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Chroniques, chantiers et pistes de pionniers.

Mis en ligne : 28/12/2008
Mis à jour : 18/1/2009


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Le mariage gai est-il une réalité si terrible ?
Jacques Beausoleil   |   août 2003   |   Magazine RG # 256, pages 16-18
Famille et couple

Le mariage gai est-il une réalité si terrible ? 
Réflexions sur certains aspects sous-jacents à la question


TABLE DES MATIÈRES

L'ordre naturel des choses
Le manque de complémentarité des personnes de même sexe
Le mariage a-t-il une origine religieuse et appartient-il aux églises ?
Une bonne façon de protéger la famille est de reconnaître le couple gai




J'aimerais vous parler de certains éléments qui ne sont pas très développés dans le débat médiatique ou que, s'ils le sont, la manière dont on les réfute me laisse insatisfait. Ceux qui sont contre le mariage gai invoquent certains arguments que je n'accepte absolument pas.

J'ai 7 décennies bien sonnées. J'ai vécu dans un couple hétérosexuel durant 21 ans (j'ai 4 enfants) et ensuite, en couple gai, durant 16 ans. Maintenant, je fréquente depuis 6 mois un homme gai de 53 ans dans la perspective de vivre à nouveau en couple. De 1984 à aujourd'hui, j'ai été actif dans les groupes gais d'entraide, de service, de défense des droits et de changement des mentalités. J'ai pu également fonder au sein de la filiale de Montréal de l'Association canadienne de santé mentale un comité Famille et Qualité de vie des gais et des lesbiennes. De ces expériences sont nées certaines réflexions qui pourraient peut-être vous être utiles.


L'ordre naturel des choses

L'argument le plus efficace et peut-être le plus nocif contre la reconnaissance du mariage pour les personnes de même sexe est celui qui affirme que l'homosexualité est contre nature parce que seuls un homme et une femme sont complémentaires tant du point de vue physique que psychologique et que dès lors, ils peuvent avoir des enfants.

Cette affirmation est sous-tendue par une notion philosophique fort ancienne - Aristote se voulait rationaliste et naturiste - que l'Église catholique romaine a fortement intégrée comme fondement de sa pensé théologique et qu'on n'ose plus remettre en question : la conception de la nature. De quelle nature veut-on parler : de la nature physique et animale ou de la nature humaine ?

Lorsqu'on fait de la procréation la fonction fondamentale de la sexualité humaine, on affirme que l'être humain se définit par sa partie animale et physique. Chez les animaux, le sexe ne sert qu'à cela et ils procréent selon les lois de la nature physique qui les caractérisent et dès lors, d'une manière définie et ritualisée par l'instinct et pour la survie de l'espèce et la protection du groupe.

Si on me dit que manger et mordre sont les fonctions naturelles de la bouche chez l'être humain, je me révolte. Ce sont là les fonctions animales qui sont bel et bien présentes mais les fonctions humaines sont la parole, le sourire, la capacité d'embrasser une autre personne avec plus ou moins de passion et j'en passe. Même si nous devons être très conscients qu'on a un corps et des sensations et que l'espèce humaine doit se reproduire - le nier serait faire l'ange - il n'en demeure pas moins qu'on doit définir l'ORDRE NATUREL DE L'ÊTRE HUMAIN à partir de ce qui le caractérise : la liberté, la conscience, l'affection en lien avec la raison, l'amour lié à l'engagement et au choix du partenaire et non pas à partir de ce qu'on a de commun avec les animaux.

Si on croit à l'évolution, on peut comprendre le poids qu'exerce la dimension physique chez l'être humain : il a fallu des milliards d'années pour créer les conditions qui ont permis à la conscience de surgir (grâce à Dieu pour certains, grâce à un phénomène qui demeure inexpliqué pour de nombreux savants). L'encryptage est donc profond mais la civilisation n'a jamais cherché autre chose qu'à dégager lentement l'être humain de cette gangue originelle brute pour donner place davantage à la liberté, l'amour, la créativité et la socialisation.

D'après moi, il faut réfléchir à la sexualité humaine à partir de la liberté de choix de l'individu, de ses désirs profonds de développement, d'équilibre et de santé mentale, de sa capacité d'aimer et de reconnaître l 'autre dans une personne différente. La sexualité humaine sert à apporter du plaisir (il faut sortir de nos vieux schémas moraux chrétiens où le plaisir est défendu), à marquer la tendresse, à dire à l'autre qu'il est l'objet libre de l'amour, à favoriser la détente et la réconciliation dans le couple lorsqu'il y a eu des frustrations ou des accrochages, à garder son équilibre mental et également à procréer. Pour moi, il est archi-faux de prétendre que la sexualité a pour fonction principale la reproduction chez l'être humain : nous ne sommes pas des animaux ! De plus, tout individu n'a pas à porter le poids de la survie de la race humaine : on a le droit absolu de rester célibataire et nul ne devrait être obligé de procréer.

