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Mis en ligne : 21/03/2009 Mis à jour : 28/03/2009 Texte : précédent | Texte suivant |
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L'homosexualité et les gais en milieu carcéral André Faivre | Octobre 1996 |  Homo Sapiens |
Securité publique / Police Santé mentale / Sexualité |
L'homosexualité et les gais en milieu carcéral
- 1996 -
En dedans, tout le monde se fait sucer mais personne suce !. C’est la rumeur officielle du milieu, entretenue
comme un réflexe d’autodéfense par les détenus et par les gars qui sortent. Pourtant, de 10 à 15 % de la population
carcérale est gaie et plus de la moitié des détenus ont des relations homosexuelles régulières entre eux. Pourtant, le
couple est le mode de vie par excellence en dedans et c’est la pratique encouragée par les autorités !
J’ai rencontré Sylvain. Avec plus de 25 ans d’expérience dans des institutions de détention québécoises, Sylvain est cadre supérieur dans un centre de détention. Sylvain est gai. Sylvain ne s’appelle pas Sylvain. En prison, un membre du personnel qui révélerait son homosexualité risquerait de perdre toute crédibilité professionnelle et deviendrait une menace pour l’équilibre délicat du milieu de travail autant que du milieu de vie. Alors pas besoin de me demander d’identifier Sylvain ! Précisons tout de suite qu’on parlera ici du Québec et des maximum. La réalité des centres de détention à sécurité minimum (sentences de moins de 2 ans) est très différente. Dans les maximum, les sentences sont longues et les gars s’organisent la meilleure vie possible. D’autre part, serez-vous surpris d’apprendre que la mentalité des détenus et du personnel des prisons au Québec est plus ouverte au sujet de l’homosexualité et des gais que celle des canadiens, des américains et de la majorité des européens ? En fait nos prisons nous ressemblent ! Comment ça se passe en dedans ? Est-ce vrai que les jeunes se font kidnapper en entrant et deviennent la propriété des anciens, que des couples se forment fréquemment, qu’il y a beaucoup de SIDA et très peu de condom, que les gais se font écoeurer ? Oui : c’est une question de survie. Oui : c’est même encouragé. Oui : une épidémie. Non : mais les grandes, oui. Quand tu passe les portes d’acier, en général, tu n’as rien, tu ne sais rien, tu n’es rien. Le salaire quotidien d’un détenu varie entre 1$ et 5$ et les prix en dedans sont les mêmes que ceux d’en dehors. Les anciens ont accumulé beaucoup de cantine : cigarettes, friandises, papier de toilettes, etc. : eux, ils ont tout ce dont tu as besoin, tout de suite. Des murs de ciment et des barreaux d’acier c’est froid ; quand ça fait 5-6 ans qu’ils se masturbent, ils commencent à avoir le goût (besoin) d’un cul et/ou d’un être humain dans leurs bras. Le gars va t’offrir un sac et sa protection : en acceptant les deux, tu es casé, tu n’as plus de problème, personne ne va venir t’achaler. Mais tu n’as pas le choix : si tu refuses, tu deviens une proie, une marchandise disponible dans un marché libre. Celui dont tu as refusé le sac peut essayer de t’amadouer, si c’est un bon gars, ou bien autrement, pourra arranger une agression collective pour te faire comprendre le sérieux de sa proposition. C’est comme ça que ça se passe. Par exemple, à l’émission d’une radio interne, l’animateur annonçait l’arrivage du jour : « Claude, vingtaine, blond, 5'11", beau cul, cellule 3456 ; Daniel, cheveux longs, non poilu, 6'1", musclé, cellule 45-Est ». Seules exceptions : ta cote dans l’échelle des valeurs du milieu (assassinat commandité, vol à main armé important, meurtre d’un policier), ta masse musculaire et ta ceinture noire, tu assommes le premier qui t’écoeure. Et s’ils sont plusieurs à vouloir le jeune ? L’affaire se réglera entre eux : aux cartes, en paiement ou au plus offrant. Mais à partir du moment où un couple