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Chroniques, chantiers et pistes de pionniers. |
Mis en ligne : 3/01/2009 Mis à jour : 27/03/2009 Texte : précédent | Texte suivant |
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Le voyage d'un gai dans le monde du travail Jacques Beausoleil | juillet 2008 |  |
Travail |
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Le voyage d'un gai dans le monde du travail
TABLE DES MATIÈRES INTRODUCTION
La traversée d'une forêt remplie d'ombres (1954 - 1983)
L'exploration d'une vaste clairière (1983 - 1994)
La mise en marche d'un chantier laissé en friche (1993 - 1998)
QUESTIONS DE RECHERCHE
INTRODUCTION
Un choix de départ Laissez-moi vous raconter une histoire, une longue histoire, celle de mes aventures comme gai au royaume du travail. J'ai entrepris il y a 49 ans - j'en avais alors 26 - un long voyage pour en arriver à vivre pleinement ce qui s'est révélé au cours des années un don précieux : mon orientation affective et sexuelle, ma capacité d'aimer un autre homme. J'ai vécu des moments où je suis resté assis, engourdi pendant des jours et des jours. J'ai affronté des tempêtes. J'ai chanté sous le soleil en traversant des clairières et j'ai pleuré de joie devant des découvertes éblouissantes. Il faudrait écrire une véritable autobiographie - ça viendra peut-être un jour - pour rendre compte adéquatement et complètement de ce fabuleux voyage, mais tel n'est pas mon propos ici. J'ai choisi de circonscrire un territoire précis de ma vie : mes expériences comme gai dans l'univers du travail. D'où vient ce choix ? Pour l'expliquer, il faut que je fasse comme au cinéma : une marche à rebours. Décidé de voyager léger au soir de ma vie, j'entreprends de me délester du plus grand nombre possible de papiers et de documents. Psychologue du travail et de l'organisation travaillant à mon propre compte, j'ai lancé au cours des dernières années de ma carrière un programme de sensibilisation et de formation des gestionnaires sur la Qualité de vie des gais et des lesbiennes au travail. Incapable de jeter au rebut - ça me déchire le cœur - le fruit de tous les efforts, les réalisations et parfois les déceptions auxquels j'ai fait face, je ramasse tous ces documents, je les classifie et j'entreprends d'écrire un texte pour les présenter et les expliquer avant de les envoyer aux Archives gaies du Québec (qui nous rappelle sans cesse que nous avons un devoir de mémoire) ou de les mettre à la disposition de l'équipe de recherche de l'UQAM sur Homosexualité et environnement de travail. Qui sait : peut-être comme au temps des pharaons, pourront-ils en tirer quelques blocs pour construire les monuments futurs. Je me laisse prendre au jeu de l'écriture et des souvenirs. Je remonte alors le cours de ma carrière professionnelle et de mes engagements comme militant gai pour retracer la genèse de cette réalisation de fin de carrière. Je constate alors que la longue période qui l'a précédée a servi d'incubateur. Je me mets en frais de la raconter pour constater que je dois poser une borne : le moment où je suis sorti de la clandestinité pour assumer entièrement mon orientation affective et sexuelle, donc pour passer de l'ombre à la lumière, de la mort à la vie. Une question surgit spontanément : comment ai-je vécu mes relations avec mon environnement de travail avant et après cet événement qui servit de véritable plaque tournante dans ma vie. Et c'est ainsi que je suis remonté jusqu'aux sources de ma première formation professionnelle. Une telle tentative comporte sa part de défi car l'histoire de vie d'un individu est un vaste territoire qui, vu de vol d'oiseau, forme un tout. En choisissant de descendre la rivière qui traverse ce territoire, je croise les divers ruisseaux qui l'alimentent. C'est ainsi que pour parler clairement des expériences de travail, il me faut un certain nombre de fois donner des informations sur d'autres aspects de mon histoire personnelle sans pourtant épuiser le sujet : de là, un sentiment de non-dit, de retenue pour le lecteur. Pourquoi un récit de vie étalé sur la place publique ? Notre chère Denise Bombardier, notre Démosthène du Québec, se plait comme certains autres journalistes ou essayistes à dénoncer ces individus qui viennent trop souvent déverser sur la place publique leur trop plein d'intimité : le Québec a tant besoin de grands intellectuels ! Au-delà de la peur viscérale de la plage blanche, cette dénonciation a contrecarré longtemps chez moi le désir et le plaisir de raconter. Une chance que les circonstances de la vie m'ont appris autre chose que ces résistants aux émotions. Un jour que je participe à la réalisation d'une émission de télévision et que je suis en train de me servir un café à la pause, je sens derrière mois une personne qui me touche à l'épaule. Je me retourne et je fais face à un jeune homme à l'allure timide, au regard un peu sombre et peut-être angoissé. Il me regarde et me dit : Vous êtes bien Jacques Beausoleil ?. À ma réponse affirmative, il ajoute : Je veux vous dire merci. Je vous ai vu à « Parler pour parler » de Jeannette Bertrand et à « Enjeux » de Radio-Canada. Dans les moments les plus désespérés que je vis à cause de mon homosexualité, alors je visionne à nouveau ces émissions et je reprends espoir. Je crois avec les premiers lecteurs qui m'ont aidé à mettre au point ce document, que ce récit peut toucher un certain nombre de personnes. Il peut venir en aide à tous ces gais et ces lesbiennes qui, se heurtant à un milieu de travail plus ou moins favorable et peut-être luttant avec leur propre désir, se sentent malheureux au travail. Ne sachant que faire, vivant la peur du rejet et peut-être même se sentant menacés, ils se veulent discrets, sinon clandestins. Pour eux, ce récit apportera peut-être une note d'espoir qu'aucune analyse profondément intellectuelle ne saurait toucher. Pour d'autres gais et lesbiennes, luttant - c'est rarement donné - pour obtenir des changements dans leur environnement de travail, ils y trouveront peut-être quelques idées créatrices - par certains aspects je crois avoir été un pionnier -, des pans d'espoir, des outils de travail, le tracé de certaines démarches, à la limite quelques trucs. Quand à ceux qui comme moi auront vécu certaines victoires, je suis heureux de partager à leur joie. Restent alors toutes ces personnes de quelque orientation que ce soit qui sont sensibles au droit de la personne, à l'application des chartes québécoise, canadienne ou internationale concernant la discrimination au travail. Il y parmi eux des travailleurs et des gestionnaires qui côtoient des compagnons et des compagnes ou des employés gais et lesbiennes et qui se questionnent sur la façon idéale d'agir face à leur égard ou sur certains comportements autour d'eux qui demeurent mystérieux à leurs yeux. Si ce récit peut leur permettre d'amorcer ou d'approfondir leur réflexion et de modifier ou de continuer l'action entreprise, tant mieux. Au-delà de cet engagement altruiste, une autre raison est sous-jacente au choix d'un récit de vie plutôt que d'un essai intellectuel ou d'un pamphlet pour dénoncer ce que d'aucuns appelleraient les homophobes du monde du travail : c'est la seule écriture - un peu paresseuse, diront certains - avec laquelle j'ai du plaisir. Certes, elle traduit mon caractère exhibitionniste, mais je renvoie pour ma défense à notre grand Fernand Dumont qui a mis au cœur de son œuvre la relation entre la culture populaire faite de la vie des gens et la culture savante et au philosophe Ricœur qui en a fait l'objet d'une conférence intitulée La vie : un récit en quête de narrateur. Le philosophe Georges Leroux qui rapporte cette information ajoute Invoquant la figure de Socrate, Ricœur conclut qu'une vie examinée est d'abord une vie racontée (Le Devoir, 3 et 4 mai 2008, F 7). Et c'est pourquoi ce genre d'écriture se révèle si thérapeutique pour celui qui ose l'affronter. Les étapes du voyage Tel que mentionné plus haut, la genèse de ce récit débute avec la période actuelle pour remonter à travers une période intermédiaire aux premiers pas de ma formation professionnelle. Au moment de raconter les faits, il me faut remettre les étapes à l'endroit c'est-à-dire dans leur ordre chronologique. C'est ainsi que ce document comprend trois chapitres qui correspondent chacun à une période précise. La première traite de la période de la formation professionnelle et des premières années où je suis clandestin comme homosexuel sur le marché du travail (1954 - 1983). Au cours de cette période, je découvre et j'agis mon homosexualité dans un premier temps pour la voir disparaître ensuite avant qu'elle ne surgisse à nouveau pour rester à demeure mais vécue clandestinement. Le second chapitre démarre avec la sortie de la clandestinité. Je m'engage comme militant dans divers organismes gais, ce qui m'amène à approfondir la situation des gais et des lesbiennes face à leur environnement de travail et à témoigner de mon orientation face à mes clients (1983-1993). Le troisième rend compte au sein de mon entreprise comme consultant en gestion du développement d'un volet professionnel traitant de la qualité de vie des gais et des lesbiennes au travail (1993 - 1998). Tout au long de ce récit, je tente de retracer le plus fidèlement possible à partir d'une série d'anecdotes la trajectoire qu'a suivi mon cheminement comme gai dans mon environnement de travail et la dynamique qui les relie. Le tout se termine par une conclusion. Faut-il poser des questions ? La recherche a occupé une large place dans ma carrière professionnelle. Comme ce texte était destiné au départ à une équipe de recherche, des questions susceptibles de nourrir la curiosité d'un chercheur surgissent alors spontanément à mesure que le récit de vie progresse. Faut-il alors introduire ces questions dans ce texte qui s'adresse maintenant à un large public ? Une de mes convictions les plus anciennes veut qu'en tout être humain sommeille un chercheur, donc une personne qui se pose des questions aptes à nourrir sa vie intellectuelle ou à aiguiller ses décisions. Je me dis que chaque lecteur de ce texte est responsable de son milieu de travail et peut retirer un certain profit à se laisser guider par ces questions, quitte à en formuler de nouvelles surgies de son expérience personnelle. Il est vrai que cette prise de position a quelque chose d'un brin idéologique car chaque lecteur doit rester libre de décider si cette dimension l'intéresse vraiment. J'opte alors pour un compromis. J'indique entre parenthèses le numéro des questions que je pose et que je renvoie en annexe, ce qui me permet de garder les notes en bas de page pour apporter certaines précisions au récit lui-même dont la lecture devient alors moins lourde. [WM : l'inscription en rouge QUESTION # suivie du numéro vous conduira à la question puis un « RETOUR » à la fin de la question vous ramènera à votre point de départ.]
PÉRIODE I
La traversée d'une forêt remplie d'ombres (1954 - 1983) La révélation brutale de mon homosexualité et la perte d'un rêve de jeunesse Lors de la traditionnelle prise des rubans à la fin de mes études classiques au séminaire de Mont-Laurier en juin 1954, j'annonce que j'entre chez les Pères dominicains pour devenir un prédicateur. Ce choix est l'aboutissement d'une longue démarche. Elle débute en sixième année de l'école primaire. J'ose un jour critiquer ma maîtresse - une religieuse de presque six pieds de haut et de forte carrure - sur un quelconque événement dont je n'ai pas gardé le souvenir. Selon les mœurs de cette époque, elle me dit alors Va faire un petit tour de cinq minutes à la chapelle pour t'aider à réfléchir. En sortant, elle me prend à part et, à ma grande surprise, elle me tient un langage nouveau pour les temps qui courent Tu sais, mon petit Jacques, j'ai réfléchi moi aussi. C'est correct de critiquer, car vois-tu, sans la critique, ce serait dangereux pour la société. Mais, je crois qu'il y a mieux : c'est de travailler à ce que ça change, car on est responsable du milieu dans lequel on vit. À cela, je réponds spontanément Je veux bien, mais je suis si petit. Que puis-je faire ? Elle me répond de but en blanc Si tu le veux, je pourrais t'aider. C'est alors que cette femme que je considère comme mon premier maître de vie m'initie à l'Action catholique à travers le mouvement de la Jeunesse étudiante catholique (JEC) qui ouvre une brèche dans le monde clérical en valorisant la part des laïcs. Selon la méthode propre à ce mouvement, dont on recommence timidement à analyser l'influence sur la révolution tranquille, j'apprends alors à observer mon environnement, à y déceler ses forces et ses faiblesses, à élaborer des solutions les plus réalistes possibles et à m'engager activement dans la réalisation des changements nécessaires. Cet engagement social à travers le mouvement de la JEC se poursuit tout au cours de mes études classiques. J'y rencontre un deuxième maître qui est professeur de philosophie. Après avoir été impliqué dans l'équipe de la JEC du collège, je deviens responsable pour l'ensemble du diocèse en rhétorique (6ième année d'un cours qui en compte 8). Cet homme est progressiste et visionnaire. Il m'apprend à travailler au changement social sans avoir recours à la violence. Je dévore en même temps la Cité de Dieu de St Augustin et la vie du Mahatma Gandhi. Ce maître à penser m'aide à me doter d'une spiritualité qui a saveur de Vatican II et à jeter un regard critique sur ce qui se passe dans le diocèse et au Québec. Duplessis règne en maître et la révolution tranquille est en marche. J'assiste alors à des camps d'été où tous les présidents diocésains de la JEC se retrouvent en session intensive. On passe des heures inoubliables à échanger et à écouter un Fernand Cadieux, laïc au regard aiguisé, à l'esprit vif et qui ne fait aucun quartier dans l'analyse critique tant du Québec civil que de cette Église catholique qu'il faut réformer en profondeur. Des religieux éclairés, critiques et d'avant-garde font équipe avec les laïcs dans cette démarche (même si officiellement ils encadrent le mouvement comme aumôniers nationaux). Je choisis de devenir Père dominicain avec l'idée de me spécialiser dans une branche nouvelle et fort dynamique la sociologie religieuse et de participer à cet appel des forces vives du Québec qui a déjà amorcé ce qu'on appelle la révolution tranquille. J'entre chez les Pères dominicains en 1954. Sur 21 novices, 11 sont des ex-présidents diocésains de la JEC. Pas besoin de vous dire que c'est une véritable guerre civile : le groupe se divise en deux, avec une droite et une gauche, avec quelques copains au centre, considérés comme des mous. La gauche poursuit une analyse critique du noviciat et de certaines de ses coutumes vétustes, dirigé par un Père Maître qui se dit heureux d'être le fils spirituel du fondateur des Dominicains au Québec (comme l'Évêque de Mont-Laurier se disait le plus vieil évêque du Canada lorsque j'étais collégien, ce que les plus malins traduisaient par les pommes sont déjà pourries dans l'arbre). La gauche est sans pitié. Homme au cœur d'or, ce Père Maître est vite classé comme un conservateur invétéré. Le climat se détériore au point que le Père provincial doit entreprendre une visite spéciale au mois d'avril de l'année suivante. Il interviewera chacun d'entre nous. Dans un discours qu'il veut rassembleur, il situera le rôle du noviciat et nous invitera au dialogue entre nous et à la patience quant à notre engagement face aux changements sociaux que ce soit de l'Église catholique romaine ou autre. Il s'engage à enrichir la bibliothèque d'œuvres spirituelles plus modernes comme signe de bonne volonté et d'espoir. Arrive alors le séjour à la Maison d'étude à Ottawa où nous devons poursuivre à nouveau nos études de philosophie pour passer ensuite à la théologie. Malgré mon désir le plus profond de me rendre aux ordres, j'ai une santé fragile. Je tombe malade. À la fin de la deuxième année, je jongle avec l'idée de quitter la Communauté, mais je ne puis m'y résoudre. On m'envoie alors en repos à la ferme des Pères dominicains située en banlieue d'Ottawa. C'est alors que des événements-clef surgissent et s'emboîtent les uns dans les autres. J'y vis une première expérience sexuelle avec un confrère qui quitte le couvent quinze jours plus tard. Un geyser a surgi. Un mois après cette expérience, je tombe en amour fou avec un autre confrère. Je transgresse les règles ; je subis et j'accepte une punition sévère. L'univers vient de s'effondrer et un rêve de jeunesse s'évanouir. Je décide alors d'aller chercher de l'aide et je m'adresse à un Père Oblat revenu d'Europe après des études en psychanalyse. Après un an et quart de thérapie intensive, la lumière se fait et surgit de l'inconscient un événement de l'enfance qui me fait conclure que je me suis trompé de voie. Je décide alors de quitter l'Ordre des Pères dominicains avec un seul but : retrouver l'amant perdu qui entre temps a quitté la Communauté à son tour. La décision est claire et sans appel, mais douloureuse. J'y quitte des amis et un ordre religieux dynamique, progressiste, profondément humaniste et capable d'intégrer étroitement les développements religieux, social et personnel. J'y ai rencontré cette fois un Père Maître compréhensif, au jugement certain et nettement en avance sur son temps. J'en ai la preuve au moment où je lui annonce que je quitte cet Ordre. Il me demande alors Quittez-vous à cause de votre homosexualité ? Je lui réponds Oui, en partie. Mais j'ai découvert également que les motifs qui m'ont incité à devenir un religieux étaient faux. Sa réponse reste surprenante : Vous savez que vous n'avez pas à nous quitter pour le seul motif de votre homosexualité. Si vous restez, vous aurez comme tous vos confrères à assumer votre propre sexualité à travers le vœu de chasteté. Nous sommes en 1958 au moment où l'homosexualité est encore vue socialement comme une maladie mentale, un acte criminel et une déviation morale majeure condamnée sans nuance par l'Église catholique romaine : ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai réalisé le caractère nettement d'avant-garde et lucide de cette invitation. C'est ainsi qu'une quarantaine d'années après mon départ, je me retrouve un jour à St-Hyacinthe et j'apprends que ce Père Maître est dans la salle où je dîne. J'en suis heureux et je décide spontanément d'aller lui parler. Il se souvient de moi. Je lui donne un bref résumé des événements qui ont suivi mon départ de la Communauté et je lui dis que je viens le remercier pour l'attitude qu'il avait adoptée alors, la considérant comme nettement progressiste. Il m'apprend en retour qu'il était à cette époque en lutte avec la hiérarchie catholique concernant son attitude face aux femmes remariées ou divorcées, si je me souviens bien. Les retrouvailles et la perte à nouveau de mon amant au cours de ma seconde formation professionnelle Je redeviens donc un laïc et j'hésite entre poursuivre des études en psychologie, en sociologie ou en administration scolaire. Je prends rendez-vous avec le directeur de l'École de pédagogie de l'Université Laval. J'y apprends que le seul lieu où on peut poursuivre des études universitaires en administration scolaire au Canada est en Alberta. Sinon, il faut se replier sur les États-Unis. Je décide de mettre cette option de côté. Reste le choix entre la psychologie et la sociologie. Je rencontre alors le Père dominicain Bernard Mailhot, responsable du programme de psychologie sociale à l'Institut de Psychologie de l'Université de Montréal. Je lui pose une question un peu naïve jusqu'à un certain point mais qui demeure significative à mes yeux. Je lui demande Vaut-il mieux chercher à modifier les organisations pour permettre aux individus de s'y épanouir par le travail ou chercher à changer les attitudes des individus pour qu'ils aient la capacité de modifier les organisations et de créer des lieux de croissance personnelle ? Dans le premier cas, la sociologie ou la gestion est l'option la plus appropriée tandis que la psychologie correspond davantage à la seconde. Évidemment, sa réponse demeure cohérente avec sa responsabilité universitaire : En fait, il faut travailler les deux dimensions à la fois. La psychologie sociale demeure un très bon outil. Vous pourriez commencer en psychologie et vous verrez si cela vous plaît. Vous pourriez compléter plus tard par la sociologie. C'est ainsi qu'en septembre 1958, je deviens étudiant en psychologie à l'Université de Montréal alors que mon amant qui demeure ambivalent au plan sexuel étudie dans une autre faculté de la même université. L'Institut de psychologie de l'Université de Montréal a été créé par le Père dominicain Noël Mailloux et, malgré la présence de laïcs, la direction est assurée par des clercs. Je vis avec la certitude que si on découvre mon homosexualité qui est redevenue active, on fera des pieds et des mains pour assurer que je n'aie pas mon diplôme. Cette affirmation est peut-être fausse, mais telle est la perception qui prédomine à cette époque, même si un de nos confrères de classe est homosexuel. Nous chuchotons entre nous à son sujet, mais, lui, vit la situation ouvertement et sans ostentation. Il faut dire que cette perception n'est pas sans fondement. Le programme scolaire aborde la question de l'homosexualité dans le chapitre des perversions sexuelles. Il m'arrive parfois encore de ressentir dans une évocation fugitive certaines émotions que j'ai vécues alors : le sentiment entre autres d'être totalement étranger à moi-même lorsque je dois écouter, sans pouvoir ni discuter ni argumenter - l'enseignement universitaire de premier cycle est très peu interactif - avec ce savant professeur de psychologie clinique qui tente de me convaincre, sans le savoir, que je suis un pervers et un malade mental. J'ai pourtant le sentiment de vivre un des moments les plus merveilleux de ma vie - je suis en amour - et d'avoir retrouvé enfin ma santé mentale après une thérapie fort révélatrice sur moi-même et y avoir payé un prix élevé : la perte d'un rêve d'enfance et de jeunesse. À cet enseignement fort bien ajusté aux préjugés de l'époque, il faut ajouter la bataille pour le statut de la psychologie clinique qui veut qu'un psychologue ne puisse exercer la profession qu'en autant qu'il est en très bonne santé mentale. C'est donc l'avenir de ma carrière professionnelle qui est en jeu. Ce n'est que très récemment au cours des échanges avec mon entourage sur l'écriture de ce texte que j'ai pris conscience de la dichotomie profonde qui s'est créée en moi entre la valorisation de la vie intellectuelle et la priorité donnée au vécu et à la croissance psychologique des gens. Au moment où j'accède à la nature profonde de mon orientation affective et sexuelle de nature homosexuelle (je ne mets pas encore l'étiquette gaie sur cette expérience), les intellectuels qui m'entourent et qui se présentent comme des savants tentent de me faire la preuve que c'est là une véritable déviation dans mon développement personnel. Dit en d'autres mots, la recherche de la vérité avec tout son