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Chroniques, chantiers et pistes de pionniers.

Mis en ligne : 22/02/2009
Mis à jour : 25/02/2009


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Un père gai et ses ados. Les besoins des enfants de parents gais.
Jacques Beausoleil   |   Février 1996
Famille / Couple
Éducation / Enfance

TEXTE INÉDIT

Un père gai et ses ados. Les besoins des enfants de parents gais.
Conférence donnée à l'Association des pères gais de Montréal



Introduction

Le plaisir d'avoir le sentiment d'être de retour chez soi. Les cinq années passées à la présidence de l'APGM constituèrent une période de découverte et de projection en avant. Je l'ai quittée pour éviter l'usure et pour favoriser le renouveau, mais aussi parce que j'y avais découvert le rôle majeur de la société sur la qualité de vie ou la détresse des pères gais.

J'ai décidé alors d'œuvrer à la transformation de la Coalition des organismes des minorités sexuelles du Montréal métropolitain pour en faire un organisme de défense des droits des gais et des lesbiennes du Québec.

Ce soir, j'ai accepté de venir vous rencontrer en hommage aux fondateurs de l'Association - dont je ne suis pas - et à tous ces bénévoles qui ont fait partie des équipes que j'ai eu à coordonner au cours de ces années fructueuses et de ceux qui ont suivi jusqu'à aujourd'hui.

Je recourrai à certains moments à mes expériences personnelles ou à celles de d'autres qui ont eu assez confiance en moi pour me confier des pans de leur vie intime. La vie est si riche de réflexion et le vécu évite tellement le filet des idéologies. Mais, je le ferai de façon à ne pas citer en modèle les relations que j'ai eues avec mes adolescents - je pourrais devenir l'arroseur arrosé - car chacun doit trouver ses propres réponses et dans ces domaines, il n'y a pas de recette.

Le titre parle des adolescents. Je ne voudrais pas m'enfermer dans ce volet quoiqu'il soit très significatif. Beaucoup de ce qu'on peut dire de la relation avec les ados recoupe ce qu'on peut dire des enfants des autres âges et peut-être de toute la famille. Je m'adresse à des pères gais, mais une grande partie vaudrait peut-être pour des mères lesbiennes.

Je me suis livré à un exercice nouveau et un peu difficile. Peut-on parler de la relation entre un père gai ou une mère lesbienne et leurs enfants tout en tenant compte des étapes que les parents doivent franchir pour vivre en pleine conformité avec leur orientation affective et sexuelle ?

Des 11 étapes que je distingue dans les sessions de formation que je donne, j'en retiens cinq qui constituent des moments clés et qui se chevauchent dans la vie des individus :
  1. La période de la montée du désir : une tension douloureuse difficile à identifier
  2. La période de crise où le père gai a à s'assumer et à se reconnaître pour ce qu'il est
  3. La période de la révélation de son orientation affective et sexuelle aux personnes qui constituent son univers affectif
  4. La période de réorganisation personnelle et sociale
  5. La période de pleine croissance où l'homosexualité a valeur pour elle-même.
Si j'avais trois jours pleins à vous entretenir des expériences vécues, voici de quoi je vous parlerais :
  1. La période de la montée du désir

    • Que vit l'ado qui soupçonne que son père est gai parce qu'il a vu son auto stationné près d'un parc où il sait, par un copain, que les gais viennent y draguer ? Mais le père garde le secret. Deux ou trois ans à attendre. Les effets de l'attente sur l'ado ?

    • Que penser des ados qui se réunissent et supplient leurs parents de se séparer car la vie est devenue un enfer dans la maison ? L'angoisse du renversement des rôles.

    • Que dire de la difficulté du père d'exercer son rôle de père alors qu'il est à la recherche de lui-même ? Comment dit-on à une ado de rentrer avant dix heures le soir et de ne pas traîner dans les bars alors qu'on triche sa femme sur les contacts qu'on a dans la clandestinité et sur les explications qu'on donne sur ses heures de retour à la maison ? Une véritable torture intérieure. Des comportements mal ajustés mais nécessaires pour voir clair. Un jour, un de mes frères m'a dit : On ne ment pas aux autres : on ne ment qu'à soi-même.

