestations. Une fois la drogue éliminée, la police laissait les saunas tranquilles. A mon avis, les saunas devraient être reconnus comme des lieux privés, une fois que le client a franchi la porte. Il n'y a là que des adultes consentants. Je n'y ai jamais vu de violence. La sexualité étant un besoin fondamental, les saunas évitent probablement des détournements d'énergie qui pourraient avoir un caractère de violence si trop refoulée. Les actes sexuels se font un certain nombre de fois à la vue des autres et ceci est largement tolérés : les voyeurs et les exhibitionnistes peuvent s'exprimer en toute liberté et rien de cela ne nuit à la société de quelque façon que ce soit. Personne ne paie pour avoir du sexe : on paie pour l'entrée. Je fais l'hypothèse que pour beaucoup de gens le fait de ne pas payer, comme pour la prostitution, leur donne un certain sentiment de dignité. La présence des lieux naturistes est un autre secteur. À Oka, trois plages se suivent avec des zones mixtes. La plage des familles et des textiles (ceux qui gardent leur maillot), la plage naturiste hétérosexuelle et la plage gaie naturiste pour les hommes. Pendant longtemps, on a vu à la plage naturiste, une affiche, à tous les mille pieds, citant le texte de lois qui défendait le nudisme. Question de se protéger. Des arrestations ont eu lieu mais un juge a statué que, compte tenu de la tolérance de plus en plus grande des canadiens, la nudité dans un lieu public de loisirs et de détente, n'était pas criminelle dans la mesure où il n'y a pas d'activités explicitement sexuelles. Les naturistes entretiennent cette plage et s'y comportent exactement comme dans les centres naturistes (ex : présence du volley-ball). Aujourd'hui, le parc d'Oka fait partie des parcs publics gérés par le gouvernement. Il n'y a plus aucune affiche invoquant la loi sur l'obscénité. La plage gaie est conformément à la culture gaie plus active. Non seulement on y fait du nudisme, mais les gars draguent et font des actes explicitement sexuels. Fellation, surtout deux à deux et parfois plus. Ceci a dû se répandre car assez souvent des hommes viennent de la plage des familles ou de la plage naturiste pour participer à ces activités. Ceci est largement toléré et démontre que la sexualité masculine est plus active et cherche constamment à se satisfaire. Il faut réfléchir davantage sur ce type de sexualité. La loi est définie en fonction d'une sexualité hétérosexuelle où la partie féminine est plus lente à réagir et voit la sexualité d'une façon différente. Le festival du cinéma gai Images et Nations introduit de nombreux films strictement érotiques sans être pornographiques. La censure n'est jamais intervenue à ma connaissance. Dans le domaine de l'art, la nudité est devenue un acquis qui remonte de l'Antiquité et l'expression de la sexualité s'exprime de plus en plus. On peut dire la même chose de la nudité au théâtre. Lorsque Gadoua il y a une trentaine d'années est apparu entièrement nu et l'y est resté un certain temps dans la fameuse pièce Équus, ce fut une surprise générale. Aujourd'hui, on n'en parlerait plus et les critiques montreraient le bien-fondé de telles scènes. Au niveau de la danse contemporaine, les chorégraphes font de plus en plus souvent danser les hommes torses nus et de plus souvent, entre eux. Tous les sentiments y passent, y compris les sentiments de tendresse et d'amour entre hommes. Sans qu'on y pose des actes explicitement sexuels, on voit que les mœurs évoluent. Il est assez probable que ceci vient en partie de la présence d'un certain nombre de gais comme chorégraphe. Une magnifique scène de nu intégral a terminé une pièce de la part d'un chorégraphe gai au printemps. Ajoutons la présence des films et des vidéos pornographiques que les gais utilisent en très grande quantité en privé ou en public (voir le cinéma Véga). Ce type d'activité intensifie la tolérance face à l'activité sexuelle qui s'exprime publiquement. TQS a misé sur ce créneau dans ses films et il n'y a qu'à suivre son cinéma Bleu Nuit pour s'apercevoir que les mœurs évoluent. La pornographie est également à la TV. Conclusion L'expression publique de la sexualité est fortement influencée par les mœurs traditionnelles qui ont voulu qu'elle ne s'exprime que dans le cadre de la famille hétérosexuelle. Les besoins sexuels sont si énormes et intenses que tous les peuples ont cherché un moyen de satisfaire ce désir puissant et de là, est née la prostitution et les maisons closes. On tente actuellement de faire reconnaître l'échangisme dans ces lieux. Il est malheureux que la loi restreigne ce type d'activité dans la mesure où elle se fait entre personnes libres et consentantes dans le respect les unes des autres. Autrement, l'activité sexuelle s'oriente vers des voies d'évitement qui ne peuvent qu'être négatives. Il est clair que la sexualité entre hommes est de nature nettement active. Et comme l'être humain est créateur par nature et qu'il n'aime pas la monotonie, il est constamment à la recherche de nouveaux modes d'expression de cette sexualité. Le milieu gai a rejeté cette idée que le plaisir est mauvais et lentement, il en est venu à sortir la nudité et la sexualité de la sphère strictement privée. Certains trouvent que l'expression publique de cette sexualité, telle que montrée plus haut, va beaucoup trop loin. Il ne faut pas oublier que pendant longtemps la sexualité des gais a été réprimée. Les militants, dès les débuts, ont poussé la machine dans le sens de libérer entièrement la sexualité afin de voir la sexualité même chez les hétéros s'exprimer davantage. On n'a qu'à suivre RG depuis ses débuts pour constater que c'était là une nette orientation de la part d'Alain Bouchard. Je ne crois pas qu'on doive traiter l'expression de la sexualité des gais de façon traditionnelle. Si on comprenait bien ses fondements, on aurait plus de facilité à accepter que le milieu gai ait ses propres normes. Je n'ai pas situé cette réflexion dans le cadre de la loi mais dans le cadre de l'évolution des mœurs gaies qui sont de plus en plus largement acceptées par le milieu. Mais, je crois que la loi n'a pas encore intégré cette évolution. La documentation Même si je garde à peu près tout ce qui me tombe sous la main concernant cet univers, je constate que la documentation concernant l'évolution de l'érotisme et de l'expression publique de la sexualité est presqu'inexistante. Il en est de même de son acceptation par la société en général. Je vais continuer à fouiller mais je crois qu'il ne faut pas trop attendre de ce type de source. |
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