appareillage scientifique ne me permet pas d'éclairer ce que je considère comme la vérité sur moi-même. Aujourd'hui, je peux comprendre les fortes influences qu'avaient subies nos maîtres d'alors et je dois admettre que je ne disposais pas de l'autonomie personnelle qui m'aurait permis de filer mon chemin en toute liberté comme le faisait notre confrère de classe. Il n'en demeure pas moins que je me questionne maintenant sur le chemin qu'a parcouru l'Association américaine de psychiatrie pour en venir à retirer l'homosexualité de son catalogue des maladies mentales. Sont-ce les recherches universitaires, la pratique clinique, l'influence de certains membres gais de l'Association qui ont ouvert la brèche ? Je n'ai jamais rien lu à ce sujet. Après deux années de cours en psychologie générale, je dois choisir une spécialité pour terminer ce qu'on appelle alors la licence en psychologie qui, elle, nous donne accès aux études de doctorat. Je choisis la psychologie industrielle plutôt que la psychologie sociale. Le Docteur Gilles Auclair, fondateur de la psychologie industrielle au Québec, qu'on appelle aujourd'hui psychologie du travail ou psychologie de l'organisation, est le fondateur et le directeur de ce programme à l'Institut. Il serait trop long de décrire ici en détail les péripéties qui ont conduit à ce choix fondamental pour mon avenir entre la psychologie sociale et la psychologie du travail et de l'organisation. Il est nécessaire cependant d'en situer le contexte. L'équipe de psychologie sociale de l'Institut est tiraillée par les divers courants de recherche et de pensée qui émergent des laboratoires les plus effervescents des États-Unis en psychologie sociale. Le choc des idées et des expériences est intense et les comportements des membres de l'équipe de psychologie sociale ne sont pas toujours très cohérents. Par contre, la vision de Gilles Auclair m'apparaît plus articulée et l'objectif proposé est non seulement clair, mais me garde dans la voie ouverte à l'âge de 12 ans : travailler à humaniser les entreprises ou à faire en sorte que les entreprises en viennent à harmoniser l'atteinte de la mission qui leur est propre et l'épanouissement personnel des individus qui y oeuvrent. C'est un défi quasi impossible à réaliser mais fort exaltant. À cela, s'ajoute la perspective de revenus plus intéressants à moyen et long terme. Gilles Auclair accepte que je me spécialise en relations humaines. C'est ainsi que les valeurs et les attitudes propres à l'exercice du leadership ou ce qu'on a appelé une saine philosophie de gestion dans les organisations devient la pierre angulaire tant des études que des recherches que nous mèneront ensemble par la suite. À ce même moment, un événement dramatique se produit. Celui que j'aime toujours et avec lequel j'ai gardé un contact continu, m'apprend qu'il se marie. Je savais, mais je ne voulais pas voir. Sous le choc, je me retrouve à l'urgence de l'hôpital St-Luc. De retour de l'hôpital, je vis alors une expérience curieuse. Tout désir affectif et sexuel pour un homme est disparu. Je fête alors cet événement car me voilà libéré d'une maladie psychologique majeure. Je me marie avec une compagne de classe et, à la fin de ma scolarité de doctorat en 1963, j'entre sur le marché du travail. Deux événements inattendus et sans signification immédiate Le premier événement où homosexualité et travail se croisent survient un an après mon entrée sur le marché du travail au moment où je suis responsable de la section d'Administration scolaire à l'Université de Montréal (juin 1963). Un dimanche matin, je reçois chez moi un téléphone d'un des enseignants de ma section. Il est littéralement en état de panique. Il me demande de le rencontrer d'urgence à mon bureau de l'Université. J'accepte sans hésiter car je comprends qu'il veut être certain que la conversation sera confidentielle. Il m'apprend alors qu'il a été arrêté par la police dans une toilette publique (il avait été piégé par un policier qui l'avait sollicité), qu'il craint que certains journaux en fassent une nouvelle - je ne doute pas aujourd'hui que la police refilait alors ce genre d'information à certains journaux - et qu'il a besoin d'un avocat. Mais, par-dessus tout, il veut savoir si je lui ferai perdre son emploi. C'est la première fois que je fais face à une telle situation et ce, dans mon premier emploi permanent de gestion. Je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui, mais il faut dire que, à cette époque, les responsables d'unité administrative à l'Université de Montréal disposent d'un assez large pouvoir. Peut-être que l'expérience antérieure avec mon amant perdu quelques années auparavant a une influence. Si je remonte dans mes souvenirs, je garde l'impression que ma réaction est plutôt calme. Je le rassure sur le champ en lui disant que je le défendrai auprès des autorités supérieures si la situation l'exige. Et je me mets en frais de le mettre en contact avec un professeur de la Faculté de droit qui est le mari d'une très grande amie de ma femme. Je ne me souviens plus de ce qui est advenu par la suite de cette histoire, mais avec elle constitue le point de départ de ma réflexion sur la situation des gais au travail. Elle me fait prendre conscience des peurs et des risques auxquels les homosexuels peuvent avoir alors à faire face. (QUESTION # 1) L'autre événement qui me met face à face avec cet univers non traditionnel concerne le travestisme c'est-à-dire l'attrait d'un homme pour les vêtements féminins.Une très grande amie de ma femme arrive un jour à la maison en larmes et totalement sous le choc : elle vient de trouver dans la valise d'auto de son mari des vêtements féminins. Son mari travaille dans une entreprise de transport aérien. Tout ce dont je me souviens, c'est qu'ils se sont séparés par la suite ; mais alors, cet événement me questionne. Que signifie une telle attirance chez un homme ? Quel peut être l'impact dans son milieu de travail ? Fallait-il que ce couple se sépare nécessairement ? La réponse est venue beaucoup plus tard. Lors des 75 ans de mon ex-épouse en février 2006, cette amie a été invitée à la fête. Elle me prend à part pour me parler de la situation de son fils d'une quarantaine d'années qui vient de sortir de prison pour motif d'agression sexuelle sur un jeune garçon au sens légal du terme. Sachant que je suis en contact avec des pédophiles et des pédérastes de Montréal depuis plus d'une vingtaine d'années, elle veut me parler de son fils. Professeur de musique auprès des jeunes, il a perdu son emploi et vit maintenant sur le bien-être social. Il refuse tout aide de sa mère. Elle se questionne alors sur les liens qui peuvent exister entre le fait que son père était attiré par le travestisme alors que le fils était en bas âge. Et elle termine en disant Si j'avais su alors ce que je sais aujourd'hui sur le travestisme, il y a de grosses chances que je ne me serais pas séparée de mon mari, car, nous nous aimions, mais il y avait chez lui cette forme d'attirance que je ne comprenais pas. (QUESTION # 2) Le développement de la carrière Durant neuf années, de 1963 à 1972, je travaille comme enseignant, chercheur ou gestionnaire dans les divers départements touchant le monde du travail de l'Université de Montréal, qu'il s'agisse de la section psychologie industrielle à l'Institut, de la section de l'administration scolaire rattachée à la nouvelle Faculté d'éducation ou à l'École des hautes études commerciales. Durant toutes ces années, je maintiens ma collaboration avec Gilles Auclair et je tente de finaliser la rédaction de ma thèse de doctorat, ce qui ne se fera jamais. Durant toute cette période d'enseignement et de recherche, je suis rattaché directement ou je continue à collaborer avec une équipe qui travaille d'arrache-pied sous le leadership de Gilles Auclair et à laquelle s'est rataché Guy Archambault, professeur de carrière à l'École des Hautes Études Commerciales de Montréal (HEC). Ces efforts engendrent un vaste programme de formation en gestion des ressources humaines destinées aux gestionnaires des entreprises. Lorsque le lourd nuage de la crise de Mai 68 en France ou de la révolte des étudiants américains contre la guerre du Vietnam arrive au-dessus des institutions universitaires du Québec, une véritable remise en question de l'autorité bat son plein et frappe de plein fouet l'École des hautes études commerciales de Montréal à laquelle est rattachée notre équipe de recherche et d'enseignement. C'est durant cette période - 1965 à 1968 - que je participe comme chercheur à un vaste projet de recherche confié à Gilles Auclair par la Commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada. Cette étude comparée porte sur la conception du leadership des gestionnaires et des étudiants en gestion canadiens français et canadiens anglais. Par la suite, devant la montée de la crise dans le milieu universitaire, les grandes entreprises qui ont participé à cette recherche nous sollicitent. Gilles Auclair quitte l'Université de Montréal avec une équipe dont je fais partie pour fonder une firme de conseillers en développement du personnel et de l'organisation. Nous sommes en 1972. L'Hydro-Québec qui vient d'être nationalisé, Johnson et Johnson, le Canadien national, la Banque provinciale du Québec qui est en phase de fusion avec la Banque nationale du Québec et une famille religieuse formée de Pères, de Religieuses et de Frères enseignants deviennent nos clients principaux. Les neuf années qui suivent seront consacrées à aider les gestionnaires de ces organisations à implanter une saine philosophie de gestion dans leur organisation. Une guérison confondue avec un traumatisme Un an après la fondation de cette firme, un événement majeur se produit. Alors que je me promène en auto sur la rue St-Hubert et que j'approche du boulevard Métropolitain, mon regard tombe sur un homme qui marche sur le trottoir. Une explosion éclate dans ma tête. Elle est si violente que je comprends alors que le désir est revenu. Ainsi, douze ans après la perte de mon premier amour masculin, ce que j'ai pris pour une guérison, n'est nulle autre chose qu'un traumatisme. Cordonnier mal chaussé ? Fut-on psychologue de formation, lorsque nos émotions sont en cause, nous redevenons assez facilement comme n'importe quelle autre personne. Je me bats durant trois mois avec cette émotion. Un soir que je reviens de Mont-Laurier et qu'il pleut, ma femme lâche un cri : je file en ligne droite sur un parapet de ciment à 100 kilomètres à l'heure. Je l'évite de justesse grâce à un coup de roue. Je crois aujourd'hui que, sous la tension, j'ai peut-être perdu contact avec la réalité durant quelques secondes ou que la fatigue accumulée a eu pour effet que je me suis endormi : il n'en demeure pas moins que je vis l'événement comme une tentative de suicide. Le lendemain, je décide de cesser de me battre avec mon désir et de vérifier ce qu'il en est, en me disant en moi-même Je puis bien me tuer si je veux, mais je n'ai pas le droit d'amener ma famille avec moi dans la mort. C'est ainsi que, prenant mon courage à deux mains, je me présente au sauna de la rue Millen - aujourd'hui disparu. Je sais que je viens d'entrer dans la clandestinité. J'y lutte durant neuf années encore avant d'arriver à assumer mon orientation affective et sexuelle. Une longue période de clandestinité Nous sommes à l'automne 1973. Compte tenu de la très grande liberté dont je jouis dans mes déplacements et de la capacité de ma femme d'être autonome (une épouse jalouse m'aurait probablement forcé plus tôt à régler le problème), je peux alors au cours de ces années vivre mon homosexualité d'une façon active soit dans les bars, soit dans les endroits publics. Il est clair que personne dans mon milieu de travail n'est au courant et c'est une réalité dont il n'est jamais question. La clandestinité me rend fébrile. Ainsi, je finis par connaître à peu près tous les endroits où les gais draguent à Montréal. À cette époque, je quitte Montréal pratiquement deux semaines par mois, sauf durant l'été, pour donner des sessions de formation à travers la province de Québec : Rouyn-Noranda, Drummondville, Sherbrooke, Québec, Rimouski, Baie-Comeau. Je repère assez facilement là encore les endroits de drague. Une chose cependant est absolue : jamais je ne courtise un participant aux sessions, même si nous sommes entre adultes. Durant ces années, l'homosexualité demeure extrêmement taboue dans tous les milieux de travail et un tel geste eut été considéré certainement par les compagnies qui nous assuraient les contrats comme un écart majeur : j'y aurais probablement perdu des contrats, sinon mon emploi. (QUESTION # 3) Tout en vivant constamment dans la peur d'être surpris et dénoncé, je fais des expériences qui deviennent de plus en plus significatives. Voici une anecdote dont je garde un vif souvenir et qui fera partie de ce vaste réservoir d'expériences humaines qui lentement me façonnent. Je travaille alors à Drummondville et je finis par identifier un bar situé à la toute fin de la ville, à la croisée de la route pour Sherbrooke. Je me rends là un soir. Ce bar se trouve dans un sous-sol. J'hésite, craignant de me trouver dans un endroit mal famé. J'entre quand même et je constate après quelques instants que le spectacle qui s'y donne est assuré par des personnificateurs féminins. Vers 23 heures, un homme d'une cinquantaine d'années fort joli, avec veston et cravate, se présente. Il est évident que c'est là un milieu qu'il ne connaît pas. Il regarde le spectacle et vers minuit, un des personnificateurs vient le trouver. Il s'assoit sur ses genoux et prend plaisir à draguer, comme le ferait une femme dans un tel milieu. Je ne sais exactement ce qui s'est passé, même si j'étais assis assez près, mais il semble que, face à l'invitation faite par cet homme, le personnificateur lui révèle probablement sa vraie nature. Ce client lâche un cri et, tel un bouchon qu'on fait sauter d'une bouteille de champagne, il se lève et s'enfuit en courant. Tout le monde s'esclaffe de rire. C'est là mon premier contact avec cet univers étrange pour moi alors, des personnificateurs féminins mais qui me deviendra familier plus tard. Au cours de ces années de clandestinité, j'arrive un jour chez un homme d'une cinquantaine d'année que j'ai dragué au Parc Sauvé. Il m'invite chez lui. En arrivant, il me présente un livre dont le titre parle de la mort. Et il me dit comment il est inquiet à ce sujet. Nous en causons. Et, au cours de la conversation, il me mentionne qu'il travaille au Ministère de la Justice et que ça va très mal dans son travail. Il finit par préciser qu'une des raisons vient de ce qu'il change assez souvent de département - il est perçu comme un instable - du fait qu'il a constamment l'impression qu'on parle de lui lorsqu'on mentionne le mot homosexualité ou qu'on fait des farces à ce sujet. Il dit que la paranoïa s'est emparée de lui. Un jour, je vais au Ministère. Lorsqu'il me voit entrer dans le bureau où il travaille, il me fait signe avec un geste de panique de me comporter comme si je ne le connais pas. Une telle rencontre affine la prise de conscience de ma propre situation de clandestin. L'arrivée à l'École de service social de l'Université de Montréal jouera le même rôle. En janvier 1980, je quitte la firme Les Services du personnel et de l'organisation (SDPO Inc.) pour fonder ma propre entreprise de consultation en gestion tout en collaborant avec elle. Mon premier contrat majeur vient de l'École de service social de l'Université de Montréal où je suis engagé comme chercheur dans le cadre d'un projet financé par le gouvernement fédéral. Lorsque j'arrive à cette École, quelle n'est pas ma surprise de constater qu'au moins deux autres professeurs sont ouvertement homosexuels et que leur situation est connue publiquement. Il est même permis d'intégrer cette réalité à l'enseignement et l'un d'eux a déjà publié quelques articles sur le sujet que je m'empresse de lire en cachette. Je suis toujours clandestin et je vois alors d'autres distingués professeurs draguer dans les toilettes de l'Université. Tout cela me paraît étrange. Je commence à me questionner sur le nombre de professeurs gais universitaires qui cachent encore leur homosexualité comme moi avec la sensation que l'École de service social est peut-être un lieu privilégié. (QUESTION # 4) L'augmentation de la détresse psychologique et des comportements à hauts risques Il faut dire que, plus les années passent, plus je me détruis de l'intérieur. Sans trop m'en rendre compte, je deviens de plus en plus dépressif. La réalisation de mon travail me demande une énergie considérable. J'ai la sensation que je suis chez un photographe assis dos à une immense toile noire parsemée de taches blanches. Il est des jours où j'ai la sensation que deux hommes marchent en même temps côte à côte sur le trottoir et le matin, au réveil, il m'arrive de plus en plus souvent de m'asseoir sur mon lit et de me parler à moi-même, en disant Console toi, car dans 16 heures, tu pourras dormir à nouveau. À mesure que la détresse psychologique augmente, je vis alors ce que je constaterai souvent par la suite chez d'autres gais : j'adopte des comportements à hauts risques. Deux événements au moins liés à mon contexte de travail vont m'aider à prendre conscience de ce fait. Le premier se situe à Londres. Je m'y rends pour une semaine de travail et mon collègue et président de la compagnie arrive par un autre avion. À la gare, je croise un homme qui me drague. Je prends le risque de l'inviter au motel où nous devions loger, mon collègue et moi. Cet homme quitte immédiatement après que nous ayons baisé ensemble. Mon collègue surgit au motel une quinzaine de minutes plus tard alors que je ne l'attends pas encore. Je comprends que je n'ai plus beaucoup la maîtrise de mon désir et que j'ai pris un risque qui aurait pu briser ma carrière. (QUESTION # 5) Une autre fois, je donne une session de formation dans la ville de Québec. Je me rends après mon travail dans un bar gai - au Ballon rouge - je crois. La foule est considérable et nous sommes tassés comme des sardines. Je me retrouve assis à côté d'un jeune homme dans la vingtaine. Nous nous mettons à causer et très tôt dans la conversation, il me dit qu'il est étudiant en psychologie à l'Université Laval. Évidemment, nous nous trouvons en terrain connu et la conversation devient de plus en plus intense. Chose curieuse, il est accompagné d'un autre jeune homme de son âge qui vient et repart constamment sans jamais se joindre à nos échanges. La conversation est si intéressante que je ne porte pas attention à ce compagnon. Vers une heure du matin, je me sens fatigué et je me dis que si j'invite ce jeune homme à ma chambre d'hôtel, peut-être qu'il acceptera de passer la nuit avec moi. Prétextant que la musique est si forte qu'on a de plus en plus de difficulté à converser, je l'invite à l'Auberge des Gouverneurs où j'ai une chambre, près du pont Pierre-Laporte, en ajoutant cependant que s'il veut amener son compagnon avec lui, je n'y vois pas d'objection. Une invitation à mi-chemin entre le plaisir de la conversation et une chance que la situation tourne à l'avantage de mon désir. Nous nous rendons à l'hôtel et nous commandons des breuvages. Le mystérieux compagnon continue toujours le même manège : il fait la navette. Il sort de la chambre et y revient constamment sans jamais dire un mot. À deux heures du matin, on cogne fortement à la porte. Je reste surpris en me disant qu'aucun de mes deux frères qui vivent à Québec ne sait que j'y suis et que de toute manière, ils ne viendraient pas me déranger à cette heure. De plus, nous ne faisons aucun bruit et causons normalement. J'ouvre la porte et me trouve face à face avec trois militaires en habit kaki. L'un me demande si un tel est présent. Je réponds que non, n'ayant jamais demandé son nom au mystérieux compagnon. Le militaire pousse brusquement la porte et apercevant le jeune homme, s'écrie Il est là ! Les trois se précipitent alors sur lui, le couchent sur le lit, le maîtrisent et le menottent Le plus vieux de ces militaires me demande qui je suis. Je refuse de répondre en invoquant le fait qu'une chambre d'hôtel est un lieu privé et que je ne donnerai suite qu'en présence d'un avocat. Sous ce calme d'acier, je transpire. Il se tourne alors du côté de l'étudiant et le questionne à son tour. Ce dernier lui répond que je suis son oncle. Sentant que lait peut cailler, je corrige en disant que nous nous sommes rencontrés au bar et que je les ai invités à ma chambre pour causer en toute tranquillité. Les trois soldats quittent alors la chambre en les amenant avec eux. En observant le comportement de ces militaires, je conclue qu'il y a une certaine hiérarchie entre eux et que celui qui ferme la marche est probablement en formation. Il a l'air d'avoir 18 ou 19 ans. Je le tire à l'arrière par sa veste au moment où il passe devant moi et lui demande, en baissant la voix Que se passe-t-il ? Il me répond que le jeune homme arrêté est un déserteur de la base militaire de Val Cartier. Je comprends alors que nous avons été suivis du bar à l'hôtel. Les questions surgissent : ce jeune militaire est-il gai puisqu'il fréquente un bar et un étudiant gai ? Si oui, est-ce un déserteur ou un gars qui a fait une escapade pour pouvoir retrouver les siens. (QUESTION # 6) Le lendemain matin, lorsque je porte plainte au gérant de l'hôtel, celui-ci m'apprend que l'armée n'a pas à demander la permission pour pénétrer où elle le désire. Je reste perplexe, mais le plus important vient du fait que durant au moins trois à quatre semaines, à chaque fois que le téléphone sonne à la maison, le cœur me serre : je crains que ce ne soit l'armée qui se pointe et qu'ainsi j'aie à m'expliquer à ma femme, sans compter les répercussions sur la carrière. Par contre, je me dis à cette époque que ce serait peut-être la meilleure chose qui puisse m'arriver : un événement extérieur viendrait me dénoncer plutôt que je prenne moi-même en toute liberté la responsabilité de me dévoiler. Le virus que constitue la clandestinité me gruge sournoisement de l'intérieur et elle devient de plus en plus un enfer. Comme des éclairs dans la nuit, des idées suicidaires apparaissent de plus en plus et dansent dans mon cerveau l'espace d'un moment. (QUESTION # 7) C'est cette détresse qui me presse à sortir de la clandestinité et aujourd'hui, je suis très fier du fait que j'aie pu y parvenir les yeux ouverts et par ma propre initiative. Ainsi s'achève ce que je considère comme la première période de ma vie professionnelle. Elle est surtout caractérisée par la turbulence et par un effort acharné de recherche sur moi-même durant un premier temps avec un fond d'angoisse inexpliqué. Lorsqu'en 1973 la lutte reprend avec mon homosexualité, je ne sais pas encore combien la route sera longue à travers cette forêt touffue et remplie d'embûches. Pourtant, pendant ce temps, une fleur poussera dans la terre noire d'un sol piétiné et elle finira par percer au grand jour après la série de péripéties hasardeuses racontées plus haut.
