Homosexualité et vieillissement 
Conférence donnée au colloque Le vieillissement et la santé mentale
organisé par l'Association canadienne de santé mentale - Montréal
Les sources
D'entrée de jeu, je vous dirai que je me suis retrouvé au carrefour de trois routes dans la façon d'aborder le thème du
vieillissement chez les gais et les lesbiennes : la richesse des expériences de vie qui évitent bien des idéologies; la
rigueur de cet esclavage doré du monde actuel que constituent les sciences humaines, y incluant la gérontologie et la
littérature ou les arts qui, par le cisèlement des mots et l'expression du tragique, donnent la pleine mesure de la réalité
humaine. Ma formation en psychologie organisationnelle ne fait pas de moi un spécialiste de la gérontologie et mes loisirs
personnels ne font pas de moi un homme de lettre ou de théâtre: par contre, mon âge qui se situe au-delà de la soixantaine,
ma longue marche au désert avant d'accepter mon orientation affective et sexuelle gaie ainsi que mon engagement social
depuis 13 ans à presque tous les niveaux de la vie des gais, du moins à Montréal, constituent mes gages de crédibilité.
Une première
Mon premier sentiment à l'invitation qui m'a été faite par l'Association canadienne de santé mentale-Montréal en a été un
de joie. J'ai l'impression ou je me donne l'illusion d'assister à la première d'une pièce de théâtre, du moins si on s'en tient
au champ de l'intervention sociale ou de l'univers traditionnel de la santé mentale.
L'absence du sujet dans l'intervention sociale
Cette remarque me fait entrer déjà de plein pied dans le vif du sujet. Je vous lance un défi : faites le tour, au Québec, des
départements de sciences humaines des universités, surtout de langue française, fouillez les documents publiés par les
organismes gouvernementaux ou privés intéressés à la personne âgée, jetez un coup d'oeil sur les textes venant des
organismes professionnels ou recueillez les conférences sur les personnes du troisième âge et dites-moi quand et qui a
abordé directement et clairement ce sujet. A date, je n'ai rien trouvé. Et j'en ai eu une confirmation hier même en ouvrant le
dernier numéro de la revue Psychologie du Québec dont le dossier principal porte sur le vieillissement. Ce dossier
fut coordonné par trois spécialistes en gérontologie. Pas une réflexion ni même une allusion à une telle réalité. Il en est de
même de la documentation qu'on nous remet aujourd'hui.
Il est triste de constater que les professionnels de l'intervention sociale qui se présentent comme les spécialistes de la
souffrance ou de la détresse humaine, à moins d'en avoir été eux-mêmes les victimes, sont incapables de franchir les
barrières du tabou et des préjugés véhiculés par la société qui les entoure. Nombre de chercheurs universitaires et
d'intervenants professionnels, même gais, hésitent à s'attaquer à ce sujet de peur de rater leur carrière. Je ne puis les
blâmer car l'ai vécu moi-même dans mon travail. Si une telle réalité est triste, elle demeure compréhensible. Tant gais et
lesbiennes que non gai-es, nous avons tous été imprégnés durant notre enfance et notre première éducation par une
culture où les symboles, les images, les dire et le non-dit, les moeurs et les lois, les valeurs et la morale sont fortement
hétérosexistes.
Les acquis et l'avenir
Des progrès ont eu lieu. L'ostracisme, la violence et l'homophobie au sens dur du terme ont été éliminés des discours
officiels ou des institutions qui gèrent notre société, même s'il en reste encore au niveau des moeurs et du quotidien .Il faut
en marquer le territoire d'une pierre blanche. Il n'en demeure pas moins que le palier que nous avons atteint est celui de la
tolérance. Et la tolérance s'exprime par un profond silence. On hésite à clamer haut et fort la nécessité du respect intégral
de ce groupe de citoyens et l'obligation de lui donner les outils sociaux nécessaires à son plein épanouissement.
L'intervention de l'ACSM-M
En ce sens, signalons que l'ACSM-Montréal innove. Au lieu de s'arrimer à la navette de la Régie des Services sociaux et de
santé, elle prend les devants et, espérons-le, elle trace la voix. La présence de ce thème au colloque n'est pas né du hasard.