    • Quelles sont les conséquences de l'âge des enfants sur la décision des pères gais pour retarder le moment de s'assumer tels qu'ils sont ? Ces derniers s'y refusent lorsque les enfants sont petits car ils pourraient en rester trop marqués. A la période de latence et de préadolescence, les mères insistent sur l'identification au père et la difficulté d'être seules à élever les enfants. A l'adolescence, on a peur des accusations. Alors que faire ?

    • Et l'adolescente, qui vit des sentiments contradictoires entre la révolte pour arracher son indépendance des bras de l'autorité et son besoin fou d'affection de la part de son père et qui lui crie devant toute la famille : « Quand te décideras-tu à être toi-même ? » sans trop savoir ce à quoi elle touche. Le cri de l'ado à la recherche de l'absolu et l'éducateur devenu éduqué. La dure confrontation à la vérité sur soi.


  2. La période de crise

    • Comment se sent le père gai qui, dans un état de tension extrême, révèle à sa femme sa véritable orientation affective et sexuelle et qui reçoit d'elle la question troublante : « As-tu fait les enfants dans l'amour ? » Bourré de culpabilité, il se demandera : « Pourquoi fait-on des enfants lorsqu'on est gai ? Pourquoi fait-on des enfants tout simplement ? Que signifie « Faire des enfants dans l'amour ? » alors que dans l'imaginaire les enfants sont désirés à la folie ». Un questionnement qui rend cahoteuse la route du passé.

    • Que penser de la période de crise du père gai qui a toutes les caractéristiques de celle de l'adolescence elle-même ? Période bouillonnante : l'émotivité à fleur de peau, le déséquilibre des comportements, le besoin d'authenticité, l'anxiété de se découvrir une double personnalité, l'univers des fantasmes où le bonheur n'a pas de limite, la lutte farouche entre la libération personnelle et la responsabilité face aux engagements pris dans le passé, le corps qui éclate de partout, le sentiment d'étourdissement dû à la lutte entre des émotions contraires, de quoi avoir l'impression de devenir fou. On peut comprendre que des pères, désespérés, claquent la porte soudainement, laissent tout derrière eux et partent à l'aventure de l'inconnu ? Les cintres du tonneau ont sauté. L'eau se répand partout sur le sol durant un certain temps.

    • Qu'attendent les enfants, surtout les ados, devant la séparation des parents ? La sécurité financière ? La certitude de continuer à être aimés et de savoir qu'ils ne sont pas responsables ? La vérité sur ce qui se passe réellement entre leurs parents ?

    • Peut-on en venir à s'accepter tel que l'on est avec le sentiment profond de transmettre à ses enfants certaines valeurs qui apparaissent fondamentales et qui sont au cœur de leur recherche, surtout chez les adolescents ? L'importance de l'authenticité, le fait de ne pas appartenir à la société mais d'être libre, le droit à la différence, la vérité et la clarté dans ses rapports avec les autres, le caractère absolu de la vie et du droit à la santé mentale.

    • Des phrases fortes ont traversé l'histoire humaine. Paul de Tarse a dit un jour : « La vérité vous rendra libre ». Des conseils donnés par un père à son fils, celui que je chéris le plus, vient de Shakespeare dans Hamlet. Polonius donne ses derniers conseils à son fils Laërte qui doit quitter le Danemark pour la France, prendre l'air du grand large et du risque. A la fin, il lui dit : « Et par dessus tout, sois vrai avec toi-même et aussi infailliblement que la nuit suit le jour, tu ne pourras être faux avec personne ». Que cherche le plus âprement l'adolescent ? La vérité sur lui-même, la vérité sur l'univers, la cohérence de la société qui l'entoure, l'unité entre son corps et ses émotions, le rejet de l'autorité qui conduit à la liberté, la seule liberté qui vaille la peine - la liberté intérieure - celle pour laquelle toutes les autres existent : liberté politique, économique ou sociale.