PÉRIODE II
L'exploration d'une vaste clairière (1983 - 1994) Des clients catholiques : une famille religieuse Au cours des dernières années passées avec la firme que j'ai mentionnée plus haut, je développe, avec l'aide de mes collègues, une nouvelle clientèle : les communautés religieuses. Je deviens le consultant principal tout d'abord auprès d'une famille religieuse (ayant le même fondateur) composée de trois branches différentes : les hommes prêtres, les femmes religieuses et les frères enseignants. Le travail débute avec la communauté des prêtres au Québec et porte sur la philosophie de gestion et l'exercice du leadership dans cette communauté. Par la suite, le Père provincial de la province de Québec est élu Général de sa communauté pour implanter dans l'ensemble de l'organisation mondiale ce qu'il a accompli ici. Après avoir quitté cette firme en janvier 1980 pour fonder ma propre compagnie, je continue à collaborer avec elle auprès de cette famille religieuse. Pendant que les deux seniors de la firme poursuivent le travail auprès du Généralat de la communauté des prêtres, je deviens le consultant principal auprès de la branche féminine rattachée à cette même famille religieuse. Il y a là un marché intéressant à développer et je demeure un des laïcs le mieux outillé pour œuvrer dans ce domaine. Cette expérience de travail a alors un effet curieux tout comme d'ailleurs la pratique religieuse que je maintiens à cette époque. Il n'est pas dans mon propos ici ni le lieu pour le faire de parler des tiraillements qu'un catholique sincère et de mon âge peut vivre dans un tel contexte, mais lentement, à mesure que le temps passe, j'aborde l'institution catholique avec un regard de plus en plus critique. Un sentiment profond s'installe : le droit d'être moi-même, d'être vrai et authentique, face aux condamnations officielles qui surgissent constamment. Je me dis que s'il s'avère que je suis vraiment homosexuel de par ma nature profonde, je considère que je suis alors dans le droit chemin. Il est clair que je devrai faire un choix et plus que probable, perdre cette clientèle, tout en restant convaincu qu'une telle conséquence est injuste. Pourquoi ma compétence professionnelle serait-elle niée à cause de mon orientation affective et sexuelle ? Ma sortie de la clandestinité se fait dans le cadre du travail auprès de la clientèle religieuse En octobre 1982, j'ai une rencontre avec mes deux collègues de la firme de consultation pour une mise au point sur certains fonctionnements que j'ai adoptés avec ces clients religieux. Nous sommes au chic Restaurant de la Mère Martin. À un moment de la conversation, le président de la firme dit Oublie le président et le professeur ainsi que les collègues de travail : nous voulons te parler en amis. Et, après une pause, il ajoute une phrase-choc : Accepte-toi donc tel que tu es et tu seras plus heureux. J'éclate alors en sanglots. Ceci dure probablement de 5 à 10 minutes. Mes collègues ne bougent pas et attendent. Je me lève alors et je dis Très bien et merci beaucoup. Je vous reverrai demain au bureau. Et je quitte prestement le restaurant. Au cours de la nuit suivante, une crise intense éclate et je vis alors une expérience de nature plutôt spirituelle qui me délivre et me confirme dans mon homosexualité. C'est alors que je décide d'assumer pleinement mon orientation affective et sexuelle gaie. Deux jours plus tard, j'en informe mes collègues qui restent les plus surpris du monde. Leur remarque n'avait aucun lien avec mon orientation. Ils n'en savaient absolument rien. Je suis dans un état d'effervescence. Un véritable geyser a surgi. J'ai l'impression de naître à nouveau et le sentiment de libération est si puissant que j'ai la sensation de ne plus être dans la réalité. Je décide alors de faire de l'authenticité la pierre angulaire de ma vie. Je suis comme un amoureux fou : je voudrais le dire au monde entier. Une chose est certaine : la fleur a poussé à travers le macadam et il devient clair que j'ai l'intention de vivre ouvertement mon nouvel état. J'ai alors 50 ans exactement. Dans la semaine qui suit la révélation de cette décision à mon épouse, je commence à fréquenter le Groupe de discussion du mercredi (GDM) qui agit comme groupe d'entraide auprès des hommes homosexuels soit clandestins, soit en phase de transition et de réorganisation de leur vie après avoir accepté leur homosexualité. Très tôt, je deviens animateur lors des rencontres du groupe. À partir de ce moment, je m'identifie comme gai et je m'engage d'une façon définitive dans les groupes d'entraide, de service, de défense des droits et d'éducation au sein des communautés gai et lesbienne. Par ce truchement, je poursuis ma propre reconstruction psychologique et sociale. Je ne remercierai jamais assez mes deux collègues de travail de la firme SDPO, Gilles Auclair et Guy Archambault, pour le support indéfectible qu'ils m'ont apporté dans cette période si intense. Ils resteront pour moi le modèle parfait de l'employeur et du collègue de travail dénué de tout préjugé même le plus subtil envers l'homosexualité. Leur attitude va profondément marquer ma vision de l'homosexualité au travail tout comme ce l'avait été pour mon Père Maître chez les Dominicains. Dans un climat ambiant où l'homosexualité est encore perçue comme pathologique et immorale, Pierre Elliott Trudeau l'ayant sortie de la zone criminelle, des patrons et des collègues de travail me démontrent qu'ils ont échappé aux préjugés et à l'ostracisme. La perte des clients religieux Compte tenu de la relation que j'ai avec mes clients et de la décision que j'ai prise de ne plus me cacher, une double question se pose : dois-je avertir mes clients religieux (le Général de la communauté, le provincial du Québec et les deux supérieures provinciales de la branche féminine, l'une du Québec et l'autre de Ontario) et dois-je continuer comme consultant auprès de ce type d'organisation ? Comme je suis dans un état émotif très intense et que les décisions sont de nature à avoir des conséquences importantes pour notre travail comme conseillers en développement organisationnel et des ressources humaines, le président suggère que ce soit lui qui l'annonce au Général de cette communauté ainsi qu'aux deux supérieures provinciales et qu'il assure également les négociations qui pourraient s'en suivre au sujet des contrats qui nous lient à cette famille religieuse. Ce qui s'est passé alors est bougrement intéressant, du moins en rétrospective. Dans un cas, la Provinciale réagit selon sa personnalité et son style de leadership : femme autoritaire et peu empathique, elle pique une colère, affirme qu'elle se sent trahie (elle affirme ne l'avoir jamais deviné), même si au plan professionnel, elle n'a que des reproches mineurs à faire se situant, non pas au niveau des valeurs que je défends auprès de sa communauté, mais davantage au niveau des stratégies du changement. Elle refuse toute rencontre qui me permettrait de m'expliquer et exige que je ne remette jamais les pieds dans sa communauté. Un de mes collègues prend immédiatement la relève du contrat de consultation auprès de cette province religieuse. L'autre provinciale est son opposée. Une femme chaleureuse, du type mère de famille (nous travaillons également sur certains aspects négatifs de ce style de leadership), se sent malheureuse. Elle accepte de me rencontrer. Après avoir expliqué ma longue marche au désert, elle dit me comprendre, mais ne voit pas comment elle pourrait convaincre les autres religieuses dont la moyenne d'âge est élevée de me garder comme consultant principal et personnel. Il faut dire que notre travail nous plonge au cœur même d'une dimension fondamentale du développement des communautés religieuses : l'exercice du leadership et par conséquent du système de valeurs sous-jacent ainsi que de l'ensemble des relations interpersonnelles et intergroupes. Elle accepte que je termine le contrat établi pour l'année (jusqu'en juin : nous sommes en mars 1983) à condition que je reste discret. Lorsque je quitte, la version officielle voudra que j'aie changé d'orientation - ironie du sort - dans mon travail. Je suis dans un tel état de fatigue que j'accepte tout cela sans opposer quelque résistance que ce soit. Je fais tout simplement remarquer à la supérieure provinciale qui s'était montrée compréhensive que leur fondateur avait nommé une aveugle - donc une marginale - comme première supérieure de la communauté qu'il avait fondée. Et il l'avait fait sciemment comme un signe en cette période fastueuse et conformiste du temps de Louis XIV où l'Église catholique romaine avait besoin d'une réforme importante. Lorsque cette supérieure me demande le cadeau que j'aimerais recevoir en quittant, je propose les Œuvres complètes de leur fondateur publiées dans la collection La Pléiade, en ajoutant doucement Si votre fondateur revenait, peut-être qu'il accepterait un gai comme conseiller auprès de sa communauté. Par la suite, le président de notre groupe consulte le Général de la branche masculine de cette même famille religieuse pour vérifier auprès de lui s'il y avait quelque espoir que je puisse continuer à travailler comme consultant auprès des communautés religieuses. Sa réponse est formelle : il faut abandonner cette clientèle. Et c'est ainsi que, lorsqu'en juillet 1983, je me prends un appartement, je reste convaincu qu'il ne sera jamais plus question de travail professionnel auprès d'organismes religieux. La réalité va se révéler tout autre ! Un religieux qui s'excuse Il est vrai que durant les mois d'automne de cette même année, ce Général accepte que je poursuive mon travail comme consultant durant quelque temps. Pendant que le président de la compagnie travaille avec le Général lui-même, je poursuis le même travail en parallèle avec son adjoint que nous formons, à cette époque, pour qu'il devienne un conseiller interne en développement organisationnel de sa communauté. Ce Père est hollandais. Il est alors à Montréal. Je lui propose de travailler à mon nouvel appartement sur le boulevard l'Acadie, ce qu'il accepte. Le surlendemain, mon président me convoque pour discuter de cette décision qu'il considère comme un manque de jugement. Comment avais-je pu dans les circonstances amener un religieux chez moi pour travailler seul avec lui ? Il est clair que le Général qui me connaît pourtant bien est intervenu. Son adjoint quitte Montréal le lendemain sans me dire au revoir. Je vis alors une sorte d'amertume face à cet événement. Je suis donc devenu un pestiféré et l'image qu'on me renvoie est que je deviens suspect parce qu'en tant qu'homosexuel, je puis sauter sur n'importe qui sans le moindre respect, à moins que cette décision du Père général n'aie été prise que pour sauver l'image, attitude que je viens de balancer littéralement. Peut-être à cause de mon état de santé, peut-être influencé par cette idée de la non-violence que j'ai héritée des héros de ma jeunesse (Jésus, Gandhi, Martin Luther King), peut-être à cause de mon tempérament, j'accepte à nouveau la situation. Plus tard, des militants gais me diront que je disposais d'une situation en or car elle m'aurait permis de déclencher un solide, pour ne pas dire virulent, débat public et acculer l'Église catholique du Québec au pied du mur. Aujourd'hui, je considère que j'ai été récompensé par la suite pour n'en avoir rien fait. En effet, un an plus tard, ce même Père m'écrit une lettre pour m'expliquer qu'ayant accepté sans discussion l'ordre de son supérieur, il a quitté Montréal sans explication et maintenant, il considère avoir fait une erreur. Il vient s'excuser du manque de respect qu'il a eu à mon égard. Mon geste de paix a engendré une réaction de paix. C'est ainsi qu'il ne faut pas aborder le monde des institutions religieuses avec un regard manichéen : tout n'est pas noir et tout n'est pas blanc, comme pour chacun de nous. À la sortie de la clandestinité, une remise en question du choix de la carrière Pour comprendre certains événements qui vont suivre, il me faut préciser ce qui se passe immédiatement après ma sortie. L'année qui suit en est une d'effervescence : un mélange de dérèglement et d'explosion de vie incroyable. Tout devient possible et tout est à redécouvrir. Une partie de mes réflexions portent à cette époque sur l'opportunité de quitter ma profession. J'ai la sensation très nette que la très grande partie de mes décisions vitales antérieures sont fortement, sinon totalement, influencées par les normes de la société qui m'entoure et avec lesquelles je viens de rompre. Un rêve remonte à la surface : tout quitter pour devenir archiviste, ce qui présuppose un véritable retour à l'école. Et je fantasme également sur le désir de devenir massothérapeute avec l'intention de développer une approche globale qui permettrait tant au corps qu'aux émotions de s'exprimer pleinement et d'obtenir le maximum de plaisir et d'équilibre. Je me rends vite compte que rien de cela n'est réaliste car j'ai à payer une pension alimentaire quand même assez importante, quoique raisonnable à mes yeux - compte tenu que les quatre enfants sont demeurés à la maison avec mon ex-épouse. (QUESTION # 8) Je ne me sens pas capable de faire fi de la situation et de recommencer à zéro. Une première année de libération qui conduit au burn out et à un arrêt de travail Il est difficile de décrire l'état dans lequel je vis alors. L'élastique est tiré à son maximum. Je suis comme l'individu qui a marché au désert durant des années et au moment où il trouve une oasis, il se met à boire à en crever. Je continue mon travail comme chercheur et conseiller en développement de groupe à l'Université de Montréal et, dans le cadre de ma compagnie, à mon propre compte, mais, lorsque j'entre le soir, je dépose ma valise et je prends la rue. Je vis en partie la nuit. J'ai perdu mes amis hétérosexuels avec lesquels j'avais un lien à cause du couple. Ce lien étant rompu, il me faut reconstruire un nouveau groupe d'amis. Entre temps, je continue à draguer dans les lieux qui me sont quand même familiers. C'est ainsi que j'entre en contact au Parc Sauvé avec un gars d'environ trente-cinq ans qui sort d'un séjour à la section psychiatrique de l'hôpital du Sacré-Cœur. Nous nous lions d'amitié assez rapidement sans qu'aucune relation sexuelle ne fasse partie du paysage. Au début du mois d'octobre, il demande s'il peut aménager chez moi. Je vis alors dans un trois pièces et demi (après avoir quitté un grand semi-détaché de Ville Mont-Royal). Nous couchons dans le même lit sans jamais avoir de contact physique. Je tombe en amour avec cet homme : il le sait, mais refuse constamment qu'on ait quelque relation sexuelle que ce soit. Je tiens le coup, mais je découvre bientôt que la boisson disparaît assez vite de l'armoire où elle est remisée. Je lui en fais la remarque. Sans entrer dans la longue saga avec ce jeune homme, je constate qu'il a rétabli le contact avec ses amis et que la drogue est au rendez-vous. À deux reprises, il entre à la maison, en fin de soirée, gelé comme une balle et tente de m'étouffer. La première fois, je me dégage et je décide de n'en parler à personne, surtout pas aux membres de ma famille, tant je me sens honteux. Je me répète cette phrase Si je le dis à ma famille, elle me répondra sûrement que je n'avais pas à me mettre dans le trouble et à quitter la vie tranquille et rangée que je menais auparavant. Et la vie continue, fébrile. La deuxième fois, je comprends que la situation est sérieuse. Je commence tout d'abord à cesser de le regarder dans les yeux et, me souvenant de ce que j'avais lu sur les animaux, je fais le mort. Il me relâche. Il est temps. Je saute sur le téléphone et appelle mon frère qui, à cette époque, est le Directeur général de l'hôpital psychiatrique Robert-Giffard à Québec. Il me conseille de prendre immédiatement une valise et de venir le trouver. Je quitte la maison en panique à 4 heures du matin. Lorsque je reviendrai, je demanderai à mon colocataire de quitter l'appartement dans les jours qui suivent et nous coupons le contact. Au début de mois de mai, je tombe malade, brûlé à la suite de tous ces événements. Je dois à contrecœur demander un congé de maladie. Le directeur du projet de recherche avec lequel je collabore et qui est le directeur de l'École de service social de l'Université de Montréal comprend rapidement la situation car je suis à l'aise pour lui parler des divers événements vécus au cours de l'année. Comme je suis le chercheur principal de ce projet, il décide de demander une prolongation auprès de Bien-Être et Santé Canada qui nous a subventionnés. La demande est accordée. Son attitude allait encore une fois profondément influencer ma vision des rapports entre le travail et l'homosexualité. Son appui mettait en exergue la manière positive et ouverte que pouvait adopter un gestionnaire face à un gai. (QUESTION # 9) Le retour au travail : un directeur général courageux mais inquiet Après une première période de repos forcé de trois mois - de mai à la fin de juillet 1984 -, le médecin accepte que je reprenne du travail à mi-temps pour une période de six mois. Je suis donc à quart de temps à l'Université et à quart de temps, dans ma propre compagnie. C'est alors que le président de la firme de consultation avec laquelle je continue à collaborer m'offre un travail adapté à ma situation de santé auprès d'un organisme qui se consacre à la formation des gestionnaires dans les entreprises. Le directeur général de cet organisme que je connais déjà assez bien hésite lorsqu'il apprend que je suis gai et qu'il n'est pas question pour moi de vivre sous la couverture. Sa première réaction évidemment est identique à celle de nombreux autres amis ou connaissances qui sont au courant de mon attitude durant cette période : Ta vie affective et sexuelle est une affaire strictement privée et il n'est pas nécessaire qu'elle soit connue de tes clients. Je suis totalement en désaccord. Je suis fier d'être ce que je suis maintenant et je ne veux plus me retrouver à table ou au bar avec mes clients en prenant bien soin d'éliminer des conversations tout ce qui dans ma vie renvoie à mon homosexualité : autant dire, mettre un bâillon sur tout ce qui touche ma vie affective et mes activités comme militant gai. J'en tire alors un véritable slogan : toute once d'émotion authentique perdue est une once de santé mentale qui s'envole. Sa deuxième réaction ne me surprend pas quoiqu'elle me peine : ce directeur général veut être certain que j'aurai un comportement éthique avec les participants des sessions de formation et que je ne chercherai pas à les draguer. Cette garantie lui est donnée, mais une fois de plus, je me dis que si j'étais hétérosexuel et qu'il y aurait des femmes dans le groupe des participants aux sessions, on ne rendrait certainement explicite une telle condition. Ça irait de soi. Jusqu'ici, je vis seul et je prends mes décisions en fonction de mes besoins et de mes valeurs. La situation va changer avec l'arrivée d'un conjoint dans ma vie. Mon premier amour gai à visage découvert Un an après avoir assumé mon orientation, je commence à fréquenter un enseignant de Québec. Nous tombons en amour et après une période de fréquentation, il quitte Québec pour venir poursuivre des études universitaires en nursing à l'Université de Montréal et en juillet 1984, nous commençons à cohabiter. Nous formons un couple et ce roman d'amour durera dix-sept ans. Mon conjoint a opté pour le nursing psychiatrique. Durant les premières années de son travail professionnel et de notre vie commune, il cache à ses collègues de travail, sauf aux amis plus intimes, qu'il est gai et qu'il vit en couple. En conséquence, il parle très peu de sa vie personnelle. Le lundi midi, de retour au travail, il s'isole à la cafétéria pour ne pas avoir à manger avec ses collègues infirmiers ou médecins. La raison est simple : le lundi midi, les collègues parlent davantage de ce qui est survenu durant la fin de semaine et donc, de leur vie privée. À cette époque assez récente après ma sortie du désert, j'ai tendance à être plus radical et à vouloir éviter toute forme de clandestinité. Nous en parlons assez souvent mais nous signons une sorte de contrat moral par lequel nous devons chacun respecter notre rythme d'intégration à la société de notre nouvel état de vie. (QUESTION # 10) La stabilité prend le dessus Au moment où un gai accepte d'assumer son orientation, il entre dans un processus de réorganisation plus ou moins lent tant au plan psychologique que social. Très souvent, cette phase en est une de turbulence. L'individu doit apprendre à vivre avec la nouvelle personne qu'il est maintenant. Il doit reconstruire son estime de lui-même, éliminer les vieux démons concernant sa vie sexuelle, se mettre à la recherche de l'autre qui viendra donner son véritable sens à son orientation, revoir ses objectifs de vie et ses choix antérieurs. Dans le même sens, il doit réorganiser sa vie sociale : le niveau d'authenticité qu'il se sentira capable de vivre ouvertement, les rapports avec sa ou ses familles, avec les amis, avec le milieu de travail et de loisirs. Tout y passe et tout est à refaire. Pour moi, cette période d'instabilité dure pratiquement deux ans. En juin 1985, la santé est revenue. J'ai réintégré entièrement mon travail à l'Université qui reste à demi temps et quitté définitivement la firme puisque le client commun que nous avions m'a renvoyé. Grâce à ma vie amoureuse, je goûte aux premières années d'un véritable bonheur sans nuage. Je viens d'accepter la présidence de l'Association des pères gais de Montréal (APGM) et de faire ma première apparition sur la place publique avec une la populaire émission de Jeannette Bertrand Parler pour parler. Les trois piliers sur lesquels reposent mes contacts avec les organisations Pour ce qui concerne le monde du travail, je me trouve à la jonction de trois chemins. L'un concerne l'École de service social de l'Université de Montréal où je travaille à demi temps maintenant comme chercheur et enseignant ; le second, concerne la clientèle de ma propre compagnie de consultation et le troisième, les organismes gais où j'œuvre bénévolement comme militant. Pendant 15 ans, de 1983 à 1998 au moment de prendre ma retraite comme professionnel, je vivrai des expériences passionnantes où mon désir de vivre à visage découvert et de jouer à fond mon rôle d'éducateur, entrera en conflit ou sera renforcé par les contacts que j'aurai avec divers milieux de travail. En voici l'histoire. Pilier I : L'École de service social de l'Université de Montréal Une nouvelle manière d'être à l'École de service social de l'Université de Montréal Je poursuis mon travail à l'École de service social de l'Université de Montréal. Il faut dire que c'est pour moi un vif soulagement et un plaisir extraordinaire de me retrouver dans un milieu où l'homosexualité est pleinement admise tant au plan personnel qu'académique. Je constate alors que, pour les mêmes activités, j'ai besoin non plus de 125 % d'énergie mais de 90 % : il en reste en réserve. C'est une véritable régénérescence. Je me sens toujours chez le photographe dos à une immense toile, mais elle devenue blanche avec un certain nombre de petits points noirs. Telle est la vie. Je joue au sein de cette École divers rôles : enseignant, chercheur, participant à la gestion du nouveau programme de formation en administration sociale. Un jour, une collègue qui traite de la famille dans son cours me demande si j'accepte de venir rencontrer les étudiantes de sa classe car ces dernières ont demandé que la question de l'homosexualité soit abordée durant ce cours. Ceci me fait grand plaisir mais, si mes souvenirs sont bons, je demande pourquoi elle n'invite pas plutôt une lesbienne. Je ne sais si c'est ma remarque qui a influencé le cours des événements, mais je me souviens que cette demande n'a pas eu de suite. Pour la première fois, je me questionne sur les différences qui peuvent exister entre les gais et les lesbiennes, principalement au niveau du développement social de ces deux groupes. Ce n'est que plus tard que je prends connaissance de la vision de la sociologue Irène Demczuk qui affirme que malgré les intérêts communs, les deux groupes forment vraiment deux communautés distinctes. La rencontre de Nicole Hamel, une des deux auteures de : l'amour entre femmes dans l'Église catholique Lors d'une conférence à l'Université Laval où nous allons présenter les résultats de nos recherches en cours, j'ai l'occasion de connaître la femme qui a publié le livre sur la situation des lesbiennes dans l'Église catholique. Elle vit en couple et lors de la publication de ce livre elles sont demeurées anonymes. Depuis lors, Nicole qui était agente de pastorale au diocèse de Québec a quitté l'Église catholique romaine pour devenir pasteure de l'Église unie du Canada et s'est identifiée comme une des auteures de ce livre. Le contact s'établit d'une façon assez inattendue. On me remet un billet. Ce billet vient d'une dame qui me demande si je peux discrètement la recevoir dans un endroit qui n'est pas public. Comme j'ai une chambre dans un motel près de l'Université Laval, je lui fixe un rendez-vous. En s'assoyant, elle se présente et me pose la question suivante : Croyez-vous qu'il peut y avoir un lien entre la maladie physique et le fait d'être trop longtemps clandestin comme gai ou lesbienne ? Je réponds que je ne connais pas l'ensemble des études sur le sujet, mais mes contacts avec le milieu, y incluant ma propre expérience, me laissent croire qu'en effet une telle relation est plus que vraisemblable. Elle ajoute alors qu'elle est agente de pastorale pour le diocèse de Québec depuis un certain nombre d'années, qu'elle vit en couple et est toujours demeurée clandestine. Elle vient d'être opérée pour un cancer et arrive à la conclusion que la clandestinité et le stress qui lui est afférent en est du moins une des causes importantes, sinon la cause principale. Elle m'apprend en même temps que, s'appuyant sur une des recommandations votées lors du dernier synode du diocèse de Québec, elle a proposé un projet de recherche concernant une pastorale pour les gais et les lesbiennes, projet qu'elle désirait réaliser lors de son année sabbatique. Elle fait face à un refus. J'ai gardé le contact avec elle. Elle quittera cet emploi plus tard et s'inscrira à des études universitaires. Le livre qui a suivi présente de fait les résultats de son travail de maîtrise, je crois. La Maison d'intervention Vivre C'est au cours de l'année scolaire 1983-84 que mes contacts avec les ressources alternatives en santé mentale ont débuté en Montérégie dans la perspective d'un projet commun de recherche entre elles et l'École de service social de l'Université de Montréal. Parmi ces maisons, j'établis un lien particulier avec la Mme Chantale Dussault, directrice fondatrice de la Maison d'intervention Vivre de St-Hubert. Des circonstances précises m'amènent à identifier mon orientation affective et sexuelle gaie. L'accueil se révèle ouvert et sans préjugés. Je garderai le contact avec cette ressource alternative en santé mentale dont je deviens le consultant durant une certaine période. Par la