Depuis bientôt deux ans, un comité, d'abord exploratoire et maintenant régulier, poursuit, discrètement et tenacement, une
démarche de réflexion et d'intervention concernant la qualité de vie des gais et des lesbiennes. A l'automne 1995, il a fixé
son champ de travail : la famille comme lieu de création des conditions nécessaires à l'épanouissement intégral des gais et
des lesbiennes et ce, à tous les niveaux d'âge. L'âge d'or, selon une expression un peu surfaite, en est une étape. Une
association qui est capable d'initier ou d'encadrer l'innovation mérite de vivre longtemps.
Les études américaines
J'ai mentionné l'absence de préoccupation générale au Québec de la qualité de vie des gais âgés, avec quelques exceptions
près comme l'action du groupe gai Les Quarante ans et plus (quel intervenant social connaît ce groupe gai de support
social ?). Par contre, aux Etats-Unis surtout, pays plus vaste que le Québec et maintes fois plus peuplé, des études et des
recherches ont abordé la condition des gais et des lesbiennes âgés. Vous aurez plaisir à lire le livre Gay and Gray qui
semble maintenant considéré comme le classique sur cette question. Ce livre est de Raymond Berger, possédant un
doctorat en service social et spécialiste en gérontologie. La version révisée qu'il vient de publier en 1996 rapporte ses propres
recherches et nous présente un résumé de l'ensemble des travaux spécialisés sur la question. Il va de Allen qui a écrit un
article au titre pointu en 1961 jusqu'aux recherches les plus récentes en passant par Lee, gérontologue canadien, qui pose
la question suivante : « Jusqu'à quel point les études sur le vieillissement des gais et des lesbiennes contribuent-elles
à l'élaboration des théories sur le vieillissement en général ? »
On peut citer également le livre de Adelman qui porte le titre de Lesbian Passages et publié en 1986. Ce livre,
quoique moins riche en contenu académique, nous permet de mieux comprendre la situation spécifique des femmes
lesbiennes qui font face au vieillissement. Ce livre prend racine dans le résultat de ses travaux à l'Institut national de santé
mentale et ensuite de sa thèse de doctorat en gérontologie.
Les questions soulevées
À quelles questions ces études ont-elles cherché à répondre ? Berger les a identifiées pour les hommes gais. Un certain
nombre de ces questions sont communes à lui et à Adelman tandis que cette dernière aborde certains aspects propres aux
femmes lesbiennes : la place de la femme dans la société, les transformations physiques comme la ménopause, la situation
financière désavantageuse des femmes, etc.
Voici les questions émises par Berger
- Le fait d'être gai peut-il être un avantage pour s'adapter au vieillissement ?
- Existe-t-il un conflit de génération entre les jeunes gais et les gais âgés ?
- Les gais âgés vivent-ils davantage dans la clandestinité ?
- Pourquoi y a-t-il si peu de services spécialisés pour les gais âgés ?
- Les gais âgés ont-ils plus en commun avec les personnes âgées hétérosexuelles qu'avec les femmes lesbiennes âgées ?
Et les thèmes de l'étude de Berger ont porté sur la sortie de la clandestinité, l'intégration à la famille et à la communauté,
la vie sexuelle et sociale, les attitudes entre les générations, la discrimination, les succès de la vie, l'adaptation au
vieillissement : autant de facteurs qui sont importants pour répondre à la question Les gais âgés restent-ils en santé
mentale ?
Le temps ne permet pas d'approfondir aucun de ces thèmes. Je jouerai avec vous au jeu de mon enfance à la campagne :
je lancerai des roches pour qu'elles bondissent à la surface du lac et qu'elles fassent des ronds avant de s'enfoncer dans
l'eau. Les ronds représentent les efforts que vous poursuivrez par vous-mêmes pour continuer à approfondir cette question.