    • Peut-être faut-il relire Alexis ou le Traité du vain combat, oeuvre de jeunesse de Marguerite Yourcenar qui, dans une langue magnifique quoique dentelée, fait parler un père homosexuel qui explique à sa femme pourquoi il doit la quitter. L'honnêteté douloureuse ou une morale exigeante.


  3. La période où le père se révèle tel qu'il est à son entourage affectif

    • Les scénarios, les uns plus fantastiques que les autres, qu'on élabore dans sa tête pour le moment où il faudra le dire à ses enfants alors qu'au fond on ne dialogue qu'avec soi-même. Né pour vivre comme un gracieux goéland, on ne passe pas des années impunément à ramper comme un serpent, à vivre contre nature, sans que, le moment venu de retrouver ses sources, on hésite et prenne l'enfant à témoin.

    • Que dire de la peur de l'ado de porter en lui le germe de l'homosexualité et donc peut-être d'être taré, comme le dit son entourage, parce qu'il se demande si l'homosexualité est héréditaire ?

    • Que sait-on des rapports entre les pères gais et leurs filles ? On en parle peu. On a peu fouillé cette question. On ne veut peut-être pas savoir. Que penser de ce père qui avait une fille unique à laquelle il était tellement attaché, sinon identifié, qu'il lui était impossible de sortir de la clandestinité face à lui-même et aux autres car il avait une peur terrible de la perdre. Elle avait alors 21 ans. Que penser de ces pères qui aiment tellement leurs enfants qu'ils n'arrivent pas à s'aimer eux-mêmes ?

    • Que dire de l'adolescent qui, en pleine recherche de héros, doit faire face à la révélation bienfaisante d'un père qui tombe du socle où il l'avait élevé ? Ce dernier cesse d'être un dieu pour devenir un être humain, rendant par contre légitime, aux yeux de l'adolescent, la partie obscure de lui-même. Que dire de cet autre ado qui, malgré son inquiétude, voit son père grandir à ses yeux car il admire son courage et enfin, sa capacité d'être lui-même ?

    • Le fils qui cesse brusquement à l'école de parler de son père dont il était si fier : il a honte et il a peur. Il est seul car personne n'en parle, même pas l'agent de pastorale tout mêlé dans les messages contradictoires qu'il reçoit. Pourtant, cet ado est à l'âge grégaire, l'âge des copains et des confidences merveilleuses. A moins qu'il ne compense, en adoptant des comportements machos, pour juguler ses propres peurs.

    • Dans cette phase confuse entre la crise de l'acceptation de soi-même et la réorganisation de la qualité de vie, que dire de l'attirance des pères gais de 40 ans et plus vers les jeunes ? Que dire de la présence de ces amants qui mettent le fils ado ou le jeune adulte en conflit d'affection avec leur père ? Pour le père, période de rattrapage des rêves perdus et de la chair de velours qu'il n'a pas connu à vingt ans.

      Il faut lire les pages somptueuses de Marguerite Yourcenar dans son chef d'oeuvre Les Mémoires d'Hadrien, au chapitre Saeculum Aureum, où elle décrit la passion de l'empereur pour ce jeune grec illettré ramené des steppes de Bithynie, en Asie mineure, du nom d'Antinoüs. Ce beau lévrier avide de caresses et d'ordres se coucha sur ma vie, lui fait-elle dire. Étouffé par le poids d'une passion qui lui rendait la vie trop facile ou trop étrangère à lui-même, il se suicida. Et l'empereur Hadrien parsema l'empire de la statue d'Antinoüs. J'ai vu une de ces statues dans un magnifique petit musée, à Athènes, près de l'Acropole. J'étais encore dans la clandestinité. Ce fut un choc, une révélation d'une part de moi-même, moment quasi-sacré. J'ai revu, plus tard l'original du David de Michel-Ange à Florence. Il n'avait que 29 ans lorsqu'il fit surgir du marbre ce chef d'oeuvre où la beauté du corps rivalise avec la force intérieure. J'en avais 60 lorsque je le vis et je vivais en couple avec mon conjoint que j'avais connu alors qu'il avait 32 ans. Ce fut un autre regard.