suite, une entente survient entre nous : je collabore à l'insertion sociale dans la communauté gaie des personnes qui au cours de leur thérapie mettent de l'avant leur orientation affective et sexuelle gaie. À ma retraite, je continue à travailler comme bénévole auprès de cet organisme dont je suis présentement le secrétaire du conseil d'administration. (QUESTION # 11) Pilier II : La clientèle de ma propre compagnie Un contrat auprès de l'Assemblée des Évêques du Québec Par un détour étrange et inattendu, je me retrouve en contact avec une organisation religieuse. Au début de l'année 1989, je reçois un surprenant téléphone. Une amie qui travaille d'une façon permanente à l'Assemblée des Évêques catholiques du Québec m'annonce qu'elle m'a proposé auprès du secrétaire général de cet organisme pour agir comme consultant dans un projet de réaménagement des structures. Comme à cette époque, je suis sur la place publique par l'intermédiaire des médias, je me questionne sur l'attitude que je dois adopter dans les circonstances. Un premier choix est possible : pour assurer un tel contrat, me retirer de la place publique comme militant gai. J'y perds considérablement au plan personnel car cet engagement me permet d'intégrer de mieux en mieux ma nouvelle vie affective et sexuelle. Même alors, en cessant toute activité gaie en public, la question qui porte sur l'attitude que je dois adopter face à mon client demeure entière. Vaut-il mieux prévenir mon client que de me voir dénoncer au beau milieu du contrat ? Je consulte mon interlocutrice qui connaît très bien ce milieu sur l'attitude que je dois adopter. Elle me recommande de n'en rien dire et d'attendre que les évêques avec lesquels je collaborerai me connaissent et aient eu le temps de m'apprécier comme individu et comme professionnel. Il devient possible que leur réaction soit alors différente face à mon orientation affective et sexuelle. Tiraillé entre deux valeurs fondamentales, je deviens plus réaliste et j'assouplis ma façon d'agir. Je reste comme consultant durant un an et demi auprès de l'Assemblée des évêques du Québec (AEQ) et il n'en est jamais question, ni de leur part ni de la mienne, d'autant plus que j'ai décidé de dissocier travail et militantisme, sans pour autant modifier mon comportement dans ce dernier cas. Consultant auprès d'un diocèse catholique Mme Lise Baroni, une des étudiantes dont j'ai supervisé le travail scolaire à l'École de service social de l'Université de Montréal, me demande quelques années plus tard de donner un cours sur le leadership aux prêtres qui ont des responsabilités de gestion dans le diocèse de Saint-Jérôme où elle travaille. Après discussion avec l'évêque d'alors, Mgr Charles Valois, ce dernier décide de m'engager comme consultant pour un travail de réorganisation du siège diocésain. Je suis alors la même règle concernant mon orientation affective et sexuelle : je prends pour acquis que je suis embauché pour ma compétence professionnelle et que mon orientation ne doit pas interférer, croyant de toute façon que cet Évêque est probablement au courant. Il n'en est pas question lors de l'embauche et, comme je vis en couple à cette époque, je ne m'en cache pas sans pour autant faire du prosélytisme ou du militantisme. Un jour, l'émission Enjeux de Radio-Canada décide de consacrer une heure à l'homosexualité. Je suis choisi comme personnage central de cette émission. Le vendredi soir, le téléphone sonne à l'Évêché du diocèse où j'agis comme consultant et une bonne dame dit à peu près ceci à son Évêque : Monseigneur, savez-vous que votre conseiller est un homosexuel ? Et cet évêque de répondre : Oui, Madame. Mais il faut que vous sachiez que cet homme est protégé par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec et que je l'ai embauché pour sa compétence : aussi longtemps que nous serons satisfaits de ses services et que nous en aurons besoin, il restera avec nous. C'est son secrétaire général qui me rapporte ce téléphone le lundi midi suivant lorsque nous dînons ensemble à sa demande. Il faut donc comprendre que la chose n'est pas discutée très ouvertement puisque ce secrétaire n'est pas au courant de ma situation et qu'il demande ce dîner pour pouvoir en discuter. Il me dit avoir le sentiment d'être assis devant un homme nouveau, différent de celui qu'il connaît depuis un certain nombre de mois. Je garde un bon souvenir d'une anecdote amusante. Au milieu de ce projet, environ six mois après son début, l'Évêque décide de réunir tous ses principaux collaborateurs pour une mise au point. Chacun donne son opinion sur la situation. À la fin, l'Évêque s'adresse à moi pour me demander mes commentaires. Ce que je fais et je termine ainsi : Cher Monseigneur, si ce n'était de l'ambiguïté de mon propos et du danger de mes paroles, je vous dirais que je vous aime bien. Et toute la table de s'esclaffer de rire. Le jeu de mots de ma phrase était clair. C'est dans une telle circonstance que j'en suis venu à me doter de la définition suivante de la santé mentale : Plus on est aux yeux des autres ce que l'on est à ses propres yeux, plus on a de chance de rester en santé mentale. Des prêtres se confient Un jour, un prêtre catholique que j'avais eu l'occasion de croiser me téléphone et me demande si j'accepterais de le rencontrer chez moi, évidemment le plus confidentiellement possible. Je donne ma garantie. Il me raconte alors qu'il est de plus en plus inquiet, sinon stressé, du fait que son évêque vient de demander à Rome qu'on lui décerne un titre comme récompense de son travail, du type monseigneur ou prélat domestique. Je m'étonne de cette entrée en matière et je demande : Et alors, est-ce un mal ? Il me répond : En soi, non. Mais, je suis gai et plus je monterai dans la hiérarchie, plus ce sera pénible si jamais mon orientation devenait publique. Au cours de ces années, il ne sera pas le seul prêtre catholique à entrer en contact avec moi pour se confier ou me consulter sur la conduite à adopter. Évidemment, je conseille à tous de devenir membre du groupe Agapè. Ce groupe a pour objectif de venir en aide aux prêtres ou religieux aux prises avec l'homosexualité. Malheureusement, une erreur faite par le responsable de ce groupe a eu pour effet que ce prêtre a quitté ce groupe. Je tente aussi de les écouter attentivement en leur disant que ce n'est pas moi qui, ayant vécu dix ans clandestin comme homme marié, oserais les condamner. Et je discute avec ceux qui le veulent bien. À chaque fois que je pose la question Pourquoi alors ne quittes-tu pas les ordres pour vivre en paix avec toi-même ?, la réponse est à peu près toujours la même : J'ai la foi. Je crois profondément au travail que je fais et au bien que j'apporte aux gens. J'ai acquis des compétences qui me permettent de me développer dans mon travail. Et les gens m'estiment. Alors, pourquoi quitterais-je simplement à cause de mes besoins sexuels qui ne font de tort à personne ? Je reconnais mon engagement initial de demeurer chaste, mais je ne suis pas prêt pour autant à prendre une décision aussi radicale et irréversible. Et je crois que pris en contradiction entre ma conscience et l'institution pour laquelle je travaille, je donne priorité à ma conscience (ceci fait partie de l'enseignement orthodoxe de l'Église catholique romaine) et, à un niveau plus profond, je te dirai que je suis convaincu que notre Église fait une erreur : un jour viendra où elle aura à reconnaître la place de la sexualité dans la croissance humaine et spirituelle des gens et à reconnaître pleinement l'homosexualité, du moins dans les manifestations conformes à ses valeurs. Entre temps, il faut vivre avec notre conscience et attendre. Lorsque mes amis gais ou lesbiennes disent que ce clergé ne décroche pas uniquement par pure besoin de sécurité ou par pure hypocrisie, ils font une grave erreur, sinon une injustice. Il faut avoir vécu la peur pour comprendre. J'ai souvent dit à des amis (et je l'ai écrit à au moins un évêque) que si, demain, les gais se donnaient la main et décidaient de dénoncer publiquement les prêtres ou les religieux - je ne connais qu'un seul cas crédible concernant la même situation chez les lesbiennes - qui couchent occasionnellement ou périodiquement dans leur lit, la province de Québec serait à feu et à sang. Avec seulement quatre ou cinq de mes amis, nous pouvons dresser une liste assez impressionnante. Et c'est pourquoi le milieu gai devrait être louangé pour sa sagesse et son sens du respect des individus. Quoique le naturisme et l'homosexualité constituent deux désirs différents, un jour, au cours d'une conversation banale avec un prêtre séculier, nous en venons à parler du naturisme. Je mentionne à mon interlocuteur que je suis naturiste depuis l'âge de 28 ans, mais que j'ai dû vivre également ce phénomène d'une façon clandestine jusqu'à ma sortie. Il me confie alors qu'il exerce son ministère dans une région éloignée de Montréal, mais que justement il vient dans la région montréalaise pour pratiquer le nudisme. Et nous échangeons sur certains endroits connus. La fondation de Partenariat pour le développement des communautés chrétiennes En 1994, cette même amie théologienne qui m'avait introduit au diocèse dont j'ai parlé plus haut me met en contact avec un de ses amis anglicans. Ce dernier se voit comme un laïc missionnaire. Il est spécialisé en orientation professionnelle et en counseling. Il a fondé un centre il y a déjà un certain nombre d'années pour venir en aide aux divers personnels religieux. Sa femme est une pasteure anglicane et il s'intéresse au développement et à la croissance principalement des paroisses. Nous décidons de créer un organisme de consultation auprès de tous les organismes chrétiens - communautés, paroisses, œuvres - touchant principalement la gestion des ressources humaines. Nous l'appelons Partenariat pour le développement des communautés chrétiennes. Nous travaillons à influencer certaines Facultés de théologie (Laval, Montréal) en collaboration avec cette amie commune dans le sens de créer des programmes spécialisés en gestion des organismes religieux. Nous publions des textes et nous réalisons ensemble un certain nombre de projets d'intervention auprès de paroisses, de groupes de pastorale et de quelques diocèses catholiques et du diocèse anglican de Montréal. Nous nous présentons comme un organisme œcuménique. Évidemment, lors des rencontres qui avaient pour but de vérifier la faisabilité d'un tel projet et d'en jeter les fondements, j'aborde avec mon interlocuteur la question de mon orientation affective et sexuelle et de mes diverses expériences en milieu catholique après ma sortie. Sa première réaction en est une de surprise. Notre amie commune s'était montrée discrète (même si je suis alors sur la place publique). Il demande de consulter, ce qui m'apparaît tout-à-fait raisonnable puisque nous avons à bien identifier tous les risques auxquels nous serons confrontés. Il retourne dans sa paroisse et consulte les sages de sa communauté, y incluant celui qu'il considère comme son parrain. Ce dernier l'encouragera à poursuivre le projet avec moi mais un certain nombre adoptera l'attitude que l'un d'eux a résumé en une seule phrase : Sache que tu te promèneras avec un pécheur public . Malgré cette épée de Damoclès, nous avons poursuivi ce projet sans jamais obtenir le support financier nécessaire à sa survie. Après trois ans d'efforts intensifs, nous nous sommes fait hara-kiri. Aujourd'hui, je crois que les raisons d'un tel refus de support sont diverses :
L'enseignement à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal J'en profite pour parler immédiatement d'une situation vécue beaucoup plus tard alors que j'ai déjà pris ma retraite. J'accepte de donner un cours à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal sur la gestion des organismes religieux. Les participants sont en majorité des agents de pastorale à laquelle s'ajoutent certains prêtres séculiers et un religieux qui travaillent en paroisse, y incluant un prêtre africain. Évidemment, j'attends un certain temps avant d'introduire la question de la Charte des droits de la personne du Québec. Et j'utilise des exemples concrets vécus personnellement pour discuter de son application dans le monde de l'emploi. Je propose alors un exercice comme travail obligatoire : Identifiez les tabous qui existent dans votre milieu de travail . La publication d'un tel document créerait un véritable tollé. Je ne le ferai pas, mais ce document précieux restera en archives tout comme cette lettre que j'ai reçue par la suite dans un geste de grande confiance d'une agente de pastorale. Cette personne y exprime ce que j'ai entendu si souvent : l'énorme souffrance de devoir vivre cachée dans un diocèse catholique lorsqu'on est lesbienne et qu'on croit profondément à ce qu'on fait. Lorsqu'on aborde la question de l'homosexualité dans l'Église catholique romaine, on se centre surtout sur ses prises de position théologiques ou morales. Il arrive qu'on aborde de plus en plus la question du clergé gai (principalement à cause des débats sur la pédophilie et la pédérastie) mais on ouvre que très rarement la porte sur la situation des agents de pastorale laïcs ou les autres personnels qui collaborent, y incluant le personnel d'entretien ou de support. Et pourtant… Une demande de la part d'une veuve C'est au cours de cette même année 1990 que je compte parmi mes clients un organisme communautaire de la région. La demande d'intervention vient du fait qu'une crise se développe dans cet organisme, due à certains comportements du président. Après quelques rencontres, la coordonnatrice - une dame d'un certain âge - me demande si j'accepte de la rencontrer à sa maison privée. Je dis oui, croyant qu'elle désire apporter certaines informations ou idées sur le conflit en cours, mais dans un milieu plus discret. Une fois sur place, tout en sirotant le thé qu'elle m'a servi, elle m'explique qu'elle a une bonne amie qui est veuve et qu'elle aimerait me mettre en contact avec elle, étant convaincu que nous pourrions bien nous entendre et peut-être développer une relation à plus long terme. La demande est claire. J'hésite car je n'ai jamais eu l'occasion d'aborder la question de mon orientation avec ce client. Je décide qu'il est important d'être vrai. J'informe alors mon interlocutrice que je suis gai et quoique je ne sois pas misogyne, je ne désire pas ce genre de contact avec cette femme. Elle reste surprise et nous avons alors un long échange sur la question de l'homosexualité au Québec. Une demande d'une veuve en quête d'un mari qui tourne à une séance d'éducation. Des contrats de la part d'un directeur général de CLSC En 1990, j'accepte un contrat comme consultant auprès de M. Gilles Charest, alors directeur général d'un CLSC en région. Ce directeur général est au courant de ma situation personnelle et connaît bien notre couple. Une de ses filles est lesbienne et fréquente une autre fille. Il est très ouvert face à l'homosexualité. La première étape du travail consiste à réexaminer la façon concrète de répondre à la mission de l'organisme. C'est donc dire qu'il devient nécessaire de passer à nouveau en revue les besoins et les problèmes de la population auxquels l'organisme désire répondre. Un comité de support à la démarche est mis sur pied et il est coordonné par le chef de service Famille et enfance qui, de plus, est sexologue. Je fais partie de ce comité. La première rencontre a lieu avec le personnel de ce chef de service et c'est lui-même qui l'anime. De 8h30 à 9h45, ce chef de service inscrit sur les feuilles d'un bloc-notes sur pied la liste des besoins et des problèmes mentionnés par les participants. Je suis assis à l'écart, demeurant disponible et observateur. À 9h45, cet animateur dit : Croyez-vous que nous avons identifié l'ensemble des problèmes sociaux et de santé qui affectent notre clientèle ?. Le groupe donne une réponse positive. À ce moment précis, il jette un regard vers moi. Je fronce les sourcils, signifiant par là que je ne suis pas complètement d'accord. Il ajoute alors J'ai l'impression que Jacques a quelque chose à dire à ce sujet. Il y a environ un peu plus d'un mois que je suis présent dans ce CLSC à titre de consultant. Le groupe qui participe à cette rencontre est formé uniquement de professionnels : psychologues, infirmiers et infirmières, ergothérapeutes, médecins, travailleuses sociales et sexologues. Je prends mon courage à deux mains et je dis Je suis surpris de constater que personne n'aborde la situation des minorités sexuelles dont les gais, les lesbiennes, les transsexuels. Une réponse fuse spontanément : Cela est normal, car il n'y en a pas sur notre territoire. Évidemment, une autre personne rectifie immédiatement : Peut-être qu'il y en a, mais l'on ne les voit pas parce qu'ils ne viennent pas à nous. Je fais remarquer qu'il s'agit là d'un commentaire fort judicieux et réaliste. J'ajoute que je suis président de l'Association des pères gais de Montréal et que la liste des membres comprend un certain nombre de personnes de la région. Comme la discussion va s'engager, un participant demande une pause-café. J'apprendrai par la suite que certaines personnes furent surprises que j'identifie mon orientation sexuelle compte tenu des risques au plan professionnel qu'une telle révélation pouvait présenter. Je sais par contre que ces risques sont fortement atténués par le support indéfectible du directeur général à ce sujet. Durant cette pause, le chef de service propose qu'on modifie l'ordre du jour (qui doit aborder en deuxième étape le classement des besoins et des problèmes déjà identifiés) et que l'on poursuive l'inventaire amorcé en dressant la liste des problèmes tabous dans la population. Pour ma part, j'en ai déjà identifié un certain nombre sur la feuille que je garde devant moi pendant les interventions. Au retour du café, la proposition est acceptée et le travail continue. Personne n'a parlé jusque-là du SIDA ou des personnes transsexuelles. À la mention de ces dernières, un médecin s'objecte : Nous ne pouvons avoir de contact avec elles car c'est un secteur médical très spécialisé et elles vont en ville. Je réponds à cela à peu près ceci : Vous avez raison, docteur. Mais, voyez-vous, j'ai un ami qui suit les traitements qui doivent lui permettre de devenir une transsexuelle. À chaque semaine, il vient coucher chez moi à la veille de son traitement pour éviter une trop grande fatigue due à son handicap physique. La famille de cet individu demeure dans un village tout près d'ici et des membres de sa famille qui l'ont rejeté sont venus vous consulter pour des malaises conséquents à l'anxiété qui s'en est suivie. Croyez-vous qu'ils ont été à l'aise pour vous parler de la source de leur malaise ? Non. Et vous avez soigné avec des anxiolytiques. À 11h45, l'animateur demande à nouveau au groupe s'il est satisfait de son travail et s'il a l'impression d'avoir fait le tour des problèmes de la population. Le groupe acquiesce. Je lève alors la main et je dis Permettez-moi de vous signaler que, depuis mon arrivée, j'ai avalé une pile de documents de nature sociologique, démographique, psychologique, etc. propres à votre région. Je constate qu'elle a un caractère à prédominance agricole. Or, personne ici n'a dit un mot de la zoophilie (probablement que Woody Allen n'était pas passé par là !). Un silence de mort s'en suit. Je fais remarquer tout simplement que, lorsqu'on se définit comme un spécialiste de la souffrance et de la détresse humaines, il faut être capable de l'identifier, d'où qu'elle vienne et sans qu'on ait de jugement à porter sur les personnes en cause. Au café, en catimini, deux travailleuses sociales viennent me voir pour me tenir à peu près ce langage : Merci de votre intervention. Nous connaissons un certain nombre de familles qui nous demeurent inaccessibles dans les rangs parfois reculés de nos paroisses. Nous avions fait l'hypothèse de l'inceste mais jamais celle de la zoophilie. C'est un éclairage nouveau. Et, je n'ose pas aborder la situation des pédophiles et des pédérastes avec lesquels je suis déjà en contact (d'une façon totalement clandestine à cette époque), sachant très bien qu'ils vivent enfermés dans une véritable prison psychologique et qu'une telle intervention va soulever une tempête susceptible de remettre en cause le projet. À la fin du projet, le directeur général de ce CLSC décide d'inviter les membres de l'équipe de direction à un souper pour les remercier de l'immense travail accompli, dont une part avait comporté du temps supplémentaire non rémunéré. Il s'adresse alors directement à moi et me dit J'espère que tu amèneras ton chum avec toi. Du bout de la table où je suis, j'aperçois la tête d'un médecin (haïtien) qui se penche brusquement avec un air interrogateur. La semaine suivante, quelques jours avant la rencontre, il m'explique que cette révélation a eu un caractère un peu choc chez lui car cette information ne lui est pas parvenue auparavant. Durant deux jours, sa femme et lui reviennent sur le sujet, ne sachant pas si une telle invitation de la part du directeur est convenable et s'ils doivent y participer dans les circonstances : probablement ce vieux réflexe judéo-chrétien du pur et de l'impur ou tout simplement la remise en question d'une valeur acquise. De plus, sans qu'on se soit consulté, ce directeur général dit Je vous invite à un souper dans un restaurant reconnu comme un relais gastronomique. Il a comme originalité d'être tenu par deux gais qui vivent en couple, ce qui ne devrait pas déplaire à notre consultant. Ce que ce DG ne sait pas, c'est que mon conjoint et moi connaissons bien ce couple car il fait partie de nos amis. Au cours d'une de nos périodes de vacances, mon conjoint et moi avons rencontré ce couple gai au Costa Rica. Comme de nombreux autres individus des divers secteurs du travail, ce couple se veut discret tant au niveau de la famille que de la clientèle. Il n'est pas question pour lui de dévoiler franchement sa situation de couple gai. Ce couple dispose pour lui de deux chambres dans son auberge. Une de ces chambres a toutes les apparences d'une chambre pour célibataire : chemises, garde-robe, etc. Lorsque la mère de l'un d'eux vient leur rendre visite, ils défont le lit le matin pour qu'elle puisse constater que son fils a couché dans cette chambre. Ce même couple n'arrête pas de nous dire qu'il ne peut dévoiler son orientation affective et sexuelle car il perdrait sa clientèle spécialisée. L'événement raconté plus haut démontre que ce n'est pas vrai dans tous les cas. (QUESTION # 12) Quelques années plus tard, j'ai à retravailler à nouveau comme consultant auprès de Gilles Charest mais cette fois directeur général dans un autre CLSC régional. Au cours de cette période de consultation, ce DG est amené, à la suite d'une série de plaintes, à renvoyer un des chefs de service. Ce dernier met en marche une immense machine pour se défendre, se rendant jusqu'au Ministre de la santé et des services sociaux et par la suite, réussissant à impliquer le député du comté. Au moment où démarre la crise, un autre chef de service s'associe au premier et décide de le supporter, adoptant une attitude de fronde alors qu'il n'est impliqué dans ce dossier d'aucune façon. Cet individu est gai et vit ouvertement dans ce milieu son orientation affective et sexuelle. Il est difficile de comprendre le ou les motifs de cet appui. Il devient facile de bâtir divers scénarios dans une telle circonstance. Outre la prudence que doit avoir tout gestionnaire lorsqu'il est aux prises avec une situation d'emploi qui concerne une personne protégée par les Chartes, il se doit aussi de bien juger de la personne qu'il a devant lui. Tout dérapage où la discrimination pourrait être invoquée n'aurait que rendu plus complexe une situation qui l'était déjà assez. Ajoutons à cela le fait que ce DG, qui a une attitude sympathique face aux gais et aux lesbiennes, se retrouve dans une situation où les décisions ne sont pas faciles à prendre. Une période d'hésitation survient et je suis surpris avec moi-même d'en venir à insister pour que ce chef de service, fut-il gai, soit traité conformément aux gestes qu'il a posés. Cette histoire me ramène à un autre événement où un employé gai est en cause. Je rencontre un jeune homme d'une vingtaine d'années qui me parle du conflit auquel il fait face avec son supérieur immédiat. Il me met au courant de la situation que j'analyse avec lui. Je lui dis alors que je crois que son patron a raison et que c'est lui qui devrait voir à apporter les correctifs nécessaires. Il me répond tout de go Je le tiens par le gros bout du bâton. Je suis gai et s'il va plus loin, je vais l'amener devant la Commission des droits de la personne et même en Cour pour l'accuser de discrimination. Il est clair que ce jeune homme recherche mon approbation et, connaissant ma profession, désire probablement une intervention de ma part en sa faveur. Je lui signale alors que si un certain nombre de patrons abusent des gais et des lesbiennes au travail, l'inverse demeure vraie et possible de la part de certains employés. Un client surpris et reconnaissant Une autre aventure avec un client du secteur social de l'enfance m'amène à réfléchir davantage à l'importance de la formation des gestionnaires touchant les droits de la personne et la situation des minorités sexuelles au travail. En 1992, le chef de service d'un centre jeunesse obtient de son patron, le directeur de l'établissement, le budget nécessaire pour se faire accompagner d'un conseiller en gestion à l'instar des intervenants de son établissement qui rencontrent périodiquement un spécialiste de la psychologie clinique pour les éclairer et les guider dans leur travail professionnel. Deux événements touchant les minorités sexuelles au travail surviennent aux cours des rencontres de consultation avec ce gestionnaire. Le premier concerne une phrase que mon client laisse tomber comme une incisive sans importance : Tu sais, je n'ai pas de difficulté avec l'homosexualité sauf que j'ai de jeunes enfants et donc, je reste prudent. Et il continue comme si de rien n'était. J'arrête la conversation et je questionne le sens de cette phrase. S'en suit alors un échange serré où j'essaie de montrer les différences entre ces deux modes d'attirance affective et sexuelle (homosexualité et pédérastie/pédophilie) tout en débouchant sur une vision large des minorités sexuelles. Il faut dire que, déjà à cette époque, je suis en désaccord avec tous ces gais (le phénomène est propre aux gais, excluant ainsi les lesbiennes) qui, sans avoir réfléchi à la question, ont tellement peur à la réprobation publique qu'ils s'empressent de se dissocier surtout des pédophiles, préférant les condamner à l'isolement. Pourtant, la communauté gaie n'a pas hésité à intégrer, à la limite comme des porte-étendards, les personnificateurs féminins qui devraient être rattachés davantage au large univers des spectacles de variété. Il est vrai que je poursuis toujours ma réflexion sur le phénomène de la pédophilie et de la pédérastie à travers les contacts que je maintiens avec un pédéraste qui est devenu un ami. Ce client qui est