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Mis en ligne : 22/02/2009 Mis à jour : 22/02/2009 Texte : précédent | Texte suivant |
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Entrevue de Ross Perrin à propos de Claude Vivier André Faivre | Novembre 2007 |  Magazine RG, novembre 2007, pp. 21 et 24 |
Arts / Culture |
| Texte publié [PDF] |
Luminescence et Désintégration
Une entrevue du compositeur Ross Perrin à propos de son ami Claude Vivier
Il y a un risque à présenter un être humain et un créateur à partir d'un seul aspect de sa personnalité ou de ses
influences mais il est tellement rare qu'on parle de musique classique contemporaine dans un média gai, tellement
rare qu'un événement en musique contemporaine survienne à nos portes, que le concert PERRIN invite VIVIER du
8 décembre prochain au Gesù justifie que l'on prenne ce risque.
Claude Vivier est considéré et reconnu comme le compositeur classique québécois probablement le plus important du siècle dernier : la Société de musique contemporaine du Québec vient d'inviter les chefs, les musiciens et les producteurs à consacrer l'année 2007-2008 aux œuvres de Vivier. Claude Vivier était gai. Claude Vivier était aux hommes, comme c'était la manière de le dire dans ce temps-là: il aimait les jeunes gars. Il est mort à Paris en 1983, assassiné par l'un d'eux, de 13-14 coups de couteau, comme plusieurs autres hommes homosexuels dans les parcs de Montréal, à la même époque. Et le compositeur Ross Perrin était son voisin, son ami, son élève. AF - Ross Perrin, on peut voir sur l'affiche de votre concert le visage d'un garçon inscrit dans une image de la Terre vue de l'espace… RP - J'ai composé Luminescence pour célébrer le 20e anniversaire de la Charte des droits de l'Enfant des Nations-Unies en 2009 : c'est un hymne à la luminescence des enfants du monde qui jouent et qui rient lorsqu'ils reçoivent l'Amour essentiel… même quand ils ont faim et froid. AF - Et une photographie de Claude Vivier… RP - Claude était mon ami, je lui ai dédié mon concert. Je lui dois beaucoup. À la fin de la première partie, nos pianistes exécuteront la version originale de Désintégration, une de ses premières œuvres, la seule que Vivier ait écrite pour deux pianos. C'est mon hommage à tout ce que je lui dois. AF - Vous lui devez beaucoup sur le plan musical ? RP - Pas seulement en musique. Sur le plan personnel aussi. J'ai rencontré Claude Vivier autour de 1982, probablement à l'Université de Montréal. Nous sommes devenus très vite amis: je vivais sur Van Horne, aux frontières d'Outremont, et lui, sur du Parc entre Fairmont et Mont-Royal. Il venait souvent à la maison, pour la musique qu'il m'enseignait, pour l'affection et l'amitié. À cette époque là, j'acceptais mal ma sexualité mais Claude était à l'aise avec la sienne, autant qu'un homo pouvait l'être à Montréal dans les années '80. Claude aimait la vie, il cherchait le trill, la drive, l'énergie, auprès des jeunes gars. Il fréquentait les parcs comme Champlain et Lafontaine pour les rencontrer et les inviter chez lui. À l'occasion, il fréquentait aussi quelques bars où se tenaient les grands garçons qui le passionnaient, genre rocker mais pas nécessairement gais. Claude m'a amené à aimer ma sexualité, à ne pas avoir peur du plaisir et de l'affection avec un gars, à goûter le plaisir présent. Claude m'a fait découvrir la chaleur humaine entre hommes. Il m'encourageait à ne pas avoir peur de m'investir dans quoi que ce soit que je puisse faire. AF - Et sur le plan musical ? RP - La simplicité ! Claude Vivier m'a enseigné la simplicité. Il me disait qu'il fallait rendre le plus simple possible, exprimer le plus simplement possible, faire beaucoup avec peu, tirer le maximum de chaque note, de chaque accord, de chaque silence. Nous parlions peu, il était comme moi : on se jasait avec les notes de nos musiques. AF - Et quoi encore ? RP - La planète ! Vivier m'a fait découvrir et aimer la mosaïque musicale du Monde et en particulier la sensibilité, les sons et les rythmes qu'il avait rapportés de Bali. Comme Ravel, Debussy, Szymanowski puis Vivier, je suis devenu un passionné des gamelans. Par exemple, j'ai écrit le sixième mouvement de Luminescence