Le refus de l'acceptation de soi : l'assimilation des valeurs culturelles
La première question nous ramène au temps passé : d'où viennent les gais qui ont aujourd'hui plus de soixante an, pour prendre
un âge arbitraire ? De quoi ont-ils été nourris dans leur tendre enfance ? Si vous lisez le livre que vient de publier Line
Chamberland et qui s'intitule Mémoires lesbiennes, vous y trouverez des femmes qui reviennent sur cette période
de leur vie pour en raconter les interdits, le rejet, la pression des normes sociales. Elle y analyse les contrôles judiciaire,
religieux et psychomédical qu'ont subi et que subissent encore les femmes.
Nous devons alors nous reporter aux trente années qui précèdent la révolution tranquille et aux quarante années qui
précèdent le moment où la Charte des droits et libertés du Québec a introduit, la première au Canada, l'orientation sexuelle
- entendez l'orientation affective et sexuelle des gais et des lesbiennes - comme motif illicite de discrimination.
C'était l'époque où les jeunes filles enceintes partaient la nuit pour aller chez la tante de Fall River et qui laissait leur enfant
illégitime à une crèche avant de rentrer au village. C'était l'époque où il n'existait qu'un seul modèle officiel de famille.
Visionnez à nouveau attentivement le film documentaire de Laurent Gagliardi Quand l'amour est gai et vous entendrez
un Raymond Fafard parler de son temps de collège classique où les chamaillages avec contact physique étaient punis, où
le danger des amitiés particulières faisaient l'objet d'un chapitre classique de toutes les retraites et où les confesseurs
avaient le droit de dénoncer ces individus qui pouvaient pourrir tout le collège. Ils étaient renvoyés automatiquement.
C'était également l'époque où les chuchotements, les gestes, le non-dit aussi bien que les discours officiels et les lois rappelaient
trois puissantes oppressions de la vie psychologique et sociale des individus : l'homosexualité est une perversion morale
parce que contre nature et contraire à l'enseignement biblique; elle est criminelle parce que contraire aux lois sur l'obscénité
et la sodomie et elle est pathologique parce qu'elle constitue une déviation de la sexualité normale.
Lorsqu'on vit pendant les années de croissance avec le sentiment d'être de par sa nature un dépravé, un criminel, un malade
mental, il est pratiquement difficile, sinon impossible, de développer l'estime de soi, la confiance en ses ressources, une
vision positive de l'univers qui nous entoure, une vie affective saine et une vie spirituelle authentique où la vérité avec soi-même
sert d'assises à des rapports vrais avec les autres. J'imagine que c'est un peu le même sentiment qu'ont ressenti les femmes
lorsqu'on enseignait communément qu'elle était, de par leur nature de femme, la source du péché et du mal dans le monde
et qu'elles en transmettaient le virus d'une génération à l'autre. Nous sommes tricotés serrés dans notre enfance et ce n'est
pas pour rien que l'assimilation jusqu'à la moelle des os d'une telle nourriture fasse qu'un très grand nombre de personnes
passent leur vie d'adulte à rattraper leur enfance.
Déjà, Marc Aurèle, cet empereur philosophe, dans ses Pensées pour moi-même, se parle en ces ternes : «Tu
veux être loué par un homme qui trois fois par heure se maudit lui-même ? Tu veux plaire à un homme qui ne se plaît pas
lui-même ? Se plaît-il à lui-même l'homme qui se repent de presque tout ce qu'il a fait ? et, on pourrait ajouter « de ce
qu'il a été ? »
J'ai un jour illustré ce dilemme profond à un journaliste en lui donnant une image très forte : J'étais né pour être un
magnifique goéland mais j'ai rampé comme un serpent jusqu'à l'âge de 50 ans. Nul ne peut intervenir efficacement
auprès des gais de ma génération s'il n'a pas compris et assimilé cette réalité.
La crise de la libération
Lorsque le désir commence à montrer son vrai visage et que la tension monte à l'intérieur, les dissociations apparaissent et
la crise d'identité surgit. La haine de soi se combine avec la peur du rejet social. L'acceptation de soi-même devient un
véritable combat, sa place dans l'univers, une provocation et la peur du rejet social, une hantise.
Aucun gai ni lesbienne ne peut échapper à cette crise avec soi-même où il faut accepter de tout perdre pour sauver son âme.