convaincu d'être libre de préjugé à ce sujet reste impressionné par cette conversation et il dira à certaines reprises que c'est là un événement qui l'a amené à me garder comme consultant. On finit par s'attacher aux personnes qui nous confrontent et nous renvoient au meilleur de nous-mêmes. Le deuxième incident vécu avec ce client a un caractère dramatique. D'entrée de jeu d'une rencontre de consultation, il m'informe qu'il a une décision importante à prendre durant l'après-midi. Il doit recevoir un ancien employé qui a été amené en procès pour abus sexuels sur certains jeunes de son établissement. Une part des employés ont témoigné contre lui au procès, mais le juge l'a déclaré innocent et a demandé la réintégration à son poste de travail. C'est un dilemme assez terrible car le climat futur au sein de cette équipe est mis en balance avec un jugement de justice. Ce chef de service arrive à la conclusion qu'il ne peut le réintégrer et il est prêt à négocier à prix d'or son renvoi. Nous n'entrons pas dans la mécanique des suites que pourrait avoir une telle décision. Je l'interpelle d'abord sur sa propre attitude. Le croit-il innocent ou non ? Les traits de sa figure trahissent sa réponse : non. Alors, je me fais l'avocat du diable et lui demande De quel droit peux-tu te substituer à la Justice ? Cet ex-employé entrera dans ton bureau cet après-midi avec la conviction profonde d'être innocent et il s'attendra à être traité comme tel. S'il sent qu'il est mis en jugement une seconde fois, il se raidira facilement et vous vous livrerez à un combat singulier. À partir du moment où des avocats seront appelés en renfort, songe aux coûts astronomiques qu'une telle cause pourrait exiger. Mon client accepte cette façon d'aborder la question et conclue qu'il a la responsabilité de gérer une situation complexe mais qu'il doit être juste. Il décide alors de modifier son attitude, de la traduire clairement à son employé et de ne discuter avec lui que les conditions qui permettent une réintégration harmonieuse tant pour lui que pour ses collègues, et en bout de ligne pour les enfants. En fin de compte, la rencontre a lieu dans l'après-midi d'après le scénario arrêté le matin. Cet employé, après un échange sérieux, décide qu'il se cherchera un emploi ailleurs et demande une compensation raisonnable. C'est alors que je réalise jusqu'à quel point mes expériences personnelles antérieures jouent un rôle positif dans mon travail professionnel comme psychologue consultant. Une intervention professionnelle par incidence : une lesbienne en amour avec sa directrice Il faut mentionner ici qu'au cours des années antérieures, il m'était arrivé d'avoir à traiter une situation de conflit organisationnel qui impliquait deux lesbiennes. La demande de consultation ne parlait pas de cette dimension : c'est donc par incidence qu'elle a surgi. La directrice d'une Maison pour sidéen vient me voir à cette époque pour obtenir de l'aide comme conseiller en gestion. Elle fait face à des difficultés insurmontables avec une chef de service. La première rencontre qui a pour but de situer la difficulté de départ fait ressortir un certain nombre de problèmes organisationnels de nature globale. Je la convaincs de remonter au niveau du président de son Conseil d'administration. Celui-ci acquiesce et obtient de son CA un budget de consultation pour un projet de développement organisationnel confié à la directrice. Nous nous mettons au travail en commençant par identifier la liste des problèmes en présence pour ensuite voir les liens dynamiques entre eux et établir les priorités afin de présenter un plan de travail au CA. À la réunion qui suit, elle remet sur la table les difficultés avec sa chef de service. Nous en parlons en essayant d'intégrer cette situation dans l'ensemble des problèmes, mais l'opération s'avère difficile. À la troisième rencontre, elle y revient à nouveau et je constate que tant que cette difficulté n'aura pas été levée, il sera impossible de s'attaquer au plan global. Je lui suggère de parler à nouveau à son président de CA et de redéfinir le contrat, ce qu'elle obtient à nouveau. Nous nous attaquons alors directement à ce problème. Nous identifions les difficultés. Cette chef de service qui a été son ancienne amante ne semble jamais satisfaite. L'hypothèse de la directrice est que cette chef de service veut son poste. Nous procédons à une analyse du poste et à une vérification des compétences de cette chef de service. Ensuite, nous examinons les modalités d'exercice du leadership de la directrice avant de procéder à une analyse des besoins et des demandes de sa chef de service ainsi que des actions qui permettent de répondre aux demandes de cette dernière d'une façon équitable. Le plan d'action est mis en marche, mais les plaintes continuent et la chef de service n'arrive pas à répondre aux exigences du travail bien qu'elle dispose des outils pour faire son travail et que la communication soit rendue plus claire. Comme la situation ne se règle pas, j'émets l'hypothèse que, d'une façon plus ou moins explicite, cette chef de service est encore en amour avec sa directrice et que le problème de la séparation n'a jamais été bien réglé. La directrice oppose de la résistance, mais accepte que cette hypothèse soit directement mise de l'avant avec sa chef de service. Après quelques tergiversations, cette dernière admet la situation et accepte le fait que, quelque soit la façon dont sa directrice la traite en tant que chef de service, ceci ne suffit pas : elle a toujours l'impression qu'elle ne s'occupe pas a ssez d'elle. Elle en vient à la conclusion qu'elle doit se chercher un autre emploi puisqu'elle n'arrive pas à maîtriser ce sentiment amoureux et qu'il crée de la confusion avec les responsabilités du travail. Trois semaines plus tard, elle démissionne et quitte l'organisme. Le travail de consultation prend fin. Cette expérience me fait dire que les rapports amoureux gais existent dans les organisations, mais qu'ils sont totalement tabous et que les problèmes de gestion qui en découlent sont en conséquence traités d'une façon inadéquate. Pilier III : l'engagement dans les organismes gais Mon engagement comme militant bénévole dans les organismes gais suivra une trajectoire précise : il ira en élargissant son territoire d'influence ou en augmentant le niveau des responsabilités. Tel que je l'ai mentionné plus haut, dès ma sortie de la clandestinité, j'assiste fidèlement aux rencontres hebdomadaires du Groupe de discussion du mercredi (GDM), histoire de me reconstruire moi-même et de retrouver un réseau social. Je deviens rapidement un animateur des rencontres. Un an et demi plus tard, l'Association des Pères gais de Montréal me demande si j'accepterais de prendre la responsabilité de mettre sur pied un module intitulé Transit qui a pour objectif d'accompagner les hommes mariés gais durant la période de leur sortie qui la plupart du temps est turbulente, douloureuse et traversée d'un certain nombre de difficultés psychologiques. Ma formation professionnelle comme psychologue est un atout important dans l'exercice de ce rôle. J'accepte et quelques mois plus tard, tout en gardant pendant quelque temps encore la responsabilité de ce module, je deviens président de l'Association. J'y resterai 5 ans, de 1985 à 1990. Dans les rencontres hebdomadaires de l'Association des pères gais de Montréal (APGM), les participants expliquent les peurs et les frustrations qu'ils vivent dans leur milieu de travail. J'essaie alors d'évaluer le rôle du type d'organisme que représente l'APGM. J'ai la sensation nette que, lorsque les participants se présentent dans les groupes d'entraide et de support, nous les aidons à mieux respirer et à s'abreuver à une source d'eau claire mais ce phénomène restera éternel compte tenu que l'ignorance, les peurs et les préjugés solidement ancrés dans la société tarissent la source elle-même en amont. Je me dis que ces organismes aident les individus à assumer leur orientation gaie une fois qu'ils en ont pris conscience, mais la société en fait naître de nouveau jour après jour. Toutes ces expériences me font prendre conscience de plus en plus du lourd silence, de l'exclusion et parfois de la discrimination plus ou moins volontaire qu'exerce l'ensemble des organisations, tout comme l'ensemble de la société elle-même, envers les minorités sexuelles, y incluant évidemment les gais et les lesbiennes. Cette société est loin de créer un climat favorable à l'épanouissement personnel de ses citoyens gais et de ses citoyennes lesbiennes (ce qui est vrai pour un bon nombre d'organisations face à l'ensemble de leurs ressources humaines). Tout cela m'incite à déléguer au vice-président de l'APGM qui a été remise sur pied une part importante de mes responsabilités comme président. Je me joins alors à deux autres collègues, André Faivre qui est président fondateur de l'Association des motocyclistes gais du Québec (AMGQ) et ex-vice-président de l'Association de la défense des droits des gais du (ADDGQ) Québec et Pierre Freysonnet qui est également le président fondateur de Jeunesse Lambda. Nous formons alors un comité qui a pour but d'aider la Coalition des organismes gais de Montréal à passer du statut de groupe de partage d'information à un organisme politique de défense des droits. Nous y consacrons de nombreuses heures de septembre 1989 à novembre 1990. En novembre 1990, cet organisme change sa mission et ses statuts. Il prend le nom de Coalition des organismes des minorités sexuelles du Montréal métropolitain. (COMSMM). Il regroupe un certain nombre d'organismes gais (certains y incluent des lesbiennes) et une représentante de l'Association des transsexuel(le)s du Québec. Aucun organisme strictement lesbien n'est présent; on ne parle pas alors des personnes bisexuelles et on rejette malheureusement et catégoriquement par un vote très fortement majoritaire toute considération des pédophiles et des pédérastes. Ces deux années sont d'une extrême intensité sur le plan de l'engagement social. C'est au cours de la deuxième année qu'une tempête s'élève. À la fin de l'année 1991, si mes souvenirs sont bons, six organismes sur les dix-neuf qui siègent à la table de la fédération demandent ma destitution comme président. Après réflexion et consultation, je décide de demeurer au poste et de faire face à la tempête, à tort ou à raison. Évidemment, l'année qui suit se révélera fort tumultueuse. En novembre 1992, je quitte la présidence de la Coalition. Épuisé et ayant vu mes revenus baisser d'une façon significative, je décide de ne pas renouveler mon mandat car je dois prendre une période de repos et retourner à ma clientèle, décidé quand même à poursuivre mon projet au sein de mon entreprise et qui s'est précisé maintenant : travailler à la formation des attitudes des gestionnaires face à la qualité de vie des gais et des lesbiennes. Trois mois plus tard, constatant que j'ai cessé d'être actif dans les organismes gais, des amis reviennent à la charge et m'encouragent à me remettre en marche. André Faivre, toujours président de l'AMGQ, propose qu'on fonde un nouvel organisme dont la structure prendrait la forme d'un réseau. Ce réseau aurait pour but de donner des moyens de supporter les gais qui, sans faire partie d'un organisme structuré, tentent de sensibiliser leur milieu naturel à l'égard de l'homosexualité et ainsi d'aller au-delà de l'action politique. Cet organisme aura pour nom le Réseau gai d'action, d'influence et d'éducation du Québec (Réseau G.A.I.-E. du Québec). Le récit de mes contacts avec les diverses organisations suivra la trajectoire de cet engagement comme militant. L'Association des pères gais de Montréal (APGM) : une demande du PAE de General Motor à Boisbriand Je ne sais plus par quel chemin, mais au cours de mon mandat comme président de l'APGM, j'entre en contact avec un des deux intervenants du Programme d'aide aux employés (PAE) de l'usine General Motors à Boisbriand. J'aborde alors la question des pères gais qui demeurent clandestins à leur travail dans la très grande majorité des cas. J'explore rapidement avec lui l'idée d'introduire dans cette entreprise une activité de sensibilisation à la qualité de vie des gais et des lesbiennes. Son analyse démontre que je suis à mille lieux sous les mers. Par contre, il demande que je lui fasse parvenir des dépliants de l'Association qu'il dispose à l'entrée des locaux du PAE. Les dépliants disparaissent rapidement. C'est à la suite de ce contact que je commence à mijoter l'idée d'un travail de consultation professionnel auprès des PAE des organisations. À cette époque, je le vis comme un pur fantasme. (QUESTION # 13) La Coalition des organismes des minorités sexuelles du Montréal métropolitain (COMSMM) Évidemment en tant que co-président de cette fédération d'organismes, j'aurai des contacts avec la ville de Montréal par l'intermédiaire du merveilleux conseillé Raymond Blain qui décédera du SIDA au cours de mon mandat. Il en sera de même avec le parlement du gouvernement provincial par l'intermédiaire des députés des deux principaux partis car la Coalition se veut non partisane. D'une façon plus spécifique, je piloterai l'équipe qui se présentera au Sommet de la Justice patronné par le ministre libéral d'alors Gill Rémillard. Il n'en demeure pas moins que l'expérience à mon avis la plus significative sera celle qui me mettra en contact avec le Service de police de la Communauté urbaine de Montréal (SPCUM). Ma première intervention auprès des policiers du Service de police de la Communauté urbaine de Montréal (SPCUM) Deux dossiers deviennent prioritaires à la Coalition : la reconnaissance des conjoints de même sexe et les rapports avec la police de Montréal. À l'été 1990, des policiers du SPCUM interviennent brutalement lors d'un party privé gai qui se tient dans l'ouest de Montréal, blessant même certaines personnes. Le lendemain, un groupe formé de gais et de lesbiennes s'empare de la rue Ste-Catherine et y organise une manifestation en s'asseyant par terre en plein milieu de la rue. La crise amène Monsieur Hamelin, président de la Communauté urbaine de Montréal (la CUM) et Monsieur Duchesneau, directeur du Service de police de la communauté urbaine de Montréal (SPCUM), à tenir une conférence de presse. André Faivre, membre de la Coalition, Nicolas Pomerleau, directeur du Centre communautaire des gais et lesbiennes ainsi que Douglas Buckley, militant anglophone connu, se présentent à cette conférence. À la demande de ces militants des communautés gaie et lesbienne, le directeur du Service de police de la communauté urbaine de Montréal (SPCUM) accepte de créer un comité bipartite de concertation du SPCUM avec la communauté gaie. André Faivre est un membre permanent de ce comité où siègent, entre autres, les directeurs des trois postes de police du Centre ville. Dès sa création en novembre de la même année, la Coalition des organismes des minorités sexuelles du Montréal métropolitain dont le Centre communautaire des gais et des lesbiennes est membre, confie à André Faivre la responsabilité de ce dossier. Il se retrouve donc seul représentant officiel de la communauté gaie auprès de ce comité bipartite suite à la démission de Douglas Buckley qui n'est pas d'accord avec l'orientation proposée par André Faivre et votée par la Coalition. Cette orientation veut qu'on abandonne la demande d'une enquête publique sur les agissements de la police ou au moins d'une enquête interne qui conduirait à des sanctions rendues publiques de certains policiers. Évidemment, cette demande est congruente avec un vote d'orientation générale de la part de la Coalition qui veut que dans nos rapports avec la police, nous adoptions une attitude de concertation et de dialogue plutôt que de provocation et de guerre. Un premier programme de sensibilisation des policiers de ces trois postes de police est mis au point par André Faivre et adopté par ce comité bipartite. En 1991, alors que je suis un des trois co-présidents de la Coalition, j'accepte de coordonner une des trois équipes qui assurent les rencontres de sensibilisation à l'homosexualité auprès des postes de police qui couvrent les quartiers les plus habités ou fréquentés par les gais (le Village, le Parc Lafontaine et le Centre-Ville). Ma petite équipe est assignée au poste qui a fait l'objet d'une enquête interne et où des sanctions ont été imposées. C'est là mon premier contact avec le milieu de la police de Montréal, un véritable baptême de feu malgré la solide préparation reçue d'André Faivre Il y en aurait long à dire sur le sujet, mais j'y reviendrai un peu plus tard. Je veux simplement rappeler quelques faits significatifs vécus au cours des 3 rencontres à ce poste de police et qui auront un impact majeur plus tard sur mes contacts professionnels. Le directeur de ce poste est assez grand et à forte carrure. Il n'est pas très souriant et ma première réaction en est une de mise en garde : je suis tombé dans les mains d'un véritable macho. À ma grande surprise, c'est tout le contraire. Je me retrouve devant un homme sympathique, compréhensif et, en même temps, rigoureux, efficace, et ouvert. Il connaît ses hommes. Ce lieu est une bombe prête à exploser. Nous le savons tous deux : il faut gérer la situation en conséquence. À ma grande surprise, contrairement à ce que j'avais vu chez un certain nombre de gestionnaires de divers milieux, il met le temps nécessaire pour préparer les rencontres. Dès le départ, il demande si, en plus du secrétaire de la Coalition, ce regretté Daniel Lanthier, je puis ajouter une lesbienne à l'équipe. À cette époque, il n'y a encore aucune policière à ce poste de police. La demande m'étonne. Il m'explique que certains policiers ont une fille lesbienne et qu'ils aimeraient pouvoir échanger avec une lesbienne. Ma fille et sa conjointe acceptent de se joindre à notre équipe. Au cours de l'introduction qui se veut assez brève et qui est suivie d'une période d'échange d'environ une heure, j'explique que tout peut être dit. C'est à l'époque où on entend souvent les critiques dirent que la police devrait davantage embaucher des cerveaux plutôt que des gros bras. Ce mouvement est déjà amorcé par le SPCUM. J'en ai pour preuve le fait qu'au cours de l'échange, un policier d'une trentaine d'années (j'apprendrai après la rencontre qu'il étudie en sociologie) intervient et prend le temps d'expliquer sa vision de l'homosexualité et du vécu principalement des gais à Montréal, avec ce qu'il considère leurs droits et leurs excès. Il aborde le comportement traditionnel des institutions à leur sujet et des diverses attitudes que la police peut adopter. Il termine en présentant celle qui, selon lui, aurait le plus de chance d'être efficace pour la police et respectueuse pour la communauté gaie. On aurait entendu voler une mouche car des policiers au départ s'étaient montrés agressifs et soupçonneux. Je lui réponds à peu près ceci : Mon cher ami, je regrette qu'on n'aie pas enregistré votre intervention. Demain matin, en entrant en classe à l'École de service social, j'aurais mis la cassette sur mon bureau de professeur et je vous aurais laissé donner le cours. C'aurait été parfait. Une quinzaine de minutes plus tard, ce même policier se tourne et s'adresse à un policier assis complètement à l'écart, tout près de la sortie du local où nous sommes. Il s'agit en fait d'un enquêteur de la section criminelle. Il lui dit Et toi, John, tu ne parles pas. Qu'en penses-tu ? John s'adresse alors à moi qui anime la rencontre et il me demande l'air sombre Est-ce vrai qu'on peut vraiment dire ce que l'on pense ? Je réponds tout simplement : Oui. Alors, il me regarde droit dans les yeux. Sa figure se transforme, se crispe et il crie littéralement : Vous n'êtes tous qu'une gang de malades. Je n'avais jamais vu tant de haine et de colère dans la figure d'un homme. Le directeur du poste me dit par la suite qu'il a eu très peur de ma réaction : une maladresse de ma part aurait probablement mit fin à ces rencontres. Je regarde ce policier en souriant légèrement - je me sens tendu - et je lui réponds Mon cher ami, je ne suis pas surpris de ce que vous venez de dire. Je me le suis dis à moi-même durant tant d'années que je comprends très bien que vous puissiez penser ainsi. La bombe vient d'être désamorcée. Ce policier baisse les yeux et ne dit plus un mot du reste de la rencontre. Dès qu'elle est terminée, il quitte précipitamment. Lors du retour de mon équipe sur la rencontre, je fais face une réaction de colère. Mon ami Daniel qui est également secrétaire de l'exécutif de la Coalition est d'un tempérament vif. Il veut tout simplement que notre équipe démissionne. Nous discutons les quatre ensemble et nous décidons de poursuivre l'engagement pris, considérant qu'il s'agit là d'une aventure de laquelle nous apprendrons tous beaucoup. Une session intensive suivie à la Commission des droits et des libertés de la personne du Québec La Coalition se trouve au cœur même des débats sur les droits de la personne et c'est ainsi que j'entre en contact avec la Commission des droits et libertés de la personne du Québec. Je découvre alors que la Commission donne une session intensive de trois jours sur l'application de la Charte québécoise en milieu de travail. Je fais donc d'une pierre deux coups : je décide d'assister à mes propres frais à cette session sous la direction du professeur Jetté. Je n'ai pas retrouvé mes notes à ce sujet mais je garde un magnifique souvenir de ces trois jours et de ce professeur. Mes rapports avec lui - nous exerçons la même profession - me paraissent excellents. Cette session destinée aux cadres des organisations traite de l'application de la Charte des droits et libertés du Québec aux treize groupes mentionnés à l'article 10. Au cours de la session, je lui fais remarquer qu'il a peu tendance à citer, à titre d'illustration, des cas concrets concernant les minorités sexuelles. Il accepte cette remarque en expliquant que je suis la première personne à s'inscrire à ces sessions venant du milieu des minorités sexuelles, y incluant le milieu gai. Il m'invite à présenter de telles situations durant le cours. À la fin, il me vient à l'esprit de lui parler de la possibilité que je sois embauché par la Commission pour donner des cours spécialisés concernant la situation au travail des gais et des lesbiennes ou de l'idée que je développe ce type de cours dans le cadre de mon entreprise. Il m'encourage à œuvrer dans le cadre du second volet. Il demeure disponible pour toute information ou aide à ce sujet. Des clients hétérosexuels compréhensifs La crise qui éclate au cours de l'année 1992, mentionnée plus haut, accapare une part importante de mon temps et de mes énergies. Il n'est pas question de diminuer le demi-temps de travail dévolu à l'École de service social de l'Université de Montréal. Je me tourne alors vers mes principaux clients privés, non sans une certaine hésitation. Il s'agit d'organismes sociaux, dont le directeur du CLSC mentionné plus haut, la Maison Vivre et d'autres, dirigés pour la plupart par des personnes hétérosexuelles. Je leur explique la situation de crise à laquelle j'ai à faire face et leur demande s'ils acceptent de retarder certains projets pour libérer un temps qui m'apparaît précieux à ce moment-là. J'obtiens leur appui et je tente de colmater sans y parvenir la brèche qui pourrait empêcher le bateau de sombrer. L'organisme disparaîtra l'année suivante. Le Réseau gai d'action, d'influence et d'éducation du Québec (Réseau G.A.I-E. du Québec) Durant un an et demi, André Faivre et moi-même menons une réflexion intensive sur les assises de ce nouvel organisme. Durant cette période, nous aurons à réunir des gais qui ne sont pas des militants actifs dans des organismes gais identifiés. Nous aurons à réfléchir avec eux sur l'influence qu'ils peuvent avoir sur leur environnement. Nous participerons également aux audiences publiques sur la violence faite aux gais et lesbiennes tenues par la Commission des droits de la personne du Québec où nous présenterons un Mémoire dans lequel je traiterai de l'action menée au sein de la Coalition sur la reconnaissance des conjoints de même sexe et où André Faivre présentera une description détaillée et une analyse critique des rapports de concertation et de dialogue entre la communauté gaie et la police de Montréal au cours des dix années précédentes. Je retiens de cette période deux activités qui ont un lien direct avec le monde du travail. Un groupe de réflexion sur l'homosexualité Dans le cadre du Réseau G.A.I.