      Sauf qu'aujourd'hui, dans nombre de cas, il s'agit de jeunes en fugue de centres d'accueil, de jeunes remplis de détresse, aux prises avec la drogue et trop souvent la prostitution, chargés da colère face à une société qui ne les supporte plus.Il s'agit souvent de jeunes à la recherche d'un père attentif et affectueux et d'un père gai à la recherche de sa jeunesse perdue. Alors, ce dernier, se retrouve volé, exploité et surtout incapable d'arrêter le pillage de son âme et de ses biens : il donne tout car l'amour manqué de ses 20 ans le rend fou.

    • Dans la même veine, le père qui tombe en amour avec le chum de sa fille : il perd sa dignité, il perd sa fille et il se perd lui-même. Cet homme rencontré dans un sauna qui me parla de cette aventure y versa des larmes de feu mais m'évita peut-être une erreur semblable plus tard. Qui dit qu'il n'y a pas d'expérience humaine profonde dans un sauna, lieu de refuge de nombreux pères gais dans la période de recherche d'eux-mêmes ?

    • Et le fils de secondaire III qui jusque là n'a eu que des résultats scolaires médiocres. Son père quitte la maison sans donner la raison réelle. Le fils se paie des notes scolaires brillantes l'année qui suit. Récompense de la part du fils ? Une preuve d'amour ? Un effet de la culpabilité ? Allez savoir. Mais, il y aussi le père qui revient chez lui dans son village du Lac St-Jean et qui voit brusquement son fils de 20 ans foncer sur lui en auto. Les durs rapports du désenchantement.

    • La complicité des ados entre eux. Ils se passent les revues d'initiation à la sexualité et font ce que les parents croient prématuré : se renseigner entre eux sur les motifs de départ de leur père qui sont restés cachés.

    • L'adolescent qui ne pose pas de question à son père anxieux après que celui-ci eut annoncé son départ de la maison pour motif d'homosexualité. Il aimerait maintenant aller vivre avec ce nouveau père, sans pouvoir le lui dire, pour goûter aux vents de la liberté, mais sans savoir encore que la liberté a un prix : la responsabilité. Et, le père qui ne peut lui dire qu'il a besoin de répit et qui se sent coupable. L'énorme difficulté de faire face à ses responsabilités de père dans la période qui suit la sortie à cause du lourd fardeau que représente la vie avec soi-même. Le besoin de fuir et de se retrouver seul alors que c'est le moment où la mère a le plus besoin du support de son mari pour élever les enfants.

    • On parle du suicide des jeunes qui ne peuvent accepter leur propre orientation affective et sexuelle gaie mais y -a-il des jeunes qui se suicident parce qu'ils ne peuvent accepter l'homosexualité de leur père - modèle de la masculinité - ou de leur mère lesbienne - source de toutes les affections. La douloureuse contradiction entre la nécessité de faire mal à ceux qu'on aime et la recherche absolue de son bonheur ou l'évitement du suicide. Pour les uns, accepter son destin ou sa fatalité de marginal et pour d'autres, l'obscurité de la foi en un Dieu qui laisse côtoyer le bonheur et la souffrance en ce monde des êtres humains.


  4. La période de réorganisation

    • Le père gai qui lentement sort de la crise et se réorganise, au-dedans comme au dehors : retour à un réseau d'amis, baisse de l'émotion dans les rapports avec l'ex-épouse, la préparation douce, quoique tendue, au divorce ou, au contraire, la lutte féroce, par avocat interposé, avec sa femme qui ne décolère pas et dont souvent, le père ne comprend pas la douleur trop aux prises avec la sienne propre. L'ado présent qui s'enferme dans le silence ou dans la dérive, sans qu'on sache si les rapports entre les parents en est la cause.