Dans l'Église catholique romaine, on invoque le motif dit supérieur de la consécration à Dieu pour justifier le vœu de célibat. Comme si engendrer ou éduquer des enfants était d'ordre inférieur - peut-être un pis-aller - et ne faisait pas partie du dessein de ce même Dieu. Il aura fallu vingt siècles à cette institution pour accepter que la sexualité du couple ait pour but non seulement la procréation mais également le support mutuel des époux. Et encore faut-il voir comment elle définit le support mutuel des époux et la place qu'elle donne au plaisir. La position du missionnaire si absolue pour mes parents était loin de la créativité humaine. Tout cela en dit long sur l'énorme difficulté pour les institutions chrétiennes de bien assumer la sexualité humaine. Mais, pourquoi cette dernière n'aurait-elle pas pour but unique, chez ceux qui le veulent, de servir à la croissance intégrale tant physique, que psychologique et spirituelle de chacune des deux personnes qui choisissent librement de vivre en couple ?

Bref, je refuse de confondre ma nature humaine avec ce qu'on appelle la nature chez ceux qui sont contre le mariage gai. Et je citerai alors cette interrogation du réputé théologien Grégory Baum, professeur à McGill : Et l'Église catholique est-elle capable ….de réfléchir et d'accepter…la thèse selon laquelle Dieu, qui crée la majorité des êtres humains comme des hétérosexuels, crée une minorité comme une variante naturelle définie par une orientation homosexuelle ? Si cette thèse se vérifiait, l'amour homosexuel serait en parfaite harmonie avec la loi naturelle.

Le manque de complémentarité des personnes de même sexe

Il faut véritablement avoir les yeux fermés et les oreilles bouchées pour soutenir une telle thèse. Il faut se refuser à écouter le vécu des gais et des lesbiennes.

J'ai vécu 16 ans avec un autre homme et nous nous sommes aimés. Mais nous étions fort différents. Les contraires s'attirent aussi bien chez les gais et les lesbiennes que chez les personnes hétérosexuelles. A un niveau fondamental, tout individu est différent d'un autre car il existe comme un je unique et personnel. La conscience humaine est ainsi faite. De plus, combien de fois, nous sommes-nous amusés à identifier nos différences de caractère ou de tempérament, de sentiments, de compétences, de valeurs et d 'intérêts pour en faire ressortir la complémentarité ? Il nous a fallu un certain nombre d'années pour assurer certains ajustements importants pour rendre notre vie de couple harmonieuse et fructueuse au plan humain.

Et quand on nous dit de belles phrases comme l'homosexuel ne peut être tourné vers l'Autre, on ment littéralement. Constamment, dans notre vie de couple, nous essayions de nous préoccuper de faire plaisir à l'autre, de tenir compte de ses limites, de se partager les tâches d'une façon raisonnable et selon nos compétences particulières, de s'apporter du support dans les moments difficiles, de s'écouter l'un l 'autre.

Et nous nous sommes séparés après une longue et difficile réflexion, dans des circonstances douloureuses, 18 ans plus tard, parce que nous étions arrivés à la conclusion que les différences ne servaient plus à la complémentarité normale entre deux individus qui s'aimaient et à leur croissance personnelle et humaine. Nous avions atteint la conviction que, si nous restions ensemble, nous serions une béquille l'un pour l'autre.

Alors qu'on nous fout la paix avec de telles affirmations qui n'ont rien à voir avec la réalité.
Le mariage a-t-il une origine religieuse et appartient-il aux églises ?

Divers articles sont apparus dans le débat médiatique intense de ces derniers temps pour parler de l'origine du mariage comme institution. Pour moi, il est clair qu'il s'agit d'une institution d'abord humaine au sens civil du terme. Les religions ont accaparé cette institution à travers les âges et maintenant, elle voudrait qu'on ne dissocie plus le mariage civil du mariage religieux. Remarquez qu'on n'insiste pas beaucoup sur le fait que pour les églises chrétiennes, le mariage est le seul sacrement où ce sont les époux qui sont les ministres du sacrement et non pas le prêtre lui-même. Pourquoi alors, au moment de la dissolution, le prêtre en devient-il le ministre ? Le mariage au plan religieux a une signification proprement symbolique, liée à la foi elle-même : il faut croire pour lui donner la signification que chaque religion veut bien qu'il ait (par exemple l''hindouisme lui donne son propre sens).