-E. du Québec, André Faivre et moi-même décidons de reprendre un projet qui était inscrit dans le programme de la Coalition au moment où j'en suis un des présidents et qui n'a pu être réalisé. Ce projet consiste alors à réunir un certain nombre de leaders sociaux officiellement hétérosexuels qui accepteraient de se réunir une fois par année pour discuter avec nous de notre projet, de ses orientations et de son programme. Lors de la première rencontre, sept ou huit personnes sont présentes. Elles sont toutes de mes anciennes clientes. Ce groupe rassemble le directeur du PAE de la Société de transport de Montréal (STM), le nouvel Évêque de Joliette, le vice-président d'une des fiducies importantes du Québec, la directrice du Centre de recherche d'emploi du Centre-ville de Montréal (CREMCV), une infirmière spécialisée, le directeur du secteur des Centres Jeunesse de Montréal dont j'ai parlé plus haut. Dès la première rencontre, le groupe demande qu'on modifie l'objectif futur. Il propose de se réunir tous les trois mois environ pour réfléchir d'une façon continue sur la question de l'homosexualité. Deux motifs sont invoqués : le fait qu'il y a des gais dans leur entourage naturel immédiat ou que la question se pose dans leur milieu de travail et qu'il n'existe aucun endroit pour en discuter librement. La proposition est acceptée et le projet se poursuit sur une période de presque quatre ans. Certaines personnes quittent en cours de route et d'autres viennent s'y ajouter : une journaliste de la Presse (après avoir fait un reportage en première page sur André Faivre), une travailleuse sociale en pédopsychiatrie de l'hôpital Charles Le Moyne, la directrice d'un organisme de défense des droits et libertés. Les rencontres durent trois heures et partent d'un thème selon une liste établie par les animateurs et approuvée par le groupe. Tout se fait sur la base d'échanges spontanés dès le début de la rencontre. Parfois, des textes viennent s'ajouter comme documents d'appoint, la plupart du temps après la discussion. Deux organismes nous prêtent les locaux : le CREMCV et le STM par l'intermédiaire du PAE qui pose le même geste auprès de d'autres organismes communautaires. J'ai la preuve aujourd'hui que ces rencontres à huis clos dans un climat d'échange et de respect réciproque ont eu des effets sur le milieu de travail de certaines personnes de ce groupe. Ainsi, l'Évêque de Joliette de qui relève l'abbé Raymond Gravel qui a dénoncé publiquement l'attitude du Vatican face à l'homosexualité a publié un texte en 2005 où il donne sa position personnelle face à ce prêtre qu'il laisse libre de s'exprimer puisque la question ne relève pas du dogme, mais en lui demandant d'adopter un ton moins virulent avec Rome, si je comprends bien les interventions qui ont suivi par la suite de la part de l'abbé Gravel. Dans ce texte, cet Évêque maintient le caractère traditionnel doctrinal, mais, termine son article avec un fort accent de compassion vis-à-vis les gais et les lesbiennes [WM : lire dans notre rubrique Spiritualité et Religion]. Le Dalaï Lama n'aurait pas fait mieux. Il insiste sur la recherche sincère des gais chrétiens, sur la nécessité de les traiter avec respect et sur l'impossibilité de juger de l'extérieur notre frère, notre sœur, car nous ne voyons pas son cœur, sa conscience intérieure. Que le Seigneur nous apprenne à aimer ! C'est dans ce même article qu'il dit : J'ai même été invité à participer à quelques reprises à un groupe de dialogue entre personnes d'orientation sexuelle différente. Le directeur du PAE de la STM réalise au cours des rencontres que la question de la clandestinité des gais et des lesbiennes au travail ne fait partie en aucune façon de ses préoccupations et qu'aucun employé ne lui a jamais parlé de cette réalité. Il décide alors de mettre des dépliants venant de l'APGM et du GDM sur le présentoir à l'entrée de son bureau. Il est surpris de constater la rapidité avec laquelle ils disparaissent. Un an plus tard, ce même coordonnateur du PAE de la STM entre en contact avec moi demandant que j'intervienne comme consultant auprès d'un employé père de famille conducteur d'autobus à la STM. J'accepte. Je rencontre les parents. Ils sont angoissés et le père explique qu'ils viennent d'apprendre que leur garçon cégépien est homosexuel. Il décrit alors avec une précision chirurgicale le climat ostracisant de l'entreprise face aux gais et aux lesbiennes - le responsable du PAE écoute attentivement - et insiste sur le fait qu'il ne veut pas que son garçon vive ce genre de situation lorsqu'il entrera sur le marché du travail. Ces parents me confient les deux lettres que leur a remises leur fils. Je propose qu'on se revoie à nouveau dans quelques jours après que j'aurai étudié ces deux lettres. Dans l'une, le garçon décrit la crise à laquelle il a fait face et les idées suicidaires qui ont surgi. Dans la seconde, écrite un peu plus tard, il explique le cheminement qu'il a suivi ainsi que les solutions qu'il a trouvées et il avertit ses parents qu'il vient de s'engager dans l'organisme d'entraide aux gais et lesbiennes de son Cégep. Je rencontre à nouveau les parents et les rassure sur la situation de leur fils, leur expliquant les étapes qu'en général, une personne gaie franchit lorsqu'elle prend conscience de son désir et de sa marginalité et où leur garçon se situe dans ce cheminement. Le directeur du PAE me confie en quittant la pièce qu'il ne s'agit là probablement que de la pointe de l'iceberg dans la compagnie. Ce même directeur de PAE est en contact assez constant avec le directeur de PAE de Molson. Ce dernier demande à me rencontrer car il songe à participer aux réunions de ce groupe de réflexion formé de personnes hétérosexuelles. Le motif est simple. Jusqu'ici, cette question l'a peu touché, mais il est profondément affecté par la mort récente d'un de ses grands amis qui travaille à la même compagnie que lui. Il a la certitude que cet homme d'une cinquantaine d'années s'est suicidé parce qu'il est gai et qu'il s'est senti totalement incapable de le dire à son épouse et à ses enfants. Il croit que l'entreprise a un rôle à jouer dans un tel cas, du moins par l'intermédiaire du PAE. Il me demande alors si j'accepte de rédiger bénévolement un article sur le sujet pour le bulletin publié par le service du PAE de cette entreprise comme outil de sensibilisation. Avec sa collaboration, cet article paraît dans le numéro de décembre 1995. Une recherche de financement auprès d'une entreprise de salons funéraires Au cours de l'année où André Faivre et moi-même travaillons intensément au développement de l'organisme (le Réseau G.A.I-E du Q) nous abordons la question du financement. Un de mes grands amis gais qui est thanatologue senior dans cette entreprise funéraire nous met en contact avec le président de cette entreprise dynamique et en pleine croissance. Durant un an complet, je rencontre ce président dans le but d'obtenir que cet organisme nous prenne en charge et nous finance entièrement, ce qui nous permettrait de nous consacrer totalement à la mission du Réseau et éviter d'avoir constamment à chercher des subventions publiques ou à organiser des activités de financement. Nous avons alors d'intenses discussions sur le financement des groupes gais qui évidemment à cette époque ne jouissent d'aucune subvention de quelque nature que ce soit (sauf ceux qui sont impliqués dans la lutte contre le SIDA). Nous tentons de briser la tendance prédominante qui veut que ces groupes communautaires vivent chichement, se contentant très souvent de se financer avec la cagnotte recueillie en passant le chapeau lors des rencontres hebdomadaires des participants. De plus, il s'agit donc d'une première tentative de notre part d'impliquer un organisme privé plutôt que de nous tourner vers les pouvoirs publics. Durant cette période, j'ai 5 ou 6 rencontres avec le président de cette entreprise. Évidemment, ce dernier fait face à un beau dilemme, comme le président le dit lui-même : accepter que le don reste caché pour ne pas déplaire à la clientèle des paroisses qui fait affaire avec eux et, du coup, perdre l'avantage de se présenter comme une entreprise supportant un organisme communautaire, et par là, de valoriser sa responsabilité sociale. De toute manière, sans trop comprendre ce qui se passe, le Président met fin aux rencontres en offrant un chèque de 100 $. C'est un coup dur qui me démoralise et, sans être la cause principale, il joue un rôle dans l'abandon de ce projet un peu plus tard. La seule consolation est d'avoir sensibilisé davantage un chef d'entreprise sur la question de l'homosexualité et principalement de la qualité de vie des gais et des lesbiennes au travail, dont nous avons parlé au cours des rencontres. (QUESTION # 14)
PÉRIODE III
La mise en marche d'un chantier laissé en friche (1993 - 1998) La mise en marche du projet si longtemps rêvé Les nombreuses expériences racontées plus haut au cours des dix années après ma sortie de la clandestinité m'ont permis de prendre conscience graduellement, comme je l'ai illustré tout au cours des pages précédentes, de la discrimination qu'exerce l'ensemble des milieux de travail, tout comme la société elle-même, envers les minorités sexuelles, tout en croisant sur la route des gestionnaires éclairés et non préjugés. Cette discrimination a beau être plus ou moins volontaire, elle n'en est pas moins réelle. Dans l'ensemble des organisations, l'homosexualité est taboue. Je le répète : elles ne sont donc pas en mesure de créer un climat favorable à l'épanouissement personnel de cette catégorie d'employés (aussi bien souvent que pour l'ensemble du personnel). Je considère que le moment est venu d'intégrer dans mon travail professionnel comme conseiller en développement organisationnel et des ressources humaines un volet spécialisé sur la qualité de vie des gais et des lesbiennes au travail, ce qui n'existe nulle part ailleurs au Québec, du moins dans les firmes de consultation ou dans les écoles universitaires de gestion. Je prends appui sur le modèle mis au point à l'Université et comme consultant pour aider les entreprises à modifier leur système de valeurs concernant le développement de leurs ressources humaines. Je dispose à cette époque d'une réserve de 10 milles dollars issue de la vente de la propriété familiale et j'estime que l'investissement devrait pouvoir être rentabilisé dans les quatre ou cinq ans qui restent avant que je ne prenne ma retraite. Ce sera un mauvais calcul. À cette motivation, s'ajoute le fait que, voyant venir la retraite à grands pas, je sens le besoin d'unifier davantage mon engagement comme bénévole auprès des minorités sexuelles et mon travail professionnel, bref intensifier l'unité de ma personne du moins face à la place publique. L'objectif consiste donc à mettre au point et à diffuser des sessions d'abord de sensibilisation et ensuite de formation destinées aux gestionnaires des organisations. Évidemment, cela présuppose qu'il est possible de convaincre les organisations d'investir dans de telles sessions et d'intégrer ce volet à leur programme régulier de formation de leurs gestionnaires. (QUESTION # 15) Il est clair pour moi qu'une telle formation devrait favoriser l'éclosion de recherches, tant dans les entreprises que dans les écoles universitaires, sur la qualité de vie principalement des gais et des lesbiennes au travail. Un autre volet consisterait à apporter une aide personnelle aux gestionnaires qui auraient à faire face à des situations qui impliqueraient des gais et des lesbiennes aussi bien qu'à ces derniers eux-mêmes. Vérifier la faisabilité du projet Avant de décrire directement la mise au point de ce programme, je veux d'abord raconter les démarches qui avaient explicitement pour objectif de vérifier la faisabilité de ce projet, de jeter les bases du recrutement des futurs participants et de vérifier les contenus les plus adéquats. Tentative d'approche auprès du Conseil du patronat du Québec (CPQ) Je décide d'entrer en contact avec le Conseil du Patronat pour discuter de la question et voir avec lui quelle serait la meilleure stratégie pour convaincre les entreprises d'aborder cet aspect spécifique de la Charte des droits de la personne du Québec et de répondre aux besoins d'une part de leur ressource humaine. Est-ce mon manque de sécurité ou une réalité objective, mais je me sens comme un être étrange qui débarque sur une planète nouvelle ? Les premiers contacts téléphoniques traduisent un certain malaise de la part de mes interlocuteurs. Évidemment, je ne parviens à rejoindre aucun officier du Conseil. Je finis par avoir une entrevue avec une dame charmante qui joue un rôle secondaire dans l'organisation, selon mon point de vue. Elle m'explique que le Conseil du patronat ne s'est jamais intéressé à ce sujet et qu'il ne fait pas partie des objectifs en cours. Je dois donc renoncer à cette voie. Contacts avec des amis promus à des postes de direction dans de grandes entreprises du Québec Je me tourne alors auprès d'un certain nombre d'individus avec lesquels j'ai travaillé étroitement lorsqu'ils étaient conseillers à la formation des gestionnaires dans leur entreprise et avec lesquels j'avais établi une relation de confiance. Depuis lors, certains d'entre eux ont été promus à des postes supérieurs tels que directeurs de région. Dans un cas, il s'agit d'un service public majeur au Québec et dans l'autre cas, d'une fiducie importante. Ils m'accueillent d'une façon chaleureuse tout en restant un peu surpris des changements personnels survenus dans ma vie. Leur réponse est pratiquement identique à celle du Conseil du patronat. Ils m'expliquent qu'il y a bien quelques gais ou lesbiennes dans leur entreprise et même qu'ils en connaissent personnellement, mais, en général, ces derniers sont fort discrets, sinon totalement clandestins. Quant à l'entreprise elle-même, y incluant les professionnels qui travaillent au sein des services des ressources humaines, elle ignore les difficultés que peut rencontrer cette partie de son personnel et, dès lors, ne manifeste aucune préoccupation à ce sujet. J'attire leur attention sur les luttes que mène la Coalition. Celle-ci demande qu'on modifie la Charte québécoise concernant l'article 134 qui permet aux entreprises, selon elle, de discriminer les gais et les lesbiennes dans certaines conditions de travail. De plus, elle lutte pour que toutes les lois concernant les conjoints de fait s'appliquent aux couples gais et lesbiens. J'insiste sur les effets négatifs de la clandestinité et le cercle vicieux qu'elle engendre, sur la mobilisation de plus en plus marquée des syndicats qui se préparent à négocier dans les conventions collectives certaines conditions de travail qui répondent aux besoins des gais et des lesbiennes. Il m'apparaît important que les cadres se préparent invoquant le fait que le changement des attitudes ne se négocie pas dans une convention collective. Malgré la sympathie et la bonne volonté de ces anciens collègues de travail, il devient difficile d'obtenir leur collaboration pour pouvoir pénétrer au sein de leur entreprise avec un tel objectif de sensibilisation ou de formation. La peur d'être eux-mêmes identifiés comme gais est un des obstacles en cause et cela, je le comprends bien. (QUESTION # 16) Par contre, ils attirent mon attention sur le rôle que devraient jouer les Programmes d'aide aux employés dans l'entreprise (PAE). Ils partent du principe que, si des employés rencontrent des difficultés à cause de leur homosexualité au travail, ils devraient normalement se confier au PAE et que ces intervenants devraient leur venir en aide. La réalité va se révéler tout autre : les gais et les lesbiennes sont totalement enfermés dans leur clandestinité et les intervenants du PAE, en partie par ignorance de cette situation, gardent la porte bien verrouillée. Si les gais et les lesbiennes se confiaient à eux, ces derniers seraient en mesure d'attirer l'attention de la direction sur la présence de ce phénomène, tout en respectant la confidentialité vis-à-vis les noms des personnes qui se sont confiés à eux. La piste des programmes d'aide aux employés (PAE) Je tente alors d'entrer à nouveau en contact avec le représentant du PAE de General Motors (GM) à Boisbriand avec lequel j'ai déjà eu un contact alors que j'étais à l'APGM. Il partage le même point de vue pour ce qui concerne les programmes de formation des cadres et l'entrée de politiques spécifiques concernant la qualité de vie des gais et des lesbiennes qui font partie de leur personnel. Par contre, il considère qu'un tel sujet fait partie du travail des PAE. Il m'encourage à poursuivre en ce sens. M'y voilà ! Les sessions de sensibilisation à l'Association québécoise des programmes d'aide aux employés dans l'industrie (AQPRAI) L'idée de suivre la piste des PAE me permet de découvrir l'Association québécoise des programmes d'aide aux employés dans l'industrie (AQPRAI). Je m'inscris alors comme membre. Au début de l'année 1993, j'ai des échanges avec le coordonnateur du comité du programme des activités. C'est un psychoéducateur curieux et dynamique. Nous en venons à parler de la question de la sexualité au travail, et principalement, du harcèlement sexuel. De là, j'aborde la question des minorités sexuelles en donnant des exemples concrets de situations difficiles pour elles, principalement les gais et les lesbiennes, dans leur milieu de travail. Ce coordonnateur se montre particulièrement sensible à cette question qui est nouvelle pour l'Association. Il en parle avec les collègues du comité. On me demande alors si j'accepte de donner une conférence sur un de ces aspects au cours de l'année, quitte à préciser plus tard le contenu exact. La date choisie est mai 1993. Les contacts ultérieurs avec les membres du comité me permettent de les convaincre de ne traiter que de la situation des minorités sexuelles et de briser avec le style traditionnel de conférence pour introduire la forme d'atelier. Deux ateliers auront lieu durant cette année 1993 : l'un en mai et l'autre en décembre de la même année. Au total, 26 membres y participeront, pratiquement tous membres du PAE de leur entreprise ou consultants pour celle-ci. Je resterai seul pour concevoir et donner le premier atelier. Pour ce qui est du second, j'associe André Faivre au projet. Ce dernier possède une formation universitaire et une expérience professionnelle comme andragogue, donc comme spécialiste de l'apprentissage et du changement personnel ou collectif. Le but est d'enrichir le programme du premier atelier. L'objectif principal consiste à aider les participants à l'aide d'une pédagogie interactive à mieux comprendre et à prendre conscience de leur attitude face au phénomène de l'homosexualité, reportant à un atelier avancé l'exploration du processus d'intervention auprès de l'entreprise et des employés. J'utilise comme outil principal un questionnaire d'une trentaine de questions mis au point par un collègue en psychologie de l'Université Laval et tombé dans l'oubli par la suite. J'obtiens tous les droits d'usage et de reproduction. Voici quelques exemples des énoncés de ce questionnaire : J'accepterais de très bon gré d'avoir un homosexuel(le) comme compagnon de travail (énoncé 3) ou L'homosexualité est une maladie mentale (énoncé 6). Les concepteurs du questionnaire ont regroupé l'ensemble des énoncés sous quatre dimensions :
Le plus étonnant vient du fait que les participants manifestent un score nettement favorable face à l'homosexualité lorsqu'il s'agit d'eux-mêmes mais attribuent des attitudes nettement plus négatives à leur entreprise. Je prends bien soin de ne pas adopter l'attitude du militant qui voit de l'homophobie partout ou qui prend pour acquis qu'une partie des répondants est homophobe. Je désire faire ressortir autant les attitudes positives que négatives des répondants afin de créer un véritable climat d'échange et de questionnement. Pour le premier atelier, je repère également une émission de télévision produite par Télé Québec intitulée À plein temps. J'achète donc la reproduction de cette émission que j'utilise comme outil pédagogique. Elle a traité la question de l'homosexualité en deux parties : Nul n'est une île et Le difficile apprentissage de la différence. Le temps ne nous permettra pas de garder cet outil de travail pour le second atelier. Lors du premier atelier, recourant alors à mes expériences antérieures ou à ce que des gais ou des lesbiennes m'ont rapporté concernant leur vécu personnel, j'identifie un certain nombre de situations, tant favorables que défavorables, qui illustrent les difficultés et les victoires que les personnes homosexuelles peuvent vivre en milieu de travail. Je passe en revue ces situations avec les participants et nous en discutons. Cet instrument sera remplacé lors du deuxième atelier par l'identification par les participants de situations semblables, vécues ou connues d'eux. Les participants quittent avec une documentation contenant : des articles de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, dix questions à approfondir telles que : Pourquoi les gais et les autres minorités sexuelles se cachent-elles dans leur milieu de travail ? ou bien Dans quel sens va l'évolution des lois sociales sur cette question (de l'homosexualité au travail) ? et des avenues pour donner suite à la formation dans l'entreprise. Un questionnaire d'évaluation de l'atelier est remis aux personnes présentes. Elles peuvent y répondre ou pas mais doivent le faire sur place. Un sondage d'opinion qui sert à vérifier la perception des membres du PAE Certains membres du comité du programme de l 'Association québécoise des programmes d'aides aux employés dans l'industrie (AQPRAI) ont assisté à ce premier atelier. Ils sont satisfaits et désirent que le projet continue. Ils proposent que l'Association commence à recueillir davantage de données de la part des milieux de travail pour mieux cerner les attitudes tant positives que négatives face à l'homosexualité. Il faut dire que certains participants du premier atelier avaient manifesté le désir de pouvoir vérifier si la perception que les membres du groupe avaient exprimé concernant les réponses de l'entreprise était correcte. Je fais donc appel à la collaboration des participants de la première session et je demande leur collaboration pour obtenir les réponses d'un certain nombre d'employés au questionnaire auquel ils ont eux-mêmes répondu. Trois membres de PAE venant de trois entreprises différentes acceptent de collaborer à une cueillette de données auprès de leur milieu de travail en s'adressant tant à des cols bleus qu'à des cols blancs. Quarante-quatre personnes acceptent de répondre au questionnaire dont 7 venant des PAE. En ajoutant les réponses au même questionnaire des 14 membres qui ont participé au premier atelier, j'obtiens 21 réponses issues des spécialistes des PAE et 37 venant des employés. J'ai la sensation de vivre un peu dans l'irréel. Cette collaboration m'excite et me stimule. Ces données n'ont pas de valeur scientifique au sens strict du terme mais que presque 60 personnes dont 21 professionnels qui jouent un rôle significatif dans le support à l'épanouissement des personnes dans de grandes organisations aient pris le temps de réfléchir à la question de l'homosexualité me réjouit et me donne espoir pour l'avenir. Certains résultats des données que je recueille restent surprenants : il n'y a pas de différence significative entre le personnel des PAE et le groupe d'employés qui a accepté de participer à l'étude et les deux groupes ont une opinion plutôt favorable face à l'homosexualité (entre 70 et 75 %). Il n'en reste pas moins que de 25 % à 30 % des points sont de nature négative. Où le bat blesse-t-il ? Pour les deux groupes, les réponses aux trois dernières dimensions rapportées plus haut ont un indice de réponse semblable qui fait ressortir une attitude plus favorable envers l'homosexualité qu'à la première dimension qui pose la question du caractère normal de l'homosexualité. Les énoncés significatifs de cette dimension sont les suivants :
Aide à la mise sur pied d'un comité gai à la Société de transport de la Communauté urbaine de Montréal (STCUM) Au cours de l'année suivante, 1994, les circonstances font que je croise un employé gai de la Société de transport de la Communauté urbaine de Montréal (STCUM). Harcelé au travail à cause de ses contacts avec le milieu gai et de son homosexualité, cet employé amorce une démarche en vue de créer un comité pour la défense des gais et des lesbiennes à l'intérieur de la compagnie. Déjà, des rencontres entre les lesbiennes - et elles sont nombreuses à ces rencontres - ont lieu à titre de divertissement sans qu'aucune action politique ne s'en suive. Pour sa part, ce militant désire sensibiliser la compagnie aux conditions nécessaires pour que la vie de travail favorise le plein épanouissement des gais et des lesbiennes. Je décide de m'associer à lui tant pour lui apporter l'aide que je crois possible que pour apprendre de cette nouvelle expérience, envisageant déjà l'idée de développer un mouvement qui amènerait chaque entreprise à se doter d'un tel outil de développement de ses ressources humaines. J'accepte d'agir en tant que secrétaire du groupe pour la période de départ et, donc, de rédiger le rapport des rencontres. Je participe pendant un peu plus d'un an aux rencontres mensuelles organisées par le leader gai de la STCUM. Évidemment, nous y abordons les questions concernant le fonctionnement du groupe de travail qui demeure informel au sens qu'il n'a pas le statut d'un comité reconnu par l'entreprise. Ensuite, vient l'analyse de la situation des gais et des lesbiennes de l'entreprise et de leurs besoins. Les débats se font nombreux autour de la mission du groupe. Veut-on être uniquement un support aux gais et lesbiennes (on ne parle pas alors tellement des autres groupes des minorités sexuelles, si je me souviens bien), du type GDM ? Veut-on travailler aux changements des mentalités et des politiques de l'entreprise ? Quelle philosophie d'intervention doit être sous-jacente à l'action du groupe : une attitude d'opposition et même de provocation ou une attitude de dialogue et de sensibilisation ? Doit-on dénoncer les gestionnaires qui sont gais ou lesbiennes et qui se cachent ? Vaut-il mieux approfondir davantage la pédagogie de l'action mise en marche et se doter de perspective à moyen et long terme ou viser des objectifs précis et court terme ? Toutes ces questions et d'autres font l'objet des rencontres. À mesure que l'année avance, des divergences apparaissent entre les membres du groupe concernant les alliances qu'il faut créer au sein de l'entreprise pour réaliser les objectifs. Pour un certain nombre d'entre eux, le changement doit passer par les syndicats et les négociations collectives. D'autres croient qu'une part d'homophobie existe dans les syndicats, mais ils hésitent à prendre appui sur la direction de l'entreprise. Le groupe est formé uniquement d'employés de la base et des attitudes de méfiance face à la direction y circulent. J'invoque les contacts que j'ai à ce moment-là avec le directeur du PAE de l'entreprise et le rôle d'allié qu'il pourrait jouer, compte tenu déjà de sa sensibilisation et de son initiation à la question. La même réticence est présente tant parce qu'il s'agit du PAE qui a un statut spécial et confidentiel que parce qu'il est rattaché à la haute direction. Pour ma part, mon attitude est nettement plus pro patronale. Mon expérience professionnelle m'a appris que si le changement peut être demandé, articulé et même parfois initié par la base, il n'a de chance de vraiment être une réussite que s'il est encadré et supporté par la haute direction. Autrement, dans la plupart des cas, il conduit à des affrontements, parfois violents, entre les divers niveaux hiérarchiques ou sociaux de l'entreprise. Depuis déjà au moins 5 années, grâce à l'engagement de gais et de lesbiennes, certains syndicats mènent une action vigoureuse et dynamique en leur faveur. C'est le cas du Conseil central de Montréal, rattaché à la CSN et du SCFP (Syndicat canadien de la fonction publique). Autant je me réjouis alors de ce mouvement, autant je le crains car la négociation des conventions collectives demeure dans leurs mains l'outil privilégié. Les conventions collectives se font trop souvent dans un climat de lutte et d'opposition entre syndicats et patrons. Ma longue expérience en recherche et en formation des gestionnaires d'entreprises et d'organismes me dit qu'il y a un autre chemin pour assurer une meilleure qualité de vie des minorités sexuelles, surtout des gais et des lesbiennes qui demeurent alors ma priorité : la transformation des attitudes et des mentalités des gestionnaires eux-mêmes. Je crois que l'outil privilégié demeure la formation des gestionnaires. D'ailleurs, il me semble qu'il n'y pas opposition entre les deux mouvements. Au contraire, un syndicat qui apporte les revendications à des négociateurs dont les attitudes sont marquées du sceau de l'ouverture et de la compréhension des problèmes a nettement plus de chance d'être bien reçu. La négociation ne peut que devenir plus efficace. À mesure que l'année avance et que la situation du groupe se précise, je me trouve de plus en plus dans un état de malaise et même à certains moments de confrontation. Je propose qu'on intègre un gestionnaire au groupe compte tenu qu'il y a des cadres gais ou lesbiennes dans l'entreprise et pour mieux équilibrer les forces internes du groupe dans leur intervention auprès de la direction. Le groupe refuse cette approche. Une année et quart environ après la création de ce groupe de travail, on me demande de quitter sans que les motifs soient pleinement clairs. Ai-je pris trop de place lors des rencontres ? Mes prises de position sont-elles trop en désaccord avec les orientations que le groupe veut prendre (préparer avec les syndicats les prochaines conventions collectives) ? Je ne sais : peut-être les deux à la fois. Je quitte donc heureux quand même d'avoir participé à un tel groupe de travail et gardant l'idée qu'il y là une forme d'engagement social qui serait fort prometteuse pour l'avenir du monde du travail. Mise au point d'un cadre théorique : Le Forum sur la santé gaie Un autre événement se produit au cours de la même année et qui à mes yeux présente une grande opportunité. Le Dr. Steben lance un Forum sur la santé gaie prévue pour les 27 et 28 octobre 1994. Je décide de faire application dans la section Homosexualité et travail et je suis accepté. J'ai déjà commencé à mettre en marche le programme de formation que je destine aux gestionnaires des organisations sur la qualité de vie des gais et des lesbiennes en milieu de travail. Je vois avec le Forum sur la santé gaie une occasion de mettre au point un cadre théorique d'analyse sur ce sujet. Un tel outil doit permettre de mesurer jusqu'à quel point le climat général d'une entreprise favorise la qualité de vie de ce groupe d'employés et par le fait même, est apte à sauvegarder leur santé physique, morale et mentale. Cette idée d'évaluer les entreprises s'inspire de certains travaux américains. De plus, je considère que ce cadre théorique peut servir comme guide tant dans l'élaboration du programme de formation que dans des contrats de recherche ou d'évaluation des organisations sur le sujet. Cette conférence se veut interactive et c'est pourquoi elle prend la forme d'un atelier. Elle débute par un moment de réflexion personnelle en répondant sur place au questionnaire d'attitude utilisé à l'AQPRAI. Les réponses ne sont pas recueillies. Je présente ensuite un modèle d'analyse assez complexe du fait homosexuel dans les organisations, après quoi je demande aux personnes présentes (13 entreprises) d'évaluer leur entreprise à partir du modèle proposé. Je présente ensuite les résultats obtenus au même questionnaire à l'AQPRAI. Dans la mise au point de cette conférence, j'obtiens l'aide de ma fille Sylvie qui est déjà sur le marché du travail après avoir obtenu un baccalauréat en communication de l'UQAM et une maîtrise en développement de projet Un vaste programme d'intervention auprès des organisations Le moment est enfin venu de mettre en marche le programme global auquel je songe depuis déjà quelques années. Les objectifs généraux Je commence par en formuler les objectifs généraux :