Des auteurs ont tenté de démontrer que c'était là un des avantages des gais pour faire face au vieillissement. Les crises
personnelles successives pour accepter son orientation et s'intégrer à la société qui l' entoure apporteraient à l'individu une
force intérieure qui l'armerait pour la vie et, en se libérant des contraintes sociales, il apprendrait à s'appartenir à lui-même.
Il deviendrait un être plus libre, libre de cette liberté intérieure, de cette forme positive de l'invidualisme moderne que le
philosophe Charles Taylor a si bien analysée dans son petit livre Multiculturalisme. Différence et démocratie. Les
résultats des études empiriques sur cette hypothèse se révèlent contradictoires mais, selon Berger, elle demeure valable
si on y ajoute la façon dont les crises sont résolues ainsi que le support que l'individu reçoit par la suite de son
environnement tout au long de sa vie.
Une conséquence : la clandestinité et ses séquelles
Si la difficulté de s'accepter tel que l'on est un premier handicap, la clandestinité devient en conséquence l'autre pierre
d'achoppement. L'âge auquel un gai ou une lesbienne renaît à elle-même - je dis parfois que j'ai treize ans - varie
considérablement et l'espace que l'individu déblaie dans la forêt sombre et touffue d'où il sort est également fort varié. Cela
va de l'individu qui accepte son orientation affective et sexuelle sous la pression du désir sans jamais pourvoir le vivre
vraiment jusqu'à celui qui, lentement, réorganise sa vie, élargit constamment le cercle des personnes à qui il le dit, se met
en quête de l'expérience amoureuse et dans un certain nombre de cas, à la possibilité de vivre en couple durant six mois, un
an, dix ans, vingt ans et même quarante ans.
Entre ces deux bouts du continuum, un bon nombre de gais vivent une clandestinité aux teintes multiples, à divers niveaux
de leur environnement social, que ce soit dans la famille, dans leur église, dans les milieux de loisirs ou au travail. Pour ne
parler que de cette dernière situation, une forte majorité de gais et de lesbiennes vivent dans la clandestinité au travail et un
certain nombre se rendent jusqu'à leur retraite avec la peur d'être découverts, avec toutes les conséquences que ceci peut
avoir sur leur santé mentale au travail. Enfin, certains ne parviennent à s'assumer qu'à un âge tardif .
Les effets positifs de la sortie de la clandestinité
La plupart des individus qui accèdent à cette libération entrent dans une période positive, sinon merveilleuse de leur vie. En
pleine possession de leurs moyens et avec l'aide d'une quantité de gens qui les entourent - familles, parents, amis,
compagnons de travail et surtout, très souvent, avec le support du milieu gai lui-même par ses groupes d'entraide, ses
services spécialisés et ses lieux de rassemblement et de loisir - ils parviennent graduellement à répondre à leurs besoins
affectifs et sexuels. Nombreux sont ceux qui vivent une vieillesse heureuse et sereine.
Les séquelles négatives et leur impact sur la vieillesse
Un certain nombre, par contre, gardent des séquelles de leur passé difficile, clandestin et parfois ostracisé. Ils gardent
d'eux-mêmes une image négative. Ils s'isolent. Ils n'arrivent pas à saisir la beauté de l'univers et à établir des liens affectifs
enrichissants. Certains deviennent clairement misogynes et leur sexualité est à la merci de la compulsion.
Le rôle de la famille
Il faudrait parler longuement de la famille et des personnes homosexuelles âgées. D'abord, de la famille des gais et des
lesbiennes qui n'ont jamais vécu de vie de couple avec un compagnon ou une compagne. Quel impact a sur leur vieillesse
souvent le deuil du désir d'avoir des enfants ? Quelle est la diversité des relations familiales allant du rejet total à l'ouverture
et au support à la vie gaie de ce membre marginal ? Ensuite, de la famille des gais qui se sont mariés avec une personne
hétérosexuelle, qui souvent ont eu des enfants et qui par la suite, ont dû rompre pour sauvegarder leur santé mentale, quand
ce n'est pas pour échapper au suicide.