est formé, c’est vivre et laisser vivre. En fait, en dedans, le couple c’est l’art de vivre : une société d’acquêt et de services mutuels. Très souvent des amitiés fortes et sincères, surtout entre gars du même âge, parmi les anciens. Il y aussi des divorces, aussi fréquents que dans la société mais peut-être moins dramatiques : habituellement, on change de partenaire entre amis. Les viols, devenus rares maintenant, sont presque toujours un acte de vengeance ou une punition planifiée. Le couple est tellement un facteur reconnu et nécessaire de stabilité sociale, qu’il arrive que les autorités carcérales vont confier un jeune récalcitrant à un ancien, histoire de l’encadrer et de le calmer. Les gardiens respectent les couples et ne se mêlent habituellement pas des affaires de cellule. Générosité, ouverture d’esprit ? Non. L’administration sait que les gars en couple se tiennent tranquilles parce que c’est plus facile de faire du temps à deux et que la menace d’un transfert de cellule, de bloc ou même d’institution est très efficace. L’homosexualité, la sexualité entre hommes, n’est pas officiellement reconnue par le système carcéral. Dans les années 60, une politique officielle associait même la masturbation à un flagrant délit de mutilation corporelle ! Aujourd’hui, on ne s’en préoccupe pas sauf quand les détenus s’en servent pour provoquer le personnel féminin. OK tout ça c’est une affaire de sexe et/ou de camaraderie ou d’amitié. Mais comment ça se passe pour les gais ? Pas de différence, ce n’est pas vraiment important. Ce qui compte en dedans, ce n’est pas qui tu es ou ce que tu y fais, c’est la nature (la qualité) des crimes qui t’y ont conduit. La plus part des gars ne le disent pas : si ta masculinité ne fait pas de doute, tu n’auras pas de problème. Par contre, pour les gars efféminés, les travestis, les queens, c’est très difficile : ils deviennent le réceptacle collectif des solitaires (les transexuels, perçus comme plus authentiques et assumés, sont cependant respectés). De plus, les détenus gais ne sont pas nécessairement meilleurs que les autres : un sadique gai, c’est un sadique et parmi les pires harcelleurs il y a aussi des gais. Et les gardiens gais ? Ni mieux ni pires que les autres ! Et le SIDA, le condom ? Il y a un grave problème avec le SIDA : presqu’une épidémie. Les condoms sont distribués à l’infirmerie et l’institution enregistre le numéro matricule de tous les détenus qui passent à l’infirmerie et note le motif de la consultation. Alors les gars n’y vont pas chercher de condom. Pourquoi ne pas les vendre à la cantine comme les cigarettes ? Dans les maximum, encore aujourd’hui, la culture du système carcéral est punitive. Les autorités ferment les yeux quand ça les avantage (le calme et l’ordre) mais comme on ne permet pas officiellement la pratique sexuelle, et encore moins la pratique homosexuelle... Et rendus dehors ? Chacun retrouve les comportements de son orientation affective et sexuelle naturelle. Les hétéros seront discrets et renforceront l’adage : tout le monde se fait sucer mais personne suce. Souvent les amitiés se maintiennent, aussi solides. Dans le milieu gai, les ex-détenus sont exotiques : il y a des gars qui sont fascinés par la petite croix tatouée entre le pouce et l’index et les petites lignes qui témoignent du temps passé en dedans (une ligne = 2 ans). La prison est sans doute le reflet de notre société, avec ses zones de lumière surprenantes, ses zones d’ombre troublantes et ses zones d’obscurité terrifiantes et insupportables. Pour ma part, j’ai choisi de retenir de cette vision privilégiée de l’intérieur des murs (trop brève : j’aurais aimé aussi parler des détenues gaies), le besoin vital d’amour des hommes et leur capacité à le découvrir, même boueux, dans le désert ou malgré les puits empoisonnés. |
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