La formation des gestionnaires Par où commencer. Il m'apparaît évident qu'il faut amorcer un tel plan d'ensemble par des sessions de sensibilisation et de formation des gestionnaires des organisations. Il faut par la suite convaincre les organisations d'investir dans de telles sessions et d'intégrer ce volet à leur programme régulier de formation. Pratiquement rien n'existe à cette époque en ce sens dans les entreprises et les organisations. Il est clair qu'une telle formation devrait favoriser l'éclosion des recherches pratiques aussi bien que la consultation auprès des individus, gais ou non gais, qui ont besoin d'aide personnel. Et, à plus long terme, une telle évolution pourrait peut-être amener les écoles universitaires de gestion à intégrer dans leur programme scolaire un volet spécialisé sur le sujet. Déjà vers 1989 - 1990, j'avais commencé à explorer une distinction que j'ai approfondie avec André Faivre dans le programme de sensibilisation du SPCUM pris en charge par la Coalition et dont j'ai parlé plus haut. Ce programme de sensibilisation avait pour objectif d'aider les policiers à mieux comprendre la situation des gais et des lesbiennes dans la population et à les traiter avec respect dans leurs interventions. Mais qu'en était-il de la situation interne des policiers et policières gais eux-mêmes au sein de leur entreprise ? La quasi-totalité vivait dans la clandestinité et le Service de police ne disposait d'aucune politique de développement des ressources humaines touchant la qualité de vie des gais et des lesbiennes au travail. Le comité bipartite, communauté gaie et Police de Montréal, avait abordé cette question à cette époque (Note du webmestre : voir le Mémoire du Réseau G.A.I.-E du Québec publié à la rubrique Sécurité publique et Police). C'est alors que je mets en marche une série d'activités ayant spécifiquement pour but de mettre au point une session de formation spécialisée sur la qualité de vie des gais et des lesbiennes en milieu de travail. Sessions de sensibilisation et de formation Gaie-s en milieu de travail (1994, 1995, 1996) L'année préparatoire Dès le début du projet, je m'adjoints certaines collaboratrices. Ma fille Sylvie qui est étudiante en Gestion de projet à l'UQAM (lesbienne vivant en couple déjà depuis plusieurs années) est la personne toute désignée pour me seconder dans cette entreprise. Je l'embauche sur la base d'une travailleuse autonome : elle est déjà enregistrée sous le nom d'une raison sociale. Elle va prendre charge de la logistique du projet. Je m'adjoins également une autre collaboratrice, madame Chantal Dussault, directrice de la Maison d'intervention Vivre dont j'ai parlé plus haut. C'était une de mes grandes amies et je collabore avec cette ressource alternative en santé mentale depuis un certain nombre d'années. Nous croyons qu'il y a avantage à ce que l'animation de la session soit assurée par deux personnes de sexe différent et d'orientation différente. Chantal est mariée et s'identifie comme personne hétérosexuelle. Sa Maison avait officiellement pris position en faveur de l'acceptation intégrale de l'homosexualité et sa connaissance comme praticienne en santé mentale est fort précieuse. C'est elle qui met au point l'exercice Des mots pour le dire et des images pour le voir. La préparation commence durant l'année 1994. J'établis le cadre général des sessions (la clientèle, les objectifs, la pédagogie, les contenus, les outils, l'évaluation). J'apporte un grand soin à la publicité ainsi qu'aux coûts exigés par un tel projet compte tenu du handicap que présente déjà au départ le caractère marginal du sujet. Évidemment, une partie du travail a été réalisée lors des deux sessions données à l'AQPRAI. Nous gardons certains instruments mis au point lors de ces sessions auxquels nous ajoutons certains exercices nouveaux. Un énorme effort de publicité et de recrutement des participant-es est mis au point. Nous partons de l'idée, ma fille et moi, que la sollicitation doit couvrir un très vaste terrain compte tenu que la situation est fort différente de ce que nous avons connu à l'AQPRAI. La session n'est pas gratuite, mais comme nous nous adressons la plupart du temps à des organisations, nous pensons que le recrutement demeurera relativement facile. Nous ciblons d'abord les PAE du plus grand nombre d'organisations possible de la région montréalaise ainsi que les gestionnaires des départements des ressources humaines. Nous ajoutons un certain nombre de cadres d'entreprises que je connais personnellement pour y avoir travaillé comme consultant. Évidemment, aux personnes qui ont assisté aux rencontres de l'AQPRAI, nous demandons leur collaboration pour le recrutement dans leur propre entreprise. Nous cherchons également à couvrir le plus grand éventail possible des types d'organisation : entreprises privées, services, gouvernements, églises, etc. avec la perspective de reprendre le travail dans la région de Québec si la réponse s'avère positive. Nous mettons au point au dépliant ayant pour titre GAIE(E)S EN MILIEU DE TRAVAIL : impact de la clandestinité. Session de sensibilisation pour les divers personnels des organisations. Il est envoyé à chaque personne sollicitée. Il explique les objectifs, le participant, le contenu et la pédagogie. Il précise évidemment les modalités d'inscription. Les sessions elles-mêmes Quatre sessions ont lieu entre le 21 avril 1995 et le 28 mars 1996. Chacune dure une journée complète. La première partie porte sur une réflexion personnelle à l'aide de deux questionnaires auxquels les participants doivent répondre : un test de connaissances de la situation sociale des gais et des lesbiennes au Canada et au Québec (20 questions) et un test d'attitudes d'une quarantaine de questions. Ensuite, vient un exercice en plénière sur les mots utilisés pour parler de l'homosexualité de façon à identifier l'expression des préjugés et le recours à des images qui permettent d'exprimer les stéréotypes. L'outil le plus efficace de ces sessions semble avoir été les jeux de rôles. Deux situations sont présentées aux participants. Dans la première, ils se retrouvent un lundi midi à table de retour au travail. Ils doivent simuler une conversation sur les activités ou les événements de la fin de semaine. Durant cette conversation qui dure une quinzaine de minutes, personne ne doit aborder des contenus qui donneraient des indices de leur orientation affective ou sexuelle, qu'on soit une personne hétérosexuelle ou gaie. Le deuxième jeu part du fait que chaque participant travaille dans une grande entreprise montréalaise. Chacune a été choisie par la compagnie pour prendre charge de deux régions : l'Abitibi ou l'Est du Québec et doit donc déménager. Chaque personne qui vit en couple, soit hétérosexuel, soit gai, doit se présenter devant son supérieur pour lui manifester ses besoins et discuter des conditions de travail mais le tout doit se passer de telle sorte que le supérieur ne puisse identifier l'orientation affective et sexuelle de son employé. Les réponses apportées au test de connaissances par l'animateur et la coanimatrice ainsi que les échanges qui s'en suivent permettent de mieux comprendre les gais et les lesbiennes dans leur milieu de vie. Déjà, les deux brefs exercices sur les Mots pour le dire et les Images pour voir allaient au-delà du niveau des connaissances pour pénétrer dans le champ de l'émotivité. Le test d'attitudes intensifie la prise de conscience des préjugés ou de la vision positive qu'on peut avoir de l'homosexualité. Les jeux de rôles, pour leur part, amènent les participants à saisir sur le vif l'impact de la clandestinité dans le milieu de travail avec son lot de peurs, d'isolement et d'enfermement. Un cahier est remis aux participants, intitulé Documents de référence. Il contient un ensemble de documents ou de textes (articles de revue, de livre, de rapports officiels) répartis en six sections et le tout se termine par une bibliographie : 1. Les Chartes et les partis politiques, 2. L'engagement syndical, 3. La reconnaissance des conjoints de même sexe, 4. La discrimination et l'évolution de la société, 5. Témoignages et vie des gais et lesbiennes, 6. Guide pour venir en aide aux gais et aux lesbiennes et 7. Bibliographie. Ce canevas général sera suivi au cours des 4 sessions. Les inscriptions et la fin du projet Malgré l'énorme effort de publicité formelle auquel se sont ajoutés les contacts personnels, 17 personnes au total s'inscrivent à ces sessions (13 hommes et 4 femmes) alors que les coûts sont fixés pour des groupes d'au moins douze personnes. Une session a été annulée à cause du manque d'inscriptions. Malgré le petit nombre d'inscriptions, il n'en demeure pas moins que plusieurs types d'organismes sont présents : services publics et syndicats, entreprises privées de production ou de consultation, un ministère gouvernemental et des organismes communautaires. Me suis-je découragé trop vite ? La session de mars 1996 m'apparaît comme un dernier soubresaut. Deux inscriptions parviennent par la publicité formelle. Je dois recruter moi-même les 4 autres personnes pour garantir la tenue de la session. De fait, cette réalité me décourage. Je conclus que la valeur de la session n'est pas assez forte pour que le bouche à oreille joue un rôle important. Il est évident que le milieu de la gestion n'est pas prêt à emboîter le pas et qu'il aborde la question à travers la lunette des conventions collectives (climat de lutte en grande partie du temps) ou des compagnies d'assurance. Il se peut aussi que je sois trop en avance pour cette période où les grands débats sur la place publique n'ont pas encore eu lieu (les Audiences publiques de la Commission des droits et des libertés de la personne, la modification des lois concernant le mariage gai). Il reste que je peux identifier par la suite certaines retombées fort positives de la part du STCUM et du SPCUM. Par contre, ma fille Sylvie qui est inscrite au programme Gestion de projet à l'UQAM présente un travail intitulé Atelier de sensibilisation : Gai-es en milieu de travail, impact de la clandestinité Soit en parallèle, soit par la suite des sessions de formation, diverses demandes me parviendront concernant la qualité de vie des gais et des lesbiennes au travail. Une demande syndicale : l'Association internationale des machinistes des travailleurs et des travailleuses en aérospatiale (AIMTA) Au bout de la rue où je demeure maintenant, se trouvent les bureaux de l'AIMTA, rattachée à la FTQ. À chaque fois que je passe devant sa porte, je me remémore les contacts avec cet organisme syndical. C'est un des beaux souvenirs que je garde, d'autant plus que c'est la première fois que je me retrouve devant un syndicat. Comme je l'ai mentionné plus haut, je suis d'accord à cette époque comme aujourd'hui avec l'action menée par les militants gais et lesbiennes du milieu syndical, mais je considère cette approche comme insuffisante. Je me trouve donc dans une situation où j'ai à vérifier mes propres attitudes. De plus, je suis heureux de me retrouver avec un organisme qui n'est pas gai mais qui se préoccupe de nos besoins et de notre qualité de vie. Le représentant syndical et moi-même passons en revue une série de situations concrètes et connues qui font ressortir la façon dont l'homosexualité est vécue. Cet exercice englobe tant les entreprises aérospatiales elles-mêmes - les employeurs - que les syndicats rattachés à ce secteur industriel. Le représentant syndical cite en exemples la clandestinité d'un sidéen de 58 ans, le harcèlement sexuel lié à l'orientation d'un gai, la peur de perdre son emploi si son homosexualité est connue, la situation des gais qui se font draguer par les filles, l'isolement des gais dont l'orientation est connue (les collègues évitent leurs contacts). Nous examinons la structure des syndicats rattachés à l'Association internationale des machinistes selon les compagnies, telles que Air Canada, Général Électrique, Canadair, en attachant une plus grande attention la structure de Canadair : ses unités de production, le rôle du PAE tant au niveau de la compagnie que du syndicat. Évidemment, il faut vérifier si le nombre de délégués syndicaux qui accepteraient d'assister à une telle session serait suffisant. La réponse s'avère positive. Bien que le coût d'une telle session par participant m'apparaisse plus que raisonnable, ce délégué syndical trouve la session coûteuse, compte tenu d'un budget restreint ainsi que de la nouveauté et du caractère tabou du sujet. À la fin de la rencontre, il me parle d'une firme compétitrice qui fournit des services au PAE des entreprises. Je me retrouve devant une situation amusante. Un membre du comité de la programmation de l'AQPRAI dont j'ai parlé plus haut était un professionnel qui travaillait pour cette firme. Invité à s'inscrire à une de mes sessions de formation, il a consulté son patron qui a répondu Nous n'avons aucune demande concernant ce type de problème. Après quelques coups de téléphone, mon interlocuteur m'informe que le projet est abandonné. Je suis déçu mais ce genre de rencontre exploratoire est assez courant en consultation. Contacts avec une équipe d'étudiants de l'École nationale d'administration publique (ÉNAP) Mario Leclerc avait été nommé coordonnateur des activités concernant l'Année de la tolérance (1995) pour le SPCUM. Après avoir assisté à une session de Gai(e)s en milieu de travail (GMT), il se montre très actif tout au cours de l'année. C'est ainsi qu'il me met en contact avec un employé du Ministère de la Justice, qui poursuit des études à l'ÉNAP. Ce dernier, faisant équipe avec d'autres collègues étudiants, travaille sur la situation des policiers gais et des policières lesbiennes. J'ai été en contact avec cet individu (qui est gai) durant tout l'automne 1995. Ce fut fort enrichissant. En décembre, l'ÉNAP organise un colloque et cette équipe y présente le résultat de leur travail académique. J'en informe Gilles Charest, directeur général du CLSC avec lequel j'avais déjà travaillé (voir la démarche personnelle plus haut) et qui se fait un plaisir d'assister à ce colloque. J'y vois là une forme de formation continue des gestionnaires qui ont amorcé une réflexion un peu plus systématique sur le sujet. Je mentionne ce fait car ce directeur général de CLSC deviendra Directeur général d'une clinique médicale où la majorité des propriétaires sont gais. Aujourd'hui, je travaille comme consultant auprès de cet organisme. C'est le seul contrat que j'ai accepté depuis ma retraite car il me permet de réaliser un peu tardivement un rêve que j'avais caressé : travailler comme consultant auprès d'organismes gais. Contacts avec Yves Jalbert de COCQ-SIDA Yves Jalbert entre en contact avec moi. Il m'explique que COCQ Sida donne des ateliers de sensibilisation dans les entreprises concernant le SIDA. Cette démarche l'a sensibilisé, lui et des collègues qui ont formé équipe, sur la situation des gais et des lesbiennes en milieu de travail. Cette équipe désire aller plus en profondeur sur cet aspect spécifique. Elle se prépare à demander une subvention de l'UQAM pour une recherche sur les gai-es en milieu de travail, une étude de nature descriptive. Nous convenons que ce serait plus facile de collaborer ensemble s'il participait à la session de Gai-es en milieu de travail prévue en mars. Il accepte. Nous nous rencontrons par la suite. J'apporte une critique assez sévère au document que le groupe veut présenter comme canevas de recherche. Je trouve qu'il manque de profondeur et que son cadre méthodologique est faible. Aucune des personnes du groupe n'a une formation en psychologie industrielle ou en gestion. Aujourd'hui, je considère que ce fut là une erreur. J'aurais dû me joindre à cette équipe et apporter mon support car je possédais déjà un matériel important et un cadre théorique de travail significatif. Et de plus, ce projet allait dans le sens d'un projet d'action-recherche-formation, modèle mis au point à l'École de Service social de l'Université de Montréal par l'équipe dirigée par Jacques Alary et Claude Brodeur. La seule excuse que je pourrais apporter - s'il faut en apporter une - vient du fait que j'avais quitté l'Université et que j'étais à plein temps à mon propre compte. Tous mes clients venaient du milieu social et communautaire. Je disposais de moins de temps pour des activités non rémunérées et j'avais investi une somme assez importante pour développer le programme Gai-es en milieu de travailqui ne rapportait pas de dividende. Les inscriptions ne permettaient que de payer les frais. À la suite de mes commentaires, on ne m'a pas contacté. Je ne sais si ce projet a eu lieu. Enseignement à l'UQAM Au cours de l'été 1995, Richard Desrosiers me demande de participer au cours SHM 4000 de l'UQAM qui traite d'Homosexualité et société. Il s'agit en fait de traiter du thème Conditions de vie des gais et des lesbiennes en milieu de travail et je partage trois heures avec une autre conférencière. Je dispose donc d'une heure et demie. Divers motifs m'incitent à accepter cette proposition. J'ai quitté définitivement l'enseignement universitaire en 1993, préférant nettement travailler en consultation avec des clients. Mais, cette fois le sujet m'intéresse. Je participe à ce cours durant 4 saisons (deux années académiques : 1995-1996 et 1996-1997), donc 4 conférences. J'ajoute et je raffine le contenu à chacune d'elle. De plus, la deuxième session de Gaie-s en milieu de travail a eu lieu et je constate que la réponse des organisations est très lente. Il est évident que les entreprises et les organisations n'en voient pas la nécessité ou résistent au changement dans le domaine qui m'intéresse. Il faut tabler sur l'avenir et le fait de pouvoir sensibiliser des jeunes m'apparaît comme une voie d'avenir. Comme je suis à mon propre compte, toute source de revenue est bienvenue, même si je sais que dans ce cas les honoraires resteront faibles compte tenu du temps que j'y mettrai, mais j'ai énormément d'admiration pour le travail de pionniers que fait l'équipe de Richard Desrosiers à l'UQAM. La question principale à laquelle je suis confronté est : quel contenu choisir pour ce qui se présente en fait comme une conférence ou un cours-atelier ? Comme psychologue du travail et de l'organisation, je me définis davantage comme un éducateur qu'un enseignant et tout au cours de ma carrière universitaire, je ne me suis centré en grande partie sur la prise de conscience par mes interlocuteurs des attitudes et des valeurs qui les habitent. Cet objectif est pratiquement absent des programmes universitaires et l'expérience m'a montré que la très grande majorité des gestionnaires sortent de l'université bardée de diplômes mais n'ont aucune connaissance d'eux-mêmes. Or, l'exercice du leadership demande que les gestionnaires soient conscients de leurs attitudes et de leurs valeurs concernant tant l'organisation que les personnes humaines qui y travaillent. De plus, certaines expériences m'ont montré que parfois plus les individus sont spécialisés en sciences humaines de la gestion, plus ils résistent à une analyse de leurs attitudes et valeurs personnelles car on entre alors dans leur univers émotif. Demeurant toujours intéressé à la recherche quantitative, je fais en sorte que les instruments utilisés me permettent d'établir des comparaisons entre les jeunes universitaires et les gestionnaires des organismes qui assistent aux sessions de GMT. L'UQAM m'ayant donné carte blanche pour le contenu et la pédagogie, je décide de garder cet objectif, malgré une assez vaste documentation que je possède sur l'homosexualité en milieu de travail et un cadre théorique que j'ai élaboré pour le Forum sur la santé gaie. J'opte pour continuer dans le sens de ce que j'avais entrepris auprès des gestionnaires des organisations : aider les étudiants à prendre conscience de leurs attitudes en gardant le thème Qualité de vie des gai-es au travail, le travail demeurant une tranche importante de leur vie. Les bibliographies et les documents d'appoint viennent compléter la réflexion intellectuelle. Des notes m'indiquent qu'au cours des contacts avec cette équipe, je discute avec Lyne Chamberland de la possibilité de pouvoir m'introduire à la faculté de gestion pour aborder la question de la qualité de vie des gais et des lesbiennes en milieu de travail. Elle m'explique alors qu'il n'est pas possible pour l'équipe d'aller plus loin à ce moment-là, ce qui est tout-à-fait compréhensible quand on regarde la démarche qu'avait exigée l'entrée du cours Homosexualité et société dans le cadre académique. C'est un travail de pionniers pour ne pas dire de titans dans le contexte universitaire et sociologique de cette époque. Sessions de sensibilisation et de formation pour le Service de la police de la communauté urbaine de Montréal (SPCUM) La demande Au mois de février 1997, Monsieur Hoanh Van Dam, responsable des programmes d'accès à l'égalité, des droits de la personne et de la qualité de vie au travail au SPCUM m'adresse une demande de service professionnel concernant la formation des agents seniors de la première vague des postes de quartier du SPCUM. Cette demande n'est pas le fruit d'une manifestation bruyante ou d'une contestation médiatisée de la part de la communauté gaie : elle est l'aboutissement d'une démarche strictement professionnelle. En effet, tel que noté plus haut, le directeur du District 32 (Outremont) - Monsieur Mario Leclerc - s'était inscrit à une session de formation sur Gaie-es en milieu de travail (GMT). Par la suite, il entre en contact avec moi afin d'élaborer un vaste projet concernant le respect des différences et l'élimination des préjugés qu'il désire réaliser à son poste de police. Une fois de plus, je m'associe à André Faivre pour réaliser ce projet à cause de sa longue expérience avec le SPCUM, tel que mentionné plus haut dans le cheminement personnel, et à cause de sa compétence en formation et en développement organisationnel. Nous élaborons ensemble tous les éléments de ce projet qui comprend la mise au point et la réalisation des sessions, la rédaction du rapport final ainsi que les rencontres de suivi de ce rapport. C'est au cours des échanges avec Monsieur Mario Leclerc que ce dernier émet l'idée qu'il nous faut rencontrer Monsieur Van Dam qui est responsable du programme d'Accès à l'égalité au SPCUM. Nous entrons alors en contact avec lui et nous lui parlons du groupe de discussion avec des personnes hétérosexuelles que nous avions initié et dont j'ai parlé plus haut. Ce groupe est formé de gestionnaires et d'intervenants sociaux qui ont pour objectif de mieux comprendre la réalité homosexuelle. Monsieur Van Dam assiste alors à l'une de ces rencontres. Plus tard, je demande sa collaboration à la publication du Guide pour les hommes d'affaires du Centre-ville. C'est alors que je lui remets le texte de la conférence que j'ai donnée sur la qualité de vie des gais et des lesbiennes au travail lors du colloque sur la santé gaie organisée par l'Association de la Santé publique en 1991. Quelques semaines plus tard, Monsieur Van Dam me demande de collaborer à la demi-journée qu'il devait lui-même assurer dans le cadre d'une semaine de formation destinée aux agents seniors de la première vague des postes de quartier du SPCUM sur les droits de la personne. La réalisation des sessions de sensibilisation Le rapport assez volumineux remis à Monsieur Van Dam à la fin des sessions décrit d'une façon complète la réalisation de ce projet et la table des matières permet de saisir d'un coup d'œil les aspects en cause. J'ai demandé par la suite à Monsieur Van Dam la permission de rendre public ce rapport. Elle me fut accordée. Malgré cela, je n'ai pas l'intention ici de reproduire ce rapport qui demeure accessible. [Note du webmestre : ce rapport est publié à la rubrique Sécurité publique et Police] Je trace donc à grands traits le portrait des sessions de sensibilisation auxquelles ont participé 106 agents seniors en puisant largement dans ce rapport. Les perspectives de Monsieur Van Dam sont très nettes : il s'agit d'un travail professionnel rémunéré et non pas d'une participation militante et bénévole. De plus, le but n'est pas d'aider des policiers à donner de meilleurs services à la population gaie mais d'aider les agents seniors à favoriser une plus grande qualité de vie aux policiers-ières et aux recrues gai(e)s. La qualité de vie au travail des policiers gais est donc véritablement l'objet premier de ce projet. Je crois qu'il est important ici de souligner que les rapports tant avec Monsieur Van Dam qu'avec les