Comment concilier la famille dont on est issu et celle qui vient de nous ? Une simple illustration suffira. Récemment, j'ai
rencontré une lesbienne merveilleuse qui a assumé son orientation autour de la cinquantaine et qui, lorsqu'elle l'a dit à sa
fille, a reçu cette réponse un peu triste : « Comment réagira ma propre fille lorsqu'elle apprendra que sa grand-mère est
une lesbienne ? ». Pourtant cette même grand-mère tomba en amour avec une autre femme, un amour passionné. Elles
décidèrent de se marier, entre guillemets évidemment, et d'inviter leur famille. Les parents de cette grand-mère,
tous deux âgés de plus de soixante quinze ans, vinrent de leur Gaspésie natale pour participer à la fête. Leur joie fut grande :
« C'est le plus beau mariage que j'aie jamais vu ! » s'écria la mère. Et cette lesbienne garde un souvenir vivace de cet
événement et parle de l'influence qu'il a sur son plaisir de vivre et sur son engagement social dans la communauté gaie et
le milieu qui l'entoure.
La vie affective et sexuelle des gais
Il faudrait parler de la vie affective et sexuelle des gais de soixante et de soixante-dix ans. Les situations les plus diverses
apparaissent, allant de celui qui a renoncé à tout lien affectif stable avec un compagnon ou une compagne de son sexe et
dont la libido est au point mort - ce qui ne l'empêche pas nécessairement d'être heureux - jusqu'à celui qui, jusqu'à la fin,
malgré les pertes et les deuils des conjoints, reste à la poursuite du bonheur, gage de son plaisir de vivre et de son
épanouissement personnel.
Il en est pour d'autres comme pour les hétérosexuels : la peur de voir le conjoint avec qui on partage sa vie depuis quinze
ou vingt ans partir dans les bras d'une jeune beauté. Il faudrait se pencher sur cette attirance des plus vieux vers les plus
jeunes plutôt que vers les gens de leur âge. Les raisons peuvent être multiples mais on peut signaler l'attirance de la chair de
velours des jeunes, l'influence d'une certaine culture gaie, culture du papier glacé ou du corps de l'athète, la compatibilité que
découvrent entre eux deux individus qui ne perçoivent pas leur différence d'âge ou le besoin fou de rattrapage du paradis
perdu à vingt ans.
Cette dernière possibilité n'est pas à dédaigner. L'amour humain vécu dans toute son intensité et sa splendeur entre deux
adolescents ou deux jeunes adultes dans la vingtaine crée un fondement inexpugnable à la vie affective qui suivra. Lorsqu'une
telle réalité n'a pu être vécue à cause des défenses morales, de la réprobation sociale ou de l'incertitude de son identité,
on peut penser que ce besoin peut couver longtemps sous la cendre. On voit surtout un tel phénomène au moment où les
plus de quarante ans font leur sortie de la clandestinité : durant la période de crise, souffle souvent un vent de folie.
L'attirance des jeunes n'a pas toujours la splendeur, au goût un peu âcre à certains moments, de l'amour de l'empereur
Hadrien pour ce berger éclatant et sombre ramené des plaines de Bithynie qui de favori est devenu l'amant. La mort tragique
de ce bien-aimé ramena cet homme puissant et fort à l'état d'un citoyen désemparé, si on en croit la reconstitution de
Marguerite Yourcenar dans son chef d'oeuvre Les Mémoires d'Hadrien. Que faudrait-il dire de Michel-Ange qui a
sculpté à vingt-neuf ans ce chef d'oeuvre qu'est son David, mais qui peut-être en a traduit les émotions profondes à
cinquante-sept ans, dans un sonnet aussi célèbre qu'ambigu au jeune prince Cavaliéri ?
Aujourd'hui, beaucoup de gais qui font leur sortie dans la cinquantaine se retrouvent souvent en contact avec des jeunes
désoeuvrés, en fuite des centres d'accueil ou en rupture de banc avec leur famille et leur entourage, à la recherche de
l'affection et de la sécurité d'une personne plus âgée mais que parfois ils exploitent. Ce type de relation se rapproche
davantage de la relation houleuse, tortueuse et quasi machiavélique du vieil écrivain Shunsuké qui, fasciné par la beauté
exceptionnelle de Yuichi, un jeune homosexuel narcissique, l'utilise pour se venger de sa mysoginie pathologique. Ceci
est décrit dans Les Amours interdites de Yukio Mishima, cet écrivain japonais célèbre mort en 1970.