De fait, le mariage peut avoir une fonction civile définie par chaque société selon ses valeurs et sa vision de l'être humain qui en fait partie. Et c'est aussi pour cela que la vision de la famille et du mariage doit évoluer à mesure que la culture, l'expérience, la réflexion, les faits modifient cette vision de l'être humain et de la réponse à ses besoins fondamentaux.

Il faut relire en entier aujourd'hui le texte que les trois juges minoritaires (sur 7) de la Cour suprême du Canada ont dit de la famille dans la cause de Brian Mossop (Le Devoir, 26 février 1993). La nouvelle loi ne fera que reprendre leur jugement.

Une bonne façon de protéger la famille est de reconnaître le couple gai

Des circonstances particulières ont fait que je me suis marié : un mariage contre ma nature. Paradoxe de la vie humaine, je suis heureux d'avoir des enfants et ils me le rendent bien. Mais, j'ai aussi vu les effets pervers d'avoir à élever des enfants lorsqu'on est un père gai clandestin, luttant constamment avec soi-même, se mentant et mentant aux autres. L'estime de soi en prend un coup et, au cours des années, la dépression, l'apathie et le goût du suicide s'intensifient souvent. Les dix dernières années qui ont précédé ma sortie de la clandestinité furent les plus immorales de ma vie ! Ma sortie a constitué une véritable libération psychologique et sociale et une purification morale fondamentale. Une fausse famille venait de mourir. Les rapports harmonieux que j'ai pu garder avec mon ex-épouse et mes enfants grâce à leur bonne volonté et à leur affection m'ont projeté au centre de deux familles reconstituées : l'une avec mon ex-épouse et l'autre, avec mon conjoint. Et au cours des dix dernières années de ma vie de couple gai, ces deux familles se retrouvaient souvent ensemble pour le plus grand plaisir de tous.

Et j'ai été président de l'Association des pères gais de Montréal durant 5 ans. Et, semaine après semaine, j'ai entendu des histoires de vie incroyables de pères gais mariés, ayant parfois de très jeunes enfants, déchirés littéralement entre le désir de garder leur responsabilité de père mais en même temps, taraudés par le désir de partager leur vie avec un homme plutôt qu'avec l'épouse choisie et de quitter ce lit où se vit une sexualité totalement déformée. Il y en aurait long à dire sur ce phénomène de jeunes gais qui se marient encore à cause de cette foutue pression sociale ou parce que leurs amies de cœur les convainquent qu'elles vont tellement les aimer qu'ils "guériront". Au fond, qui paie le prix au moment décisif de faire face à la réalité : tous les membres de la famille. Et la famille paie le prix !

Chez les animaux, le mâle et la femelle sont les parents des petits. Chez l'être humain, le vrai parent est la ou les personnes qui assurent à l'enfant sécurité, bien-être, éducation et croissance personnelle et spirituelle, comme l'a soutenu publiquement l'anthropologue Maranda de l'Université Laval. Tant mieux si le vrai parent correspond au parent biologique, mais ce n'est pas une nécessité.

Ils sont nombreux et nombreuses les gais et les lesbiennes qui vivent comme un deuil véritable ce droit qu'on leur enlève d'avoir des enfants à cause de leur constitution génitale. Parce qu'on confond la nature physique et animale avec la nature humaine, on les enferme dans un dilemme insoluble.

Pour moi, la solution la meilleure est la suivante : permettre aux jeunes gais ou lesbiennes dès qu'ils découvrent leur orientation affective et sexuelle de caresser le rêve de fonder une famille c'est-à-dire de former un couple et de pouvoir adopter un ou des enfants ou d'en avoir par reproduction assistée (mère porteuse ou insémination ) et de les éduquer pour leur permettre d'aller au bout d'eux-mêmes en tant qu'être humain et de vivre comme des citoyens responsables dans une société harmonieuse et ouverte.

Selon moi, on devrait inscrire, dans toutes les chartes des droits humains, le droit pour toute personne responsable de travailler au merveilleux projet que constitue l'éducation d'un enfant. On a vu un curé à Montréal adopter six garçons pour assurer leur éducation. Pourquoi ceci ne serait-il pas possible pour tout le monde : célibataire, curé, sœur, couple gai, lesbien, transsexuel ? De nombreux enfants équilibrés et sains ont été élevés par des femmes seules, des grands-mères, des oncles, des pères seuls ; ailleurs dans le monde, par des tribus et des clans. On a déifié la théorie freudienne et son complexe d'Oedipe : il faudra bien un jour s'en débarrasser.

En reconnaissant le couple gai ou lesbien comme apte à élever un enfant, on permettrait à des êtres humains de ne pas tordre leur nature en s'associant à une personne de sexe opposée et donc, de rester en santé mentale, de faire œuvre utile à la société et d'assurer le bonheur d'un plus grand nombre d'enfants. De plus, on éviterait un certain nombre de divorces douloureux pour ces faux couples hétérosexuels et également un certain nombre de suicides souvent voilés chez les pères gais qui vivent dans une famille officiellement hétérosexuelle et mariée légalement. Enfin, trop nombreux sont ces gais mariés qui fréquentent les saunas ou d'autres lieux pour sauvegarder leur santé mentale sans que personne dans leur famille ne sache qu'ils sont gais ? La clandestinité tue à petit feu l'être humain.


GRÉGORY BAUM

L'homosexualité et la loi naturelle dans Drames humains et foi chrétienne,
sous la direction de Camil Ménard et Florent Villeneuve, Fides, 1995, p.308


CORRESPONDANCE

Lettre à Monsieur Bernard Bigras, député de Rosemont-Petite-Patrie, 23 août 2003


Monsieur,

Je vous écris parce que je crois que la Charte des droits et libertés de la personne du Canada doit s'appliquer également à tous les citoyens.

En conséquence, étant donné les jugements de trois cours provinciales sur le caractère discriminatoire du non-accès au mariage pour les couples de même sexe, je demande que le parlement du Canada adopte au plus vite une loi reconnaissant l'égalité des couples de même sexe et des couples de sexe différent devant le mariage et je vous demande de voter en faveur de cette loi.

Espérant que vous voterez en faveur de la justice et l'égalité des droits pour tous les citoyens et citoyennes du Canada, je vous prie d'agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

Jacques Beausoleil


Réponses de M. Bernard Bigras, 2 février 2004

J'ai pris connaissance avec une attention toute particulière de votre missive concernant tout le débat entourant le mariage entre conjoints de même sexe. J'admets d'emblée qu'il s'agit d'un enjeu particulièrement délicat puisqu'il fait appel aux convictions personnelles les plus profondes des individus. Je devine la force de vos convictions de fait que vous ayez pris le temps de me transmettre votre opinion et vous en remercie.

Dans un débat aussi fondamental que la redéfinition d'une institution comme le mariage, il importe de considérer les choses avec philosophie. Ainsi, il nous faut garder à l'esprit le caractère très progressiste de la société québécoise et l'ouverture caractéristique qui nous honore.

Comme vous le savez sans doute, le Québec fut la première juridiction à interdire, dès 1977, la discrimination fondée sur l'orientation sexuelle. De même, 25 années plus tard, notre société fut la première à reconnaître l'union civile entre conjoints de même sexe, ce qui dans les faits est un mariage sans en porter le nom. Le Québec est ainsi allé au bout de sa compétence constitutionnelle puisque le mariage en soi, tout comme divorce, sont de compétence fédérale.

D'ailleurs, les tribunaux ont été appelés à se pencher sur la portée constitutionnelle de la définition dite traditionnelle du mariage. Ainsi, la Cour supérieur du Québec, la Cour d'appel de la Colombie-Britannique et celle de l'Ontario ont statué qu'il était illégal et inconstitutionnel de limiter la définition du mariage à des conjoints de sexe opposé. Cette définition à l'effet qu'il s'agisse de l'union d'un homme et d'une femme à l'exclusion de toute autre est contraire au droit à l'égalité protégé par les Chartes des droits et cette discrimination est injustifiée dans une société libre et démocratique.

Il importe de préciser que ce raisonnement ne concerne que le mariage civil et ne saurait être interprété sur une base religieuse. La liberté de religion est explicitement protégée par la Charte canadienne des droits et libertés et la Charte québécoise des droits et libertés de la personne . Ainsi, les décisions rendues par les tribunaux à ce jour tiennent compte de cette réalité et ne contraignent en rien les différentes religions à célébrer le mariage deux personnes de même sexe si cet élément est contraire à leur doctrine.

En d'autres termes, rien n'obligerait l'Église catholique à célébrer le mariage de deux personnes homosexuelles, tout comme elle refuse à une personne divorcée de se marier une seconde fois à l'église. Ainsi, une protection constitutionnelle est accordée aux religions et leurs fidèles s'en trouvent protégés.

J'espère que ces quelques lignes vous permettront un éclairage nouveau sur la question.

Je vous prie d'accepter, Monsieur Beausoleil, l'expression de mes plus cordiales salutations.

Bernard Bigras,
Député de Rosemont-La Petite-Patrie.




Pages animées par Jacques Beausoleil, psychologue, et André Faivre, andragogue
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