autres officiers du Centre de formation du SPCUM sont excellents. La collaboration est entière et professionnelle tout au long de la réalisation de ce projet. Cette collaboration a quelque chose de généreux et peut-être d'étonnant car nous aurions pu croiser des adversaires sur notre chemin. Il en est de même des relations avec M. Jean Morency, président fondateur de l'Association des policiers et pompiers gais du Québec, et avec Mme Sonia Hamer qui ont offert leur collaboration. Le rapport final Le rapport final que nous remettons à Monsieur Van Dam traite d'abord des ateliers eux-mêmes ainsi que des résultats de l'évaluation. Nous proposons ensuite d'introduire une seconde partie à nos propres frais (quitte à recevoir une compensation financière si un contrat suit) qui présente les fondements d'un véritable programme de développement organisationnel à long terme pour l'ensemble du SPCUM. Nous terminons par une série de recommandations. La seconde partie a exigé un énorme effort d'analyse et de conceptualisation. Sauf erreur, je ne sache pas qu'il existe au Québec, dans une quelconque organisation, un tel plan de développement organisationnel concernant la qualité de vie des gais et des lesbiennes (pour ne pas parler de toutes les minorités sexuelles et affectives non hétérosexuelles). Il est vrai que mon impression peut être plus ou moins juste si on tient compte que nos journalistes gais sont loin de suivre de près ce qui se fait sur le terrain en termes de développement social, du moins si je me fie à mon expérience personnelle. Les rencontres de suivi du rapport Les rencontres qui suivent soit avec Monsieur Van Dam seul ou avec le Centre de formation abordent d'abord la poursuite du travail auprès de la deuxième cohorte des agents seniors pour le reste du territoire de Montréal (une recommandation faite lors de l'évaluation des ateliers par la première cohorte qui exprime une forte satisfaction). Ensuite, la discussion porte sur la faisabilité d'un projet de développement global organisationnel selon la trajectoire esquissée dans le rapport final. Monsieur Van Dam dans un premier temps transmet notre rapport à la Direction des ressources humaines du SPCUM qui doit le diffuser auprès des chefs de service (ainsi qu'auprès probablement de Monsieur Duchesneau lui-même, alors directeur du SPCUM). Nous gardons le contact avec Monsieur Van Dam durant quelque temps. Il nous tient au courant des débats internes qui ont lieu à ce sujet. Certaines craintes s'expriment. Le projet n'aura pas de suite principalement à cause du départ de Monsieur Duchesneau du SPCUM, semble-t-il. Les lourds silences qui s'abattent sur les expériences de dialogue entre la communauté gaie et le SPCUM J'aborde ici une situation que je trouve fort délicate car, au-delà des faits, elle incite à certaines interprétations. De plus, pour comprendre adéquatement mon propos, il me faut revenir en arrière et le situer dans un contexte plus global. J'ai parlé plus haut brièvement des premiers contacts que j'avais eus avec le Service de police de Montréal dans le cadre du programme de sensibilisation mis au point et coordonné par André Faivre avec le comité paritaire qui s'était formé entre le SPCUM et la Coalition à la suite de l'intervention plutôt musclée de la police lors d'une soirée dans l'ouest de Montréal en août 1990. Cet événement prenait presque figure de dérapage si on se réfère aux contacts qui s'étaient établis entre le SPCUM et la Coalition d'alors durant les années de 1984 à 1990. Au cours de cette période, des militants gais avaient tissé des liens d'apprivoisement, de dialogue et de collaboration à travers divers projets touchant la sécurité publique du Village sous le leadership de Raymond Blain, conseiller à la Ville de Montréal. Ce travail s'était poursuivi durant les années 90-92 sous la direction d'André Faivre responsable de ce dossier au sein de la Coalition après que celle-ci se fut réorganisée en fédération, en novembre 1990. André Faivre avait déposé à la table des présidents des organismes membres un document qui précisait les valeurs qui jusque-là avaient guidé l'action de la Coalition et de ses collaborateurs et qu'il désirait voir maintenues dans la solution de la crise qui avait conduit à la création du comité paritaire. Ce document insistait sur l'importance d'adopter une vision à long terme des rapports entre la communauté gaie et le SPCUM ainsi que des attitudes réciproques de dialogue et de concertation. La Coalition vota cette perspective. Deux ans après la disparition de la Coalition, donc en 1992, la Table de concertation des gais et des lesbiennes qui l'a supplantée obtient de la part de la Commission des droits de la personne du Québec le lancement des Audiences publiques concernant la violence faite aux gais et aux lesbiennes. De nombreux organismes y présentent des mémoires sous les feux des médias. Le climat est à la revendication, aux plaintes et aux accusations touchant la discrimination et l'homophobie. On a peu tendance à faire état des expériences positives développées sur le terrain. Le SPCUM y présente un mémoire mais, chose curieuse, pas un mot n'est dit au sujet de cette longue série de contacts et d'expériences positives menées depuis pratiquement huit ans. UN PREMIER SILENCE. Les faucons y ont supplanté les colombes et l'aile revendicatrice et accusatrice de la communauté gaie avait pignon sur rue. À cette époque, André Faivre et moi-même avons jeté les bases du Groupe d'action, d'influence et d'éducation du Québec (Groupe G.A.I.-E du Québec). Nous décidons alors de présenter à notre tour un volumineux rapport sur les activités de la Coalition durant les années 1990-92. Dans la partie principale de ce rapport, André Faivre relate dans le détail la longue suite des événements dont je viens de parler, présentant ainsi l'autre versant des rapports de la communauté gaie avec la Police de Montréal de 1985 à 1993. Dans son rapport final intitulé De l'illégalité à l'égalité, la Commission des droits de la personne donne la preuve qu'elle a bien lu le rapport, mais elle en retient surtout la partie qui traite de la reconnaissance des conjoints de même sexe. Elle n'arrive pas à bien intégrer la longue démarche avec la police de Montréal. UN SECOND SILENCE. Nous retrouvons la même situation en 1997. Après le dépôt de notre rapport auprès de Monsieur Van Dam, la revue Fugues publie une longue entrevue qu'elle a eue avec Monsieur Duchesneau à saveur fortement politique. Chose curieuse, ce dernier ne souffle mot ni des expériences positives menées avec les postes de police du centre-ville ni de la phase de sensibilisation réalisée auprès des 106 agents seniors de notre part ni des perspectives de développement que nous avons présentées dans notre rapport final. UN TROISIÈME SILENCE. Enfin, nous voilà en 2008. La revue RG présente un large extrait d'un rapport récent de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse sur les communications entre le Service de Police de Montréal et la communauté gaie. Elle fait débuter l'évolution historique des rapports entre ces deux groupes avec son propre document De l'illégalité à l'égalité en ignorant complètement ce volet positif de l'histoire qui remonte à une douzaine d'années plus tôt. UN QUATRIÈME SILENCE. Ce projet professionnel qui demeure le dernier avant ma retraite reste à mes yeux l'expérience la plus gratifiante que j'aie pu réaliser car il est un prototype de l'objectif que je m'étais fixé au départ. Il est toujours pour moi un objet de fierté car il constitue le principal joyau de la fin de ma carrière comme professionnel. Il est malheureux que le vaste projet de développement organisationnel proposé dans la seconde partie du rapport n'ait pas eu de suite. J'espère qu'un jour un historien de carrière se penchera à nouveau sur les rapports entre la communauté gaie et le Service de Police de Montréal et qu'il en fera une analyse exhaustive et objective. Tout en restant réaliste, peut-être saura-t-il dépasser le fond de méfiance qui circule dans la communauté gaie face à la Police et les préjugés qui ont encore cours au sein de certaines ailes de la Police de Montréal. Disposant peut-être du potentiel pour être reconnu comme un leader dans le développement des attitudes et des comportements favorables à la qualité de vie des gais et des lesbiennes (et peut-être des autres minorités sexuelles), le SPM n'a pas su à date valoriser cet héritage. J'espère également qu'un jour la communauté gaie saura le reconnaître et lui décerner un prix Arc-en-ciel. L'éducation par la publicité Au cours de l'été 1997, un publiciste du nom d'Aimé Bertrand entre en contact avec moi pour obtenir un encart publicitaire dans une revue qui a pour titre Le guide. Il garantit que cette revue de nature nettement publicitaire sera largement diffusée au Centre-ville (ce que j'ai pu vérifier) dans les organismes publics et un certain nombre d'entreprises. Il est sympathique à l'idée d'une publicité concernant la qualité de vie des gais et des lesbiennes. Il propose même qu'un minimum de texte accompagne cette publicité. Malgré le coût qui m'apparaît élevé, il me reste un montant sur le projet de GMT. Même si j'ai cessé d'annoncer des sessions de sensibilisation, je désire continuer à aider le milieu organisationnel avec des projets de développement ou d'agir comme intervenant auprès des PAE qui auraient à faire face à des demandes de la part des gais et des lesbiennes en congé de maladie. De toute manière, je me dis que ce serait là une magnifique occasion de poursuivre le travail de sensibilisation auprès des gestionnaires et des employés. Dans le premier numéro, je paye une page de publicité. Dans le second, qui a coûté évidemment plus cher, j'achète deux pages en interface. Je ne serai plus sollicité par la suite par ce publiciste. Et, je ne reçois aucune demande de travail qui aurait eu cette publicité comme source.
CONCLUSION GÉNÉRALE
Un ami me suggère de tirer une conclusion sans me dire la forme qu'elle doit prendre. Je passe près de me piéger moi-même. Ma première réaction est de chercher à conclure par un petit traité sur le thème de Travail et Homosexualité. Après deux jours d'essai, rien ne fonctionne. Une fois de plus, je prends conscience que l'écriture de nature théorique ne m'intéresse plus. Alors, la conclusion qui suit est à l'image du récit elle-même. J'y laisse parler mon cœur. Les phases du récit de vie Parti tout d'abord du simple désir de liquider une série de dossiers sans pour autant les jeter au rebut, j'aboutis à la suite de suggestions et d'encouragements de mon entourage à ce long récit de vie. J'y distingue aujourd'hui cinq étapes en scindant le chapitre premier en trois étapes plus précises :
Les sources de mon engagement personnel C'est un long cheminement et il débute en 1983, donc il y a 25 ans. Sans considérer que les débuts de ce cheminement se situent à l'âge de pierre de l'homosexualité au Québec, il n'en reste pas moins que c'est une réalité largement taboue à cette époque dans pratiquement tous les milieux de travail, sauf la présence de quelques oasis dont je peux croiser sur mon chemin. J'ai souvent la sensation d'être une bête étrange, tel un dinosaure, qui se promène en ce XXème siècle. Un ami qui a lu la version préliminaire de ce texte m'a dit C'est une manifestation de courage. J'ai répondu que c'était surtout une histoire de convictions. Cette force intérieure a pris sa source dans ma vie spirituelle, dans les longues années de lutte avec moi-même dans la clandestinité, dans l'accueil et le support que j'ai reçu de la part d'un certain nombre de personnes devenues parfois des amies et qui étaient soit des clientes, soit des collègues de travail. J'aurais aimé rendre hommage à tous ces gens en mentionnant leur nom. J'ai commencé à obtenir ces approbations et je remercie ceux et celles qui ont accepté. J'ai bien l'intention de continuer même si c'est un long travail. Je terminerai en rendant hommage au moins à ma fille Sylvie qui fut ma complice et qui m'apporta dans une période peut-être de douce illusion tout le support que j'en attendais. Échapper au sentiment d'être une victime Je me demande à la fin de ce récit comment j'ai pu témoigner avec tant de fierté et tant d'années de mon orientation affective et sexuelle au travail comme ailleurs. Je crois aujourd'hui que les longues années (en rétrospective, je puis dire que la première sensation amoureuse a eu lieu à l'âge de 12 ans avec un garçon de mon école) passées à me battre avec mon désir tant sous le manteau du traumatisme que dans la clandestinité la plus totale, l'angoisse et la détresse servant de nappe phréatique, y sont pour quelque chose. Lorsque j'en suis sorti, ajoutant à cela la forte expérience spirituelle qui a servi de détonateur, il devenait clair à mes yeux que j'avais cessé d'être une victime. La fierté devenait mon porte drapeau et le désir d'aller au bout de ce chemin inconnu, mon fer de lance. Toutes les personnes (clients ou collègues de travail) qui se sont montrées accueillantes et qui m'ont carrément supporté au cours de ce voyage n'ont fait qu'intensifier ce sentiment de départ qui faisait qu'après ma sortie au grand jour, je ne transportais pas dans ma besace une seule once du sentiment de victime. Je rêve aujourd'hui que chaque gai et chaque lesbienne qui a réussi à assumer son orientation affective et sexuelle gaie en arrive à se sentir pleinement responsable de tous ceux et celles qui au travail demeurent plus ou moins clandestins. Pour ma part, je n'ai jamais oublié cette phrase entendue à l'âge de 12 ans : Sache que tu es responsable du milieu dans lequel tu vis. Et une fois sorti de la clandestinité, il faut réorganiser sa vie, désirer aller au bout de soi-même et lentement amener son entourage à changer lui aussi ses attitudes et ses comportements. Cela est également vrai pour son environnement de travail. Plus une personne a éradiqué tout sentiment de victimisation, plus elle peut poursuivre cette route. La valorisation des expériences positives Une des conclusions majeures de mes expériences démontre qu'il faut faire attention dans la façon dont on analyse l'attitude des milieux de travail face à l'homosexualité. Il ne faut pas seulement en souligner les limites et les lacunes ou les gestes de discrimination. Des individus, des sous-groupes et même des organisations apportent leur support à l'épanouissement des minorités sexuelles au travail (ils ne sont pas encore légion, malheureusement), mais la communauté gaie aussi bien que les organismes de défense des droits ont peu tendance à valoriser et à mettre de l'avant ces individus et ces organismes. Pour être juste, il faut noter que le concours Arc-en-ciel a introduit un volet pour cette catégorie d'individus ou d'organismes. Il ne faut pas être manichéen avec les églises chrétiennes Certains de ces organismes ont des comportements qui peuvent nous apparaître contradictoires. De fait, c'est que des individus et des sous-groupes gardent leur distance par rapport au discours officiel et ne tombent pas dans le piège des préjugés. C'est le cas des églises et c'est pourquoi j'ai tenu à décrire ce que j'y ai vécu. Aujourd'hui, je me demande d'où il vient que les Chartes leur reconnaissent un tel droit de protection, de telle sorte que ce qui est carrément de la discrimination, si on accepte le préambule de ces chartes qui insistent sur la dignité humaine et l'égalité de droit de tous les citoyens, devient de la vertu. A-t-on peur de Dieu au point de renier les droits humains les plus universels ? Est-ce une question de pouvoir de la part des églises sur la population ? A-t-on défiguré la face du Christ au point que la plupart des églises chrétiennes (et même celles rattachées à Abraham comme père de la foi) ne sont plus capables de poursuivre son engagement solidement ancré sur son parti-pris pour les marginaux et les exclus tant du Temple que de César et cela, sans aucune sélection ? De toute manière, je considère que les religions doivent être traitées comme des employeurs à part entière et c'est à ce titre que je les ai incluses dans mon récit. Par contre, il faut surveiller ses émotions et ne pas les traiter avec une approche manichéenne : tout n'est pas noir et tout n'est pas blanc. Mon récit démontre les nombreuses incohérences qu'on peut déceler dans les comportements des membres des églises chrétiennes si on les compare à la doctrine officielle ou aux demandes venant de Rome ou de Londres. Nombre de comportements à la base, sur le terrain, manifestent de l'amour et de la compassion, qui sont au fondement même de la religion chrétienne. Je constate à la fin de ce récit qu'en fait, je n'ai jamais subi de sarcasmes ou de harcèlements des milieux de travail soit religieux ou autres avec lesquels j'ai été en contact, sauf le renvoi par les communautés religieuses et qu'on peut comprendre lorsque remis dans le contexte du temps. Des groupes religieux ou des personnes œuvrant en pastorale sont passés dans ma vie et ont permis que cette plaie ne tourne pas à la colère ou à l'amertume. (QUESTION # 17) La formation des gestionnaires devrait être une priorité Ils sont nombreux les articles de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec qui traitent de la discrimination au travail à des divers groupes inclus dans l'article 10. Nous en faisons partie depuis 1977. Le changement a débuté très lentement et il ne cesse de progresser. Je regrette aujourd'hui de ne pas avoir tenté de percer le marché de la consultation professionnelle dix ans plus tôt ou de ne pas avoir pu prendre ma retraite dix ans plus tard. Le modèle que j'ai toujours préconisé veut qu'on sensibilise et qu'on forme d'abord les gestionnaires à la qualité de vie au travail, non seulement des gais et des lesbiennes mais de toutes les minorités sexuelles. Dans son rapport récent (mars 2007) intitulé De l'Égalité juridique à l'égalité sociale, la Commission des droits et libertés du Québec présente une analyse des diverses formes de discrimination de la part des milieux de travail (texte publié presque intégralement par RG dans son dernier numéro : septembre 2007) et une grande partie de ses conclusions s'adresse aux employeurs et au personnel des organisations. Fait étonnant, elle fut une pionnière dans la diffusion d'un cours intensif destiné aux gestionnaires des entreprises mais elle ne rend jamais compte des résultats qu'elle a obtenus à ce jour. Elle a fourni un modèle qui démontre que lorsqu'on aborde les droits de la personne au travail, il faut aller au-delà des brefs textes que des gens de bonne volonté diffusent comme je l'ai fait avec Molson ou des rencontres de sensibilisation qui ne dépassent pas souvent une heure. Il faut de véritables programmes de formation intensifs - le domaine est vaste - qui sont de nature à modifier les attitudes. Il faut vingt discours et vingt changements de comportement pour modifier une attitude mais la modification d'une seule attitude influence 20 comportements et 20 changements ! La nécessité de projets de développement Une fois la formation assurée, il faut consolider le changement des attitudes et des valeurs en implantant des projets de développement aptes à enraciner dans le concret d'une façon définitive ces valeurs. Chose paradoxale, la seule entreprise à ma connaissance qui se soit approchée de ce modèle est le Service de police de la ville de Montréal. Malheureusement, il ne le sait pas et le milieu gai non plus. Le rôle limité des syndicats Certains syndicats continuent d'œuvrer à leur manière à la reconnaissance de la qualité de vie des gais et des lesbiennes - du moins sur certains aspects - et il serait curieux d'étudier l'impact qu'ils ont eu sur les entreprises avec lesquelles ils ont eu à négocier. Le piège à éviter est de les prendre comme seuls alliés pour assurer le changement. Le rôle du patronat Du côté du patronat, il y a là un terreau fertile pour les recherches à venir et un lieu absolument nécessaire pour obtenir des progrès. J'espère qu'un jour, la communauté gaie pourra faire comme l'Actualité avec les écoles : présenter une liste au mérite qui identifierait les organisations qui seraient en tête de liste pour les efforts faits à améliorer la qualité de vie au travail des minorités sexuelles. Signe d'espoir : j'apprends avec grand plaisir que la Chambre de commerce gaie du Québec collabore avec l'équipe de l'UQAM dans ses travaux de recherche. Le rôle des écoles universitaires de gestion Qu'il s'agisse de la recherche sous toutes ses formes, de la formation des futurs gestionnaires, de la consultation professionnelle auprès des organisations ou de la participation aux débats publics concernant l'évolution du monde du travail, il semble que tout est à faire et à inventer de la part des écoles universitaires de gestion. Le rôle des Ordres professionnels Du côté des ordres professionnels du monde du travail - psychologues du travail, gradués en relations industrielles, sociologues du travail, conseillers individuels et orienteurs, etc., - je ne dispose pas des données récentes, mais je garde l'impression que les progrès sont à peine amorcés. Le rôle des ministères touchant le monde du travail Et je n'ai pas fouillé du tout le chemin parcouru par les ministères gouvernementaux qui ont des liens avec le monde du travail. Si je me fie au travail intense et aux efforts qu'il aura fallu pour obtenir des gestes concrets de la part d'un ministère déjà plus ouvert et plus sensible et disposant de certaines conditions favorables, comme le Ministère de la santé et des services sociaux, j'ai la sensation qu'il faudra quelques lunes avant que les ministères du travail et de la main d'œuvre se mettent à l'ouvrage. Il est vrai que si ces ministères avaient des liens un tant soit peu étroits avec le Bureau international du travail (BIT) dont le siège social est situé à Genève, ils auraient découvert le magnifique document publié par ce dernier au sujet de la discrimination concernant les gais et les lesbiennes dans les milieux de travail. Le rôle des médias De 1985 à 1993 surtout, j'ai eu l'occasion d'apparaître à la télévision, d'être interviewé à la radio, d'écrire dans les journaux et je constate que les médias abordent assez peu cet aspect de la vie gaie. Et dire qu'il y aurait là des eportages faramineux à produire. Un jour viendra, je suppose. Le rôle de la recherche Je crois que la recherche peut être un moteur puissant de changement. J'ai posé un certain nombre de questions dans ce texte qui laissent entendre que les réponses devraient venir de la recherche appliquée. Je distingue, dans le développement des sciences, la recherche fondamentale, la recherche appliquée, la recherche-action et l'action-recherche-formation. Les sciences humaines ont emprunté une part de leurs modèles de recherche à la médecine qui, elle, a emprunté aux sciences pures. Pour ma part, je crois profondément que l'être humain ne veut pas être l'objet d'étude comme les étoiles, l'environnement physique ou les animaux. Il veut fondamentalement qu'on lui fournisse les moyens pour s'étudier lui-même, se transformer de l'intérieur en toute liberté et par là, assurer la santé de son environnement. C'est ma définition d'un grand savant ou d'un grand intellectuel pour le Québec de demain. En ce sens, je privilégie le modèle d'action-recherche-formation. Il est plus difficile à introduire, mais ses effets sont plus intenses et plus durables. Utilité d'un modèle théorique Toute ma carrière professionnelle a été centrée sur un seul objectif : aider les organisations à faire en sorte que le travail humain n'ait pas uniquement pour but d'assurer la croissance économique et le bien-être de la société, mais également et surtout, la croissance et l'épanouissement de la personne qui le réalise. J'ai présenté au Forum sur la santé gaie un modèle théorique qui permet d'analyser la façon dont une organisation traite son personnel gai ou lesbien. Ce modèle part du principe que plus une organisation développe un système de valeurs et des politiques cohérentes favorables à l'épanouissement de ses travailleurs et de ses travailleuses, plus elle sera en mesure d'intégrer les exigences fixées par la Charte des droits et des libertés de la personne du Québec (qui est la mère de toutes les lois) pour assurer la dignité humaine de ses minorités sexuelles. Reste à y greffer et y harmoniser les diverses étapes de la croissance d'un employé dont l'orientation affective et sexuelle n'est pas celle de la majorité et donc de la force du pouvoir. Mêmes les entreprises les plus évoluées gardent encore de larges zones d'ombre vis-à-vis de la qualité de vie de leur personnel majoritaire. Il faudra alors s'armer de patience en ce qui concerne la qualité de vie des gais et des lesbiennes ( et des autres minorités sexuelles) au travail. Malgré la dure réalité, les signes d'espoir Il y a longtemps que j'ai renoncé au rêve énoncé si bien par Isaïe : Et le lion couchera avec l'agneau, car encore aujourd'hui après au moins cinq milles ans d'histoire (si on remonte à la naissance de l'écriture en Mésopotamie), des millions d'êtres humains travaillent encore dans des conditions soit inhumaines, soit sources de colère et de frustration. Et il en sera encore de même pour longtemps. Je crois profondément, cependant, que tout geste qui est de nature à faire progresser son environnement vaut la peine d'être posé. Il ne peut qu'augmenter l'estime de soi et lentement, nous conduire à ce que l'on est et non pas à ce que l'on vaut ou l'on fait ou l'on apparaît. Mon espoir face à l'avenir vient d'abord de la confiance en l'être humain qui, comme les vagues de la mer, peut arriver à construire au fil des années, grâce à ses mouvements de va et vient, des plages au sable blond où régneront l'harmonie et le respect de tous. Il aura fallu quatre siècles au peuple du Québec pour sortir les gais et les lesbiennes de l'exil (la première cause historique connue concerne un soldat), de la pendaison, du fouet ou de la prison. Il faut croire en l'avenir de l'Homme. Mon espoir vient également, des statistiques qui démontrent que de plus en plus de personnes issues des minorités sexuelles sortent de la clandestinité dans leur milieu de travail. Ce sont elles les premières qui trouvent les énergies et le goût de travailler au changement social de leur organisation et c'est le premier pilier solide sur lequel repose le changement dans ces milieux. Mon espoir vient aussi de la fondation à l'UQAM d'un groupe de recherche sur la question de l'homosexualité au travail. Si la réorganisation forcée des programmes en cours à l'UQAM ne l'affecte pas - nous faisons partie partout au plan social du secteur mou - d'ici dix ans, il en sortira un véritable florilège d'idées et de projets. Mon espoir vient de ce que nos quelques revues gaies s'y intéressent de plus en plus. Et si un jour nos journalistes gais prennent figure de géant auprès du monde journalistique, peut-être que ce dernier emboîtera le pas. Jacques Beausoleil Le 14 juillet 2008, en ce jour de la prise de la Bastille, symbole de la sortie de toutes les tyrannies.
NOTES
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