L'environnement social des gais âgés
Parlons de l'environnement social des gais. Il est important pour leur équilibre émotif et pour leur joie de vivre. Le milieu gai
fournit un ensemble de moyens pour ne pas se sentir isolé ou ridiculisé et pour y trouver des compagnons où il est possible
d'être soi-même. Chaque parcelle d'émotion légitime que nous devons sacrifier à la pression sociale est une atteinte à notre
intégrité.
Mais ce qu'on attribue parfois au manque de support de l'environnement peut tenir à des peurs que nous gardons entre les
deux oreilles et qui nous empêchent de nous prendre en mains. Un exemple entre cent.
Depuis septembre dernier, je suis des cours de danse en ligne avec mon conjoint, donnés par un collègue gai et à un groupe
à prédominance gaie. Tant que nous dansions dans les soupers donnés par le groupe gai Les 40 ans et plus, il n'y
avait aucun problème. Nous pouvions laisser libre cours à ces moments de rêve. Mais chaque fois que nous allions dans les
soirées organisées à l'extérieur, nous avions la contrainte de nous restreindre lorsqu'il s'agissait de danse sociale ou de
danse en couple. Personnellement, je le vivais comme une injustice profonde et le refoulement d'une émotion positive et
longtemps attendue. Après une démarche de trois mois (je vous fais grâce des détails), nous avons dansé douze gais en
couple dans une salle de loisirs, en compagnie de 150 personnes dont la majorité était de l'Age d'Or. Sans être une première
au Québerc, de tels événements sont un gage pour l'avenir, surtout quand on connaît l'importance de la danse sociale dans
la vie des personnes âgées.
Les sercices sociaux et de santé
Il faudrait parler des services de santé et des services sociaux destinés aux personnes âgées gaies. Deux écoles principales
s'affrontent : certains voudraient qu'il y ait des centres d'accueil spécifiques pour les gais et ou les lesbiennes ; d'autres
arguent que les gais et les lesbiennes paient des taxes et qu'ils ont le droit de recevoir les services adéquats en fonction de
leurs besoins spécifiques dans les établissements ouverts à tous.
Nombreuses sont les conditions qu'il faudrait aménager pour que les centres d'accueil soient des établissements capables
d'accueillir et de garantir une véritable qualité de vie aux gais et aux lesbiennes ! Dans le film de Gagliardi Quand l'amour
est gai, un individu lance un cri du coeur : « J'aimerais voir des centres d'accueil pour gais seulement afin que nous
puissions nous raconter et nous reconnaître ». Et il faut voir la magnifique dramatique qu'a créée Anne Claire Poirier de
l'ONF et qui s'appelle Salut Victor à partir d'une nouvelle d'un auteur canadien, Edwards O. Phillips. Deux gais qui
se retrouvent dans un centre d'accueil, apprivoisent leur différence, se racontent, confrontent le vécu clandestin de
l'aristocrate au vécu sans maquillage d'un ouvrier, se lient d'une profonde amitié et, à la fin, lorsque une montgolfière emporte
les cendres de Victor, nous en avons, nous aussi, le coeur seré.
La mort
Salut Victor ouvre le chapitre de la mort. Pour moi, nous commençons à mourir en venant au monde et nous
naissons à la vraie vie lorsque nous entrons dans la mort. À condition que la vie ait été un voyage de sens ou que la mort ne
soit que le feu d'artifice des quelques bougies qui sur terre nous en ont donné un pâle aperçu. Pour certains, la mort est une
fin; pour d'autres, elle répond au défi de Pascal et enfin, pour certains, elle est un retour à la maison du Père.
J'ai répondu au cri de secours de certains individus, après une tentative de suicide parce qu'ils étaient incapables d'accepter
leur orientation affective et sexuelle et ses conséquences ; j'ai accompagné des amis gais jusqu'à la fin et qui sont morts
du cancer ou du SIDA; j'ai assisté à des funérailles où parfois je suis sorti révolté de la mascarade et du mensonge auxquels
on avait essayé de nous associer. Par contre, il m'est arrivé d'en sortir profondément réconcilié avec moi-même.