pour un ensemble de gamelans. AF - Tout un défi pour vos pianistes ! Sur le site-Web du Gesù on peut d'ailleurs lire : « Ross Perrin vous invite à vous laisser imprégner des atmosphères africaine, indienne, chinoise et japonaise, latine, slave, balinaise et tibétaine de Luminescence et à explorer la palette des couleurs musicales et des contrastes rythmiques de Rhythm, d'Andante Cantabile, de Médianoche et d'En'nam. » RP - Je suis reconnaissant à Claude Vivier de cet intérêt qu'il a semé en moi pour les cultures musicales des diverses régions du monde. Claude était fasciné par la différence et l'altérité, bien au-delà d'un exotisme esthétique : je crois qu'il trouvait un véritable réconfort dans cette différence/altérité qui faisait échos à la profondeur de sa propre différence sexuelle. AF - J'allais justement vous inviter sur ce sujet : quel rapport y a-t'il entre la sexualité et l'affectivité de Vivier et sa musique ? RP - Je ne suis pas un musicologue, un savant de la musique ni même un musicien, je suis compositeur. Je vous répondrai donc à partir de ce que j'ai senti chez Claude Vivier, à ses côtés. La musique de Claude était son propre langage, sa manière à lui de communiquer l'incommunicable : difficulté de communiquer une différence qu'il sentait trop large ou interdite… ses préférences interdites. Quand Claude composait (il a beaucoup écrit pour la voix humaine), ce sont des voix de garçons qu'il entendait. Je ne vous parle pas de l'âge des chanteurs mais du timbre de leurs voix. Sa musique a souvent été interprétée par des voix féminines mais ce sont des garçons qu'il entendait en composant. Lonely Child (écrit pour petit ensemble) a été inspiré par un grand ado qu'il avait rencontré et fréquenté à Montréal. La dernière pièce musicale qu'il m'a jouée, chez moi, avant ce voyage à Paris dont il n'est jamais revenu, et qu'il n'a jamais eu le temps de transcrire sur papier, était un quatuor à cordes qu'il avait baptisé Quatuor du P'tit bum. Presqu'un manifeste. Un testament. AF - Que pouvez-vous nous dire au sujet de Désintégration inscrite au programme du concert PERRIN invite VIVIER ? RP - D'abord que c'est la version originale de l'œuvre créée en 1972 pour deux pianos : Vivier l'a réécrite deux ans plus tard pour un petit ensemble, à la suggestion de Méfano. Cette version originale a déjà été enregistrée en studio en France, mais elle n'a jamais encore été jouée en concert au Canada : le 8 décembre, au Gesù, c'est une première. Désintégration est une œuvre à la fois forte et magique: Vivier avait besoin de deux pianos et de deux paires de mains pour explorer et démontrer la puissance et l'étendu de l'instrument. Les pianistes nous feront entendre des accords impossibles à rendre autrement. La magie vient de la désintégration de l'œuvre: au fur et à mesure qu'elle avance, les accords disparaissent un à un et s'installe alors, progressivement, un silence. Un silence à la fois empli des sons qui s'éteignent et de l'attente du suivant. AF - Comme une sorte d'hypnose: les spectateurs ne seront plus capables de se lever de leur siège pour l'entracte. À partir de votre propre connaissance de Vivier, pour conclure, comment situez-vous Claude Vivier dans la musique québécoise et parmi les compositeurs dont on connaît l'orientation homosexuelle ? RP - Je vous dirai simplement que plusieurs des grands noms de la musique classique contemporaine canadienne sont des québécois : Calixa Lavallée, Pierre Mercure, Claude Champagne, Jean Papineau-Couture, André Mathieu, Colin McPhee, Serge Garant, Claude Vivier… et que les 3 derniers étaient homosexuels comme l'étaient aussi Szymanowski, Ravel, Tchaïkovski, Poulenc, Baber ou Britten. AF - Et en guise de dernière mesure, Ross Perrin ? RP - Sortez vos hommes et vos gars et venez entendre ce concert avec vos émotions d'hommes ! Notes Gamelan Orchestre typique de l'Asie du Sud-Est : Bali, Java, Indonésie, Thaïlande, Cambodge. Pour savoir, entendre et voir. Retour France Claude Vivier : Shiraz, Pianoforte, Désintégration. Pianistes: Kristi Becker et Ursula Kneihs. Enregistrement: PIANOVOX, janvier 1999 - IRCAM, Paris. PIA 529-2. Retour ![]() |
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