    • Le père gai qui sort de la clandestinité face à lui-même et à son entourage affectif, y incluant peut-être quelques rares compagnons de travail mis dans le secret à la taverne ou à la pêche. Mais, au travail lui-même, c'est la noirceur. La peur que les patrons sachent qu'on est gai. Ce n'est pas de leurs affaires : c'est ma vie privée. Dans cette clandestinité rationalisée et peut-être réaliste, le père gai qui troque son amant contre ses enfants. Clandestin, il utilise la présence de ses enfants pour donner l'image du mâle marié, mais cachant l'absence de la mère dans sa vie. Il ne dit pas mon ex-épouse, risquant qu'on lui demande s'il est encore seul. Il parle des enfants et de leur mère. Un commode paravent et un véritable traquenard. J'ai vécu ce genre de situation, de quoi y perdre sa santé mentale. Il est extraordinaire de pouvoir parler au travail de son conjoint gai… et de ses enfants.

    • La confusion chez l'ado entre la violence, sinon l'inceste qu'il a subi du père dans son enfance et la révélation de ce qui peut-être en était la source : la lutte contre son homosexualité. L'émission de Jeannette Bertrand avec des enfants de parents gais : une émission difficile car les jeunes avaient peu cheminé et l'un d'eux avait vécu un mélange d'agressivité et de violence de la part du père dans son enfance. Comment démêler tout cela lorsqu'on a 16 ans ?

    • Les pères qui, par la force de la nature, s'acceptent de plus en plus lentement, grâce en partie à leur plongée dans un environnement gai et supportant comme l'APGM, mais qui, en même temps, gardent le goût de la pilule libératrice. Combien de gais, demain matin, prendraient la pilule qui leur permettrait de ne plus avoir à affronter la société qu'ils portent entre les deux oreilles et qui les écrase ? Il est peut-être possible pour un cultivateur de sortir de la campagne mais on ne sort pas facilement la campagne d'un cultivateur. On peut quitter la société hétérosexiste mais un gai ou une lesbienne ne sortent pas d'eux facilement la société hétérosexiste, surtout pas en criant ciseaux. Lorsqu'on est né, qu'on a été éduqué et tricoté serré dans un tel contexte social, on ne s'en libère pas aisément. Quel est l'impact de ce sentiment clair-obscur des parents gais sur les rapports avec leurs enfants, surtout les ados, qui sont à la recherche de leur propre identité, de leur authenticité, de la clarté de leurs désirs ?

      J'ai osé affirmer à la télévision, d'une façon forte et paradoxale : Mon orientation affective et sexuelle est le plus beau cadeau que j'aie reçu dans la vie. Un cadeau des dieux, selon la belle formule des grecs ou de mon Père des cieux, selon ma foi personnelle. Des gais m'ont gentiment, quoique fermement confronté, en répétant : Ce n'est certainement pas cela que tu as voulu dire. On garde longtemps le sentiment d'être taré ou de ne pas être normal, même après avoir accepté son orientation.

    • Parlons de ces mères ou de ces pères qui par vengeance, libération, douleur ou aveuglement obtiennent la déchéance parentale pour le père gai ou la mère lesbienne, enfermant ces derniers dans la maladie mentale ou le désespoir de ne jamais revoir leurs enfants ? Peut-on consoler un tel père gai ou une telle mère lesbienne, en leur rappelant que de nombreux ados ou jeunes adultes, à l'âge de la liberté, viennent vérifier auprès du parent dont on a noirci l'image et qui ne retournent plus à la mère ou au père qui leur a menti alors qu'ils étaient encore vulnérables ?


  5. La période de croissance

    • Que dire de la beauté de la relation d'amitié qui s'établit dans une famille réconciliée où les ados et les jeunes adultes commencent à prendre leur père gai ou leur mère lesbienne comme conseillers parce qu'ils admirent leur indépendance, leur lucidité et leur lutte pour rester lui ou elle-même ? A condition qu'ils aient retrouvé leur équilibre.

    • Que dire des pères gais qui partent en voyage avec leur fils dans des aventures difficiles où ils ont à se confronter et à mieux se connaître ? Sans jamais parler directement de l'orientation du père, dans une espèce de silence sacré où la beauté sauvage de la nature rivalise avec l'harmonie intérieure, le père et le fils ont le sentiment de livrer au monde entier un message qui vaut bien des enfantements mal réussis.

    • Que dire de ce discours emprunté à une certaine psychologie qui ne peut sortir du modèle de l'identification de l'adolescent au père et de l'adolescente à la mère ? Il ne faut pas que le père quitte la maison ou que le fils sache que son père est gai car alors il n'aurait plus de modèle à qui s'identifier. On pourrait se demander à qui l'adolescent s'identifie dans la vie : aux héros de la télévision, des sports, des grandes aventures, de certaines figures publiques plutôt qu'au père ? Ne peut-on s'identifier à un père gai ou à une mère lesbienne qui sont vrais, à moins de partager le vieux préjugé qui veut que le père gai cesse d'être un homme et la mère lesbienne, une femme ? Quels sont les intérêts de la mère qui demande au père de mentir à ses fils pour sauvegarder une psychologie étriquée du XIX ème siècle occidental qui n'arrive pas à mourir ?

    • Disons un mot du père engagé socialement sur la place publique mais qui refuse d'aller à la télévision ou de voir son nom dans les journaux. Il se tient dans l'ombre car ses deux fils adolescents ne veulent pas que leurs copains sachent que leur père est gai. La déchirante diplomatie entre le respect de soi-même et le respect des autres, la nécessité pour le père de marquer le pas dans sa croissance personnelle pour laisser aux enfants de solidifier leur colonne vertébrale intérieure.

    • Que faire face à cette révolte douloureuse des gais et des lesbiennes qui rejettent massivement la religion de leur enfance et du coup, leur fondement spirituel ? Des attitudes de colère contre leur église - très peu d'églises y échappent - qui charcutent leur univers spirituel. Et pourtant, cet univers spirituel est à la source même du sens de la vie, de la beauté du don de ce que l'on est, de nos liens à la nature physique, des rapports avec les autres êtres humains qui nous entourent et surtout, de la mort et de ce qui suit. En ce temps du sida, qui fauche et qui broie certains mais qui élève et qui permet à d'autres de révéler la meilleure part d'eux-mêmes, combien de gais vivent des luttes intérieures qu'ils ne peuvent dire et explorer avec d'autres gais comme eux. Pourquoi ? Parce que le milieu gai prédominant a donné place à une culture du papier glacé, du loisir parfois sain, parfois instrument de fuite ou de détresse et qu'il ne veut plus parler de cette réalité ? Quel est l'impact de ce rejet, par certains aspects justifiés, de la religion de l'enfance sur les ados et les jeunes adultes à la recherche de leur monde intérieur et de l'absolu ? Beaucoup de gais et de lesbiennes vivent des valeurs spirituelles profondes mais ils ne sont plus capables d'en parler. Elles couvent sous le manteau de la colère et de la confusion, qui souvent s'expriment dans des excès de langage. On se surprend de l'influence des sectes sur les jeunes. Qui en est responsable ?

    • Que fait et peut faire l'Association des pères gais de Montréal face aux besoins des enfants des pères gais ? Certaines de ses activités, originales et profondément adaptées aux vrais besoins de ces enfants, pourraient être publicisées davantage. Ne pourraient-elles servir de modèle à nos écoles ?
Et voilà pourquoi il faudrait des jours et des jours pour approfondir tant d'expériences humaines qui donnent un double message : on ne peut être mieux avec les autres qu'on est bien avec soi-même et la liberté ainsi que le respect de soi-même doivent se réconcilier avec la liberté et le respect des autres. Car, la liberté et le respect plongent leurs racines dans le sens de l'existence et le rôle de l'amour comme fondements de la création de l'univers, y incluant de nous-mêmes.


ANNEXE

L'APGM et les besoins des enfants

Au moment où je suis arrivé à la présidence de l'APGM, j'ai entrepris l'analyse des activités où les pères gais de l'Association se retrouvaient avec leurs enfants. La seule qui avait du succès: le party de Noël. Les autres étaient peu fréquentées - encore que les critères de succès étaient peu approfondis. Parlant des conclusions de mon analyse aux responsables de Relance - le nom donné à l'activité qui consistait à organiser les rencontres hebdomadaires -, ils ont usé d'imagination et ont créé les rencontres à la Jeannette pour les enfants des pères gais.

La première année une dizaine d'enfants, d'adolescents et de jeunes adultes sont venus : de 8 à 25 ans. Que des filles ! La salle était remplie de parents gais : 90 présences. Mon fils, qui était ado, se tenait dans la porte. Il ne voulait pas entrer. Timidité ? Peur de se retrouver seul garçon parmi des filles ? Peur devant l'image de la vision féminine qu'on donne à l'homosexualité masculine ?

A la fin de la rencontre, on procéda à une brève évaluation. Les enfants présents, y compris les jeunes adultes, redemandèrent d'autres rencontres, disant : nous vivons dans la solitude. La plupart du temps, nous ne pouvons parler à notre mère : elle est trop triste ou trop muette face à l'homosexualité de notre père. Le respect de la douleur de l'autre. A l'école, nous sommes gênés devant nos copains de parler de notre père gai car, dans la cour de récréation, les mots fif et tapette ou butch continuent à circuler sans que les éducateurs ou les gestionnaires n'interviennent. Combien d'ados deviennent machos, risquent des aventures périlleuses au plan sexualité pour braver leur peur d'être les héritiers de ce qu'ils considèrent comme une tare ?

L'année suivante : le nombre avait grossi. La moitié du groupe était composée de garçons, dont des adolescents. Une adolescente avait amené son copain. Cette année là, un jeune garçon de 12 ans a entrepris un échange serré avec son père : celui-ci a tenté d'apporter des réponses. Il en est sorti tout bouleversé. Après, il s'est dit très fier : car c'était ce qu'il recherchait en invitant son fils à la table ce soir-là.

Tout cela pour dire trois choses
  1. Les enfants vivent les mêmes solitudes que les pères ou les mères gais et ce n'est pas uniquement en s'amusant ensemble qu'on répond aux besoins des enfants : c'est en les traitant avec une certaine autonomie par rapport à leurs besoins.

  2. Les enfants ne peuvent aller plus loin que les parents. La relation avec les enfants ne peut qu'avoir la qualité de la relation du père avec lui-même ou du père avec la conjointe dont il se sépare. Un père en crise, clandestin, torturé ne peut faire grand chose pour ses enfants. Il ne peut que s'éloigner d'eux pour un temps, se refaire une santé physique et une beauté intérieure pour les retrouver ensuite.

  3. Cette activité - une table d'échange à la Jeannette - née du cerveau d'un chercheur de réputation internationale de l'Hydro-Québec et d'un propriétaire de restaurant était géniale. Elle comporte une grande découverte concernant l'éducation des jeunes, la compréhension de leurs besoins, leur situation face à la marginalité. Elle pourrait faire l'objet de recherche-action de la part d'universitaires et de diffusion dans le milieu. Cette formule pourrait être répandue dans les écoles comme outil de support aux marginaux. Malgré que la mission de l'APGM comporte un volet d'intervention auprès de la société, on l'a peu développée. Voilà un exemple de ce qui pourrait être fait. Cette initiative est unique en son genre, à mon avis.





Pages animées par Jacques Beausoleil, psychologue, et André Faivre, andragogue
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