Ainsi, un jour, j'ai assisté aux funérailles d'un de nos amis mort du SIDA et le prêtre qui l'avait accompagné comme ami a
fait ressortir, lors de son sermon, l'intégrité de l'expérience humaine de cet ami, la cohérence de sa vie et de ses attentes
au-delà de la mort, son amour gai comme un témoignage de l'amour de Dieu pour tous les êtres humains et enfin, il nous a
parlé de la splendeur de la vérité au sens de l'expression évangélique « La vérité vous rendra libre ». En luttant
pour la vérité face à soi-même, on devient libre et c'est dans la liberté seule qu'on crée les conditions pour accéder à la
Source de soi-même et de l'univers.
La mort a pris aussi d'autres visages. Je n'oublierai jamais cet homme vieilli prématurément que je fréquentais quelque temps
lorsque j'étais dans la clandestinité. Un soir, j'arrive chez lui et il me remet entre les mains un livre dont le titre parlait de la
mort. Je demande pourquoi ce geste. Il me répond : « J'ai peur de la mort. Je suis de plus en plus hanté par l'idée qu'en
tant que gai, je serai condamné éternellement au feu de l'enfer car j'ai toujours et je vis toujours comme gai : je ne puis faire
autrement. » Il me demanda également une faveur : de venir le visiter après mon travail sans m'être lavé car il aimait
baiser en sentant des odeurs fortes. Il n'est pas besoin d'avoir un doctorat en psychologie pour comprendre le lien entre
l'incapacité de s'assumer et cette peur profonde de l'enfer ainsi que ce curieux désir de saleté. J'en ressents une profonde
tristesse encore aujourd'hui lorsque j'y pense. Mais à cette époque, j'étais dans la clandestinité et je ne m'aimais pas
moi-même. J'ai quitté cet homme sans pouvoir rien faire pour lui.
Dix ans plus tard, après avoir été moi-même gratifié, je visitai un autre ami à l'hôpital Charles LeMoyne. Il me reçut chapelet
à la main et me dit d'un air profondément triste : « Tu sais, j'ai toujours été gai. Je n'ai jamais été d'accord. J'ai même dû
quitter ma famille. Je ne pouvais faire autrement. J'espère que Dieu me le pardonnera et qu'il aura pitié de moi ». Devant
la mort et une telle sincérité, on ne peut jouer à l'intervenant ou au visiteur. Il faut donner généreusement de soi-même. Je lui
répondis alors : « N'aie crainte. Dieu nous aime tel qu'il nous a fait. Et je te dirais que pour ma part, je suis gai par fidélité
au Christ, le véritable libérateur de nos angoisses ». Un instant, j'ai cru percevoir une lueur dans ses yeux. Il est décédé
dix jours plus tard.
Conclusion : une note d'espoir pour l'avenir
Je conclurai par une note d'espoir. Si les gais de ma génération ont vu leur enfance et leur adolescence puiser à la source
d'une culture répressive de leur nature profonde, il y a espoir que les jeunes d'aujourd'hui connaissent une vieillesse qui
comportera moins de risques de détérioration d'eux-mêmes. Je prends cet espoir dans des données que j'ai recueillies
auprès d'une centaine d'universitaires des sciences humaines dont la très forte majorité a entre dix-neuf et trente an. À
l'énoncé qui dit L'orientation affective et sexuelle des gais et des lesbiennes est une des expressions naturelles de la
sexualité, plus de 90 % sont fortement ou totalement d'accord.
C'est le fondement le plus sûr de la santé mentale des générations à venir si nous mettons nos efforts à édifier une société
où tout être humain sera traité avec équité et dignité. Plus une personne vit en conformité avec sa nature profonde, plus elle
est aux yeux des autres ce qu'elle veut être à ses propres yeux, plus elle a de chance de rester en santé mentale, de vivre
une vieillesse sereine et adaptée socialement et de mourir peut-être avec le sentiment que les parcelles de qualité de vie
qu'elle a connues sont le reflet du bonheur qui l'attend derrière la tenture qui cache l'entrée du château splendide qu'est la
mort et qu'elle est